LE LIEUTENANT
Deux jours auparavant l'abbé Romagne avait écrit à Jeannette, sa bonne : « J'arriverai à peu près certainement par le train de 2 h. 10 de Taprès-midi ». Ecrire : 14 h. 10 eût été plus cxpéditif, mais Jcimnette était aussi mauvaise calculatrice que bonne cuisinière, et ce n'était pas elle, à coup sûr, toute ronde, tout d'une pièce, qu'il eût fallu envoyer chercher quatorze heures à la suite de midi.
Aujourd'hui, dans le train dont chaque tour de roues le rapprochait de sa paroisse, debout devant la portière dont la glace était baissée, l'abbé Romagne regardait défiler les groupes de saules et les rangées de peupliers qui fraternisaient sur les bords d'une ri\'ière fraîche. Comme il y avait grand soleil, l'ombre des feuilles agitées par un vent léger frissoimait sur les eaux mobiles sans que l'on pût savoir si c'était le fait (lu courant ou de la brise.
Bans des prés d'où le foin venait d'être enlevé, (les bœufs blancs comme neige parachevaient l'œuvre
des faucheurs. Et Tabbé Romagne retrouvait, avec une joie calme, ces paysages peuplés d'arbres et d'animaux qu'il avait été sur le point d'oublier.
Il connaissait la ligne : cinq minutes avant l'arrêt du train, il commença de se préparer, vérifiant la bonne fermeture de son sac et la solidité des courroies qui maintenaient roulée sa couverture de voyage. Le moment venu il n'eut plus qu'à descendre. Mais déjà il avait embrassé d'un coup d'œil le quai de la petite gare où stationnaient un homme d'équipe, un soldat qu'il reconnut tout de suite pour le fils Seurat... et Jeannette. Pourquoi donc était-elle venue jusqu'ici au-devant de lui?
Aussitôt que l'abbé Romagne eut mis pied à terre, le fils Seurat le salua militairement, tandis que Jeannette, joignant les mains, s'écriait : « G'est-il Dieu possible 1 G'est-il Dieu possible 1 » Elle n'en revenait pas — et, ma foi, le fils Seurat guère plus qu'elle — de voir l'abbé Romagne qui, l'année précédente, était pour le bourg entier « Monsieur le Curé », revêtu aujourd'hui de l'uniforme agrémenté des galons de lieutenant. Et l'homme d'équipe lui-même, joignant les talons comme Jeannette les mains, portait la main à la visière de sa casquette. Un salut à chacun d'eux, une question au fils Seurat qui était ici, après blessure, en congé de convalescence d'un mois et venait se distraire à regarder passer les trains, et « M. le curé » s'en fut avec Jeannette qui, malgré ses cinquante-cinq ans (âge canonique), voulut se charger de la couver-
LE LIELILXAM
ture. Il n'eut pas de question à lui poser : elle s'expliqua bien toute seule, en prenant son temps pour respirer entre chaque morceau de phrase.
— C'est une chance, dit-elle, que M. le curé soit venu par le train de 2 h. 10. Que M. le curé s'imagine que M.Tardivon est tombé, après déjeuner, dans son jardin, d'une attaque d'apoplexie. M™® Tardivon a envoyé sa bonne me prévenir pour les derniers sacrements. Où c'est-il qu'il aurait fallu que j'aille? Jusqu'à Metz-le-Comte I Alors j'ai dit à la bonne de M^^ Tardivon de dire à M°^® Tardivon que M. le curé m'avait dit, dans sa lettre, qu'il arriverait du front, en permission de six jours par le train de 2 h. 10, et de dire à M*"® Tardivon qu'il valait mieux attendre l'arrivée de M. le curé. Tout est prêt à l'église. '^:J
De ses paroissiens le regardaient avec curiosité dans sa nouvelle tenue. A ceux qui le saluaient, il répondait, non plus comme naguère, en soulevant son chapeau aux larges ailes, mais en touchant la visière de son képi.
Il reconnut tout de suite l'atmosphère intérieure de la vieiUe église : fraîche comme la rivière sous les arbres, elle sentait l'encens et l'anisette du pain bénit. Laissant son képi, il passa sur son imiforme bleu-horizon le surplis blanc et l'étole \iolette, prit les saintes huiles et suivit l'enfant de chœur.
Dans son ht, M. Tardivon soufflait bruyamment. Quelques personnes, dont sa femme et sa bonne, attendaient en retenant, elles, leur soulTle. Le mrdofMn
venait de sortir en disant que le cas n'était pas désespéré. Commandant d'infanterie en retraite depuis quinze ans, M. Tardivon était, à peu près depuis la même époque, président du conseil de fabrique de la paroisse. Jadis, il n'avait connu que le règlement et la discipline. Il ne s'était pas départi de ses habitudes, continuant d'aller chaque dimanche, à l'heure militairOj à la messe, qu'il écoutait du banc d'oeuvre. Il ne badinait pas plus, aujourd'hui, avec la religion îfu'hier avec l'armée.
Après les prières d'usage, l'abbé Romagne commença les onctions. A la troisième, M. Tardivon poussa un grand soupir, comme s'il eût rendu l'âme. Il n'en était rien : il se raccrochait tout simplement à la vie, comme l'indir^" aient ses yeux qui se rouvraient. Il reconnut tout de suite l'abbé Romagne, mais ses regards s'attachaient malgré lui aux deux galons dorés qui luisaient sous le surplis. Des sentiments complexes s'agitaient au fond do son âmf; Quand la cérémonie fut terminée, il tendit la main à l'abbé Romagne qu'il n'avait pas vu depuis longtemps et — ce fut plus fort que lui — il lui dit :
— Merci, lieutenant I