‹ La guerre sur le hameauChapitre 10 sur 46 · LES CAMARADES · texte numérisé non relu

LES CAMARADES

— Je couche en ville, dit-il. Mais j'ai mon lit dans une chambrée.

Le vin les avait énervés. Ils commencèrent dans le couloir à se bousculer pour rire. Aussitôt qu'ils furent arrivés près du lit, ils s'empoignèrent à bras-le-corps, luttant à qui aurait le dessus, comme lorsqu'ils avaient vingt-deux ans, Comilleau oubliant feutre et bottines vernies, et Desbois ne pensant pas plus à sa femme et à ses enfants que si jamais il n'avait été mané.

AU CINEMA

— A droite par quatre I En avant, marche 1 dit Molusson, les deux mains dans ses poches et la cigarette aux lèvres.

C'était jour de sortie pour les blessés de l'hôpital 28. A l'heure réglementaire, ils défdèrent devant le sergent-portier, qui ne leur chercha point chicane sur la tenue. Pour marcher, l'un devait s'aider d'une béquille, à l'autre une canne suffisait; de celui-ci la tête était entourée d'un bandage, et celui-là portait un bras en écharpe. Uniformes et écussons étaient d'une merveilleuse variété, depuis le costume de l'humble fantassin — pour parler comme naguère — jusqu'à la bouffante tenue du zouave légendaire. Il n'y avait plus de rivalités d'armes. On ne s'amusait plus à discuter de mérites respectifs. Tous avaient séjourné dans les tranchées où chacun avait fait son devoir.

Pour preuve de l'amicale entente qui régnait entre eux, il suffisait de voir Molusson, simple fantassin, ([ui dirigeait à lui seul la ])elito colonne comi)Oséo

d'un zouave, de deux chasseurs à pied, d'un tringlot et d'un artilleur. Le voisinage des lits dans la même salle avait fait d'eux six une triple et unique paire d'amis. La mobilisation les avait cueillis sur les points les plus différents de la terre de France, et le hasard des trains d'évacuation les avait réunis dans la même ville.

— Où c'est-il que tu nous mènes comme ça? dit l'artilleur. Au cinéma? Moi, j'y tiens pas. J'aimerais mieux faire un tour en ville.

Il n'était ici que depuis quatre jours, et c'était sa première sortie.

— La ville? répondit Molusson. T'as le temps de la voir. Aujourd'hui, c'est jour de cinéma gratuit.

Il se pouvait que l'argument fût sans réplique.

Ils avançaient sur le trottoir simplement sablé. Sur deux rails, un petit tramway se prélassait Je long d'une rue qui prenait, un peu plus loin, des allures de route. Et elle poursuivait sa destinée entre une double haie de platanes dès maintenant défeuillés. Ils débouchèrent sur ime vaste place en pente que sabrait un froid vent de l'est. Un horizon restreint apparaissait d'arbres et de maisons de faubourgs grimpant à l'assaut de minces ondulations de terrain, avec leurs toits de tuiles et d'ardoises, comme des soldats avec des képis rouges et des képis bleus. Ensuite, c'étaient des champs et des prés uniformément gris, comme s'il eussent reflété la teinte des nuages.

Continuant de marcher droit devant eux, ils s'engagèrent dans la principale rue de la ville. Etroite et

AU CINÉMA 8i

quelque peu tortueuse, les mouvements de la foule, les après-midi de dimanches, épousaient ses courbes et se maintenaient' sur les trottoirs à suffisante distance des tramways, pourtant inoffensifs. Aujourd'hui et à cette heure, elle était moins peuplée : il y avait place pour Molusson et pour le groupe qu'il remorquait. Molusson la connaissait de longue date : ici, il se trouvait presque chez lui. Réserviste de vingt-huit ans, que de jours de marchés et de foires l'y avaient vu promener ses souUers à lacets de cuir, son bâton de paysan, sa blouse bleue et son chapeau de feutre noir ! Avec lui, le groupe n'avait pas à craindre de s'égaix^r : même aveugle, Molusson eût pu le diriger.

Le cinéma se trouvait tout près d'une place ovale où les paysans des environs se réunissaient le samedi, jour de marché. Des groupes de blessés et de convalescents attendaient, là, l'heure de l'ouverture des portes. Les uns faisaient les cent pas; quelques-uns, immobiles, se balançaient sur leurs jambes; d'autres étaient assis : ceux-ci sur les bancs du marché, ceux-là sur des bords de trottoirs. Ils dialoguaient en fumant. De-ci, de-là, partaient des éclats de rire.

Enfin, ils purent entrer. La séance commença. Il y eut des scènes dramatiques dont la salle tout entière suivit avec angoisse le déroulement : vols, coups de revolver, enlèvement et poursuite en auto ; des scènes comiques accueillies de francs rires. Et le tour vint des films de guerre.

Dès le premier tableau, Molusson tomba brusque-

8J r.A rajF.RRE srn lf. tîamrai^

mcat en arrêt, li ne put se retenir de pousser du coude J'artilleur, son voisin, ni de lui dire :

.— Je connais ça, vieux I C'est le Bois Brûlé.

L'artilleur, qui pour sa part en avait vu d'autres, n'en parut pas autrement ému. Mais, où Molusson écarquilla bien plus encore les yeux, ce fut quand il reconnut, non plus seulement le décor, mais les acteurs. Il s'agissait d'une installation de fils de fer barbelés en avant de nos tranchées de première ligne, à trente mètres — sur certains points — des Bavarois. C'était aux premiers mois de la guerre, où l'on sortait des tranchées, encore peu profondes, non pas au moyen d'échelles, mais à la force du poignet, en s'agrippant aux pieux qui maintenaient les fascines et la terre des parapets. De-ci, de-là, on voyait éclater un obus et s'écraser sur le sol des arbres, déracinés ou coupés en deux. Maintenant, Molusson distinguait son escouade, et son émotion ne connut plus de bornes lorsque, parmi elle, il se fut retrouvé lui-même. Et il se revit, à trois mois de distance, sortant de la tranchée, le fusil en bandoulière. Instinctivement, il refit l'effort qu'il lui avait fallu faire pour bondir. Il croyait entendre encore siffler les balles à ses oreilles pendant qu'autour des arbres restés debout, ou des piquets que ses camarades enfonçaient sans trop de peine dans le sol argileux de ce bois de la Woëvre, il déroulait, pour les enrouler, les longs fils de fer barbelés. Un instant vint où il regarda sa main gauche : il venait de s'écorcher. Il y avait encore la cicatrice apparente. Et, à mesure, il

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