‹ La guerre sur le hameauChapitre 13 sur 46 · LE COLONEL · texte numérisé non relu

LE COLONEL

A La Ferté-sur-Garonne, on n'était pas si éloigné de Paris que toutes les nouvelles n'y parvinssent directement, par l'intermédiaire toutefois du télégraphe. Lorsqu'on y apprit qu'en France la mobilisation générale était décrétée, il y eut à la fois de l'étonnement et de l'enthousiasme.

Les habitués du café des MUle et une Colonnes furent parmi les premiers avertis. Ils étaient là une douzaine réunis, les uns en face des autres, autour des trois tables de marbre. Au-dessus de leurs têtes, des vasistas étaient couchés horizontalement pour que les ffuelques soufïles d'air frais disponibles en cette aprèsmidi d'août \ânssent caresser leurs têtes chauves; car c'étaient tous, moins un, de vieux fonctiormaires, retraités ou non, de la troisième Répubhque, et qui avaient pris l'habitude de se retrouver là, à heures déterminées, selon les loisirs que leur laissaient ou leurs siestes après déjoimer, ou leurs emplois. Lorsqu'ils apprirent la nouvelle, tous, comme d'im commun

accord, laissèrent en suspens les parties de cartes : une autre partie allait commencer à se jouer dont ils n'étaient pas sans soupçonner l'importance et Tenjeu. Ils se levèrent pour crier :

— Vive la France 1 A bas l'Allemagne l Le personnel du café, qui se composait de deux garçons et de la dame du comptoir, s'associa à cette manifestation. Après quoi, tous les regards se fixèrent sur Bernardin Glamagiran, comme si tous eussent attendu de lui la parole et le geste décisifs.

Bernardin Glamagiran, le seul de l'assemblée qui ne fût point fonctionnaire en retraite ou en activité, était un enfant du pays. Parti pour Paris aux environs de sa dix-huitième année, on se racontait à voix basse que « là-bas » il avait fait son trou, qu'il y était devenu quelqu'un : Glamagiran était artiste dramatique. S'il jouait plus souvent dans les tournées en province que sur les scènes parisiennes, assurément ce n'était que la faute des circonstances. Et ces messieurs étaient imanimes à regretter d'être « d'im certain âge » pour penser que jamais ils n'assisteraient à l'inauguration du monument qu'après sa mort la ville de La Fertésur-Garonne ne manquerait pas d'élever à la mémoire du plus illustre de ses enfants. Gar on l'avait vu jouer maintes fois au théâtre municipal : il était incomparable dans les rôles du père noble et surtout du vieux colonel qui vient, au moment opportun, défendre à la ,: fois la morale publique et l'honneur de l'armée. Glamagiran trouvait des accents et faisait des gestes qi

LE COLONEL 9t

bouleversaient la salle. On haletait. On attendait avec impatience qu'il achevât de réciter sa tirade et d'achever son geste pour avoir le droit de l'applaudir sans l'interrompre. En tout temps persistait autour de lui un peu du prestige que lui conférait l'uniforme qu'il revêtait occasionnellement. Et l'on attendait aujourd'hui qu'il parlât — conmient dire ? — non pas tant en acteur qu'en officier ou, plus simplement, qu'en soldat. Clamagiran, de nouveau, se leva, fit, en habitué, le silence autour de lui, et dit :

— Messieurs, je n'ai jamais fait de sernce militaire, mais je vais de ce pas au bureau de recrutement : j'ai trente-cinq ans. Je puis encore faire un soldat:

Une triple salve d'applaudissements accueilht sa déclaration.

ë II y eut des formalités à remplir; au dépôt, le séjour dura quelques mois. Il fut un peu étonné — il faut bien l'avouer — que pas un de ses collègues ne connût son nom. Il se trouvait au milieu de paysans et d'ouvriers dont le théâtre était, à coup sûr, le dernier souci.

Il partit enfin pour le front, où il fit preuve des meilleures qualités d'endurance et do courage. Plusieurs fois, lors de reconnaissances à opérer, il se proposa comme volontaire. Il mit, toutefois, plus de temps à gagner ses deux galons de caporal que son galon de sergent. Et il Nient d'être nommé souslieutenant.

De ses rôles do naguère il a gardé fhabitude du commandement. D'avoir été simple soldat, il n'a point

perdu rhabitude d'être familier avec ses hommes, sans dépasser la mesure. Mais il s'agit maintenant d'un rôle qu'il joue « pour de bon ». Et, lorsqu'il pense à la section dont il est entièrement responsable, il arrive au sous-lieutenant Bernardin Clamagiran de regretter le temps où il était simple colonel.

Page 1