‹ La guerre sur le hameauChapitre 9 sur 46 · LES CAMARADES · texte numérisé non relu

LES CAMARADES

Dans le train, chargé de réservistes, qui roulait à all\ire modérée vers Auxerre, Desbois remâchait des souvenii-s de régiment : arrivé à la caserne, à Toul, et surtout le jour de la Ubération où tous étaient partis du pied gauche. Il pensait plus particulièrement à Cornilleau qui, trente-quatre mois durant, avait été son voisin de lit. En se quittant — il y avait de cela neuf ans — ils s'étaient promis de se revoir le plus souvent possible, en tout cas de s'écrire. Desbois avait donné son adresse à Vermenton, Cornilleau la sienne à Pontsur- Yonne. Desbois avait écrit, presque coup sur coup, trois lettres restées sans réponse. Il songeait aujourd'hui que la mobilisation allait sans doute le rapprocher de Cornilleau, à moins que celui-ci ne fût mort. Il n'éprouvait plus pour lui aucun sentiment. Il no faisait que penser à sa femme, à ses deux enfants et à son cfiifé. Qu'allaient-ils devenir, en son absence? Ces camaraderies de régiment, des blagues de jeunesse qui cèdent lo pas aux soucis de l'âge mûr, d'une maison à fonder,

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et d'une famille à nourrir ! La plupart de ses voisin» paraissaient être dans les mêmes dispositions d'esprit. Quelques-uns, cependant, mangeaient, et buvaient, et fumaient.

Ce ne fut pas tout de suite qu'il rencontra Gornilleau. La caserne regorgeait d'hommes qui se répandaient un peu partout, formant malgré eux des groupes qui se dissolvaient rapidement pour se renconstituer un peu plus loin à l'aide d'autres éléments. Desbois erra de bâtiment en bâtiment, stationna devant l'infirmerie. Avec deux copains de hasard, il allait entrer à la cantine quand il tomba sur Gornilleau, qui en sortait, fumant un énorme cigare, coiffé d'un feutre mou qu'il avait dû payer cher et chaussé de bottines vernies.

— Ce vieux Desbois ! s'exclama-t-il. Et comment va?

Et, lui prenant les deux mains, il les lui secouait avec violence. Desbois se retrancha derrière la dignité offensée de quelqu'un qui a écrit trois lettres laissées sans réponse. Il ne put pourtant faire autrement que de répliquer:

— Ça va, comme tu vois. Je suis avec des copains. Gornilleau eut le geste large de celui qui n'a point

l'habitude de compter :

— Vous êtes mes invités.

Ils s'installèrent à une table déjà encombrée. Gornilleau corumanda quatre bouteilles de vin bouché, et du meilleur, et offrit des cigares. Les deux copains

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se félicitaient d'avoir rencontré Desbois, duquel ils ignoraient d'ailleurs tout.

— Ce vieux Desbois 1 répéta Cornilleau. Dire qu'il y a neuf ans que nous ne nous étions pas revus 1

— Pour ça, dit Desbois avec un sourire aigre-doux, il a fallu qu'il y ait la guerre. Car tu ne t'es pas pressé de répondre aux trois lettres que je t'ai écrites à mon retour à Vermenton.

Mais, pour un homme comme Cornilleau, il s'agissait bien de perdre son temps à entretenir une correspondance avec un homme tel que Desbois ! Il avait hâte, aujourd'hui, d'éblouir son ancien camarade de lit, et les deux copains qui, de lui non plus, ne savaient rien, et jusqu'aux voisins qui peut-être allaient faire silence pour l'écouter.

— Mon cher, dit-il, il se peut que tes lettres soient arrivées à Pont-sur- Yonne. Je ne les ai pas reçues, en tout cas. Huit jours après notre libération, j'allais à Paris, où je n'avais que l'embarras du choix entre des positions de premier ordre. J'ai choisi celle de placier en vins. J'ai fait l'Algérie, l'Espagne, coupant aux vingt-trois et aux dix-sept jours. Je suis rentré à Paris l'année dernière; j'y gagne plus que je ne veux d'argent. Je connais tous les endroits où l'on s'amuse. Je suis ici depuis deux jours. J'y ai déjà fait des affaires, et ce n'est que le commencement. Et toi?

Desbois dit qu'ayant épousé une jeune fille avec dot il avait pu acheter un dos meilleurs cafés de Ver menton. Leurs destinées continuaient donc de se res-

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sembler, puisqu'ils étaient tous les deux dans les liquides. Mais Cornilleau eut une moue de dédain : un café à Vermenton, il voyait ça d'ici ! Pas même un garçon pour servir, et beaucoup de mal à payer les traites. Il garda ses réflexions pour lui, versant à boire, et donnant sur sa vie les détails qu'il avait dû taire quand il la résumait dans ses grandes lignes. Desbois Técoutait, un peu agacé et humilié à la fois. Mais, le bon vin aidant, il commença à trouver Cornilleau, ma foi ! bon vivant et « rigolo ». Les liens d'une camaraderie de trois années se renouaient pour les rattacher l'un à l'autre. Ce fut complet quand, s' étant raconté leurs deux existences depuis le jour de leur séparation, ils en arrivèrent aux souvenirs de leurs treate-quatre mois de vie commune. Alors Desbois, à son tour, s'écria :

— Ce vieux Cornilleau !

Entre le placier en vins qui ramassait l'argent à la pelle — du moins à l'en croire — et le petit cafetier de province qui chaque soir comptait ses gros sous, les distances étaient supprimées, et Desbois ne voulait plus penser à ses trois lettres. Il insista pour payer sa tournée : il eût fait beau voir que Cornilleau n'acceptât point !

Ils se levèrent enfin, laissant les deux copains à leurs occupations.

— Où est-ce que tu loges donc? demanda Cornilleau.

— Nulle part, je viens d'arriver.

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