I.V GLLRRK SIR IL HAMEAU
avait-il un cas de réforme? 11 était en effet petit, maigre et pâle. Une moustache noire et mal taillée, dont il avait la manie de ronger les poils les plus longs, lui tombait perpendiculairement de chaque côté de la bouche. Mais il était solide, et capable de défier à la lutte les gars les plus forts. Borne n'avait ainsi parlé que parce qu'il n'avait pas trouvé, sur le moment, mieux à répondre à la mère Catherine. La veille de son départ, Gamuzat vint lui faire ses adieux. Elle était encore dans son champ où, cette fois, des pointes de sa fourche elle retournait ses javelles tout doucement, pour n'en pas faire tomber les grains parmi l'éteule. Maintenant elle croyait à la guerre. Dans ce cadre do paix et de silence, il lui était impossible de s'en imaginer le fracas et les ravages. Mais elle avait assisté, et pas de si loin, à celle de 70 où les Prussiens étaient venus jusqu'à Avallon. Un instant le canton de Lormes les avait attendus. Est-ce que ça n'allait pas recommencer? Sa moisson achevée, elle ne pensait plus guère qu'à sou garçon dont la destinée, pour elle, s'identifiait aux suites de la guerre et les résumait entièrement. Ce matin même elle avait reçu de lui une lettre qu'il lui écrivait do Paris où depuis une dizaine d'années il travaillait comme hvreur dans un grand magasin de nouveautés. Il avait trente-six ans. Il lui rappelait — si tant était qu'elle l'eût jamais su — qu'il rejoignait à Cosne, le douzième jour, le dépôt ilu 6i^ territorial. Il ajoutait qu'il aurait été heureux 1.0 revenir j>asser, avant, quelques jours au j^ays.
mais qu'il était obligé de rester à Paris jusqu'au dernier moment.
— Alors, mère Catherine, dit Camuzat, c'est pour vous dire au revoir que je suis venu. On ne vous voit pas de la journée. Le soir, quand vous rentrez, c'est pour vous coucher tout de suite.
Il était facile de se rendre compte qu'il ne venait qu'à contre-cœur. Mais la mère Catherine était la doyenne d'âge du hameau. Et l'on sait, dans les campagnes, quels égards on doit aux anciens.
— C'est que j'ai à travailler, puisque je reste toute seule, répondit-elle d'un ton bourru.
— On ne demanderait pas mieux que de vous aider, riposta Camuzat d'une voix qui pouvait faire douter qu'il pensât vraiment ce qu'il disait.
— Ce n"est pas ce que je demandais, rétorqua la \deille sur le même ton.
— Allons ! fit Camuzat devenu conciUant. Allons ! ce qui est fait est fait. Et ce n'est guère le moment d'y penser.
— Tu n'as peut-être pas tort, dit la vieille qui mettait aussi les pouces, Coname ça, c'est demain que tu pars?
— Oui, répondit Camuzat. Demain matin. Probable que je retrouverai le Jean, là-bas?
Le Jean, c'était le garçon de la mère Catherine.
— Il m'a écrit ce matin, dit-elle, qu'il part le douzième jour. Quand est-ce que c'est donc?
Seule, elle ne l'aurait jamais trouvé. Les calculs
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n'étaient pas non plus le fort de Camuzat. Il arriva pourtant à découvrir que, le cinquième jour de la mobilisation étant le jeudi 6 août, le douzième en était le jeudi 13.
— Ainsi I fit-elle, admirative. Si elle n'avait pas tenu sa fourche, certainement elle eût joint les mains comme en extase. Il part huit jours après toi?
Pour elle, c'était une supériorité de son Jean sur Camuzat. Et il n'eût pas fa^lu la pousser beaucoup pour lui faire avouer qu elle pensait que la guerre serait terminée avant que son Jean n'eût pris les armes.
— Ça ne prouve rien, dit Camuzat offusqué et redenant hargneux. 11 y aura de l'ouvrage pour tout le monde. Et, des fois, les territoriaux pourraient bien trinquer comme les réser\dstes.
— Il est donc « territoriau ? » dit la vieille qui n'était rien moins que famihère avec les choses de l'armée.
— Probable, dit Camuzat, puisqu'il a trente-six ans. Allons ! au revoir, mère Catherine. Et portez-vous bien. Si je le vois à Cosne, je lui souhaiterai le bonjour de votre part.
— Attends donc 1 dit la vieille. Et tu lui diras qu'il tâche de venir me voir.
— Oh I vous savez, en temps de guerre il ne faut pas compter sur des permissions.
— Ça ne fait rien, répondit-elle, tu lui diras tout de même.
Elle ne lui souhaita même pas bonne chance. Et Camuzat s'en alla d'un pas lourd, sortant du champ
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de la mère Catherine et se disant que jamais plus peut-être il n'en foulerait les mottes de terre. On sait qui va à la guerre : on ne sait pas qui en revient.
II partit le jeudi, à Taube. Personne ne raccompagna. Son père et sa mère étaient morts. Borne, son beau-père, jugeait inutiles toutes ces espèces de manifestations : puisqu'il faut se quitter, que ce soit un quart d'heure plus tôt ou plus tard, le résultat est le même. Sa femme, qu'il avait pris de bonne heure l'habitude de battre, étant de tempérament brutal, le voyait partir sans joie certes, mais aussi sans chagrin violent. Son fils, un gamin de cinq ans qui ne savait pas ce que c'était que la guerre, pensait qu'il n'allait pas tarder à revenir. Gamuzat était le seul représentant que la Tampole pût déléguer aux armées. La mère Catherine vivait seule dans sa chaumière. Avec sa femme. Borne habitait une des deux maisons couvertes en ardoises, dont l'autre était occupée par Camuzat. Dans les trois autres il y avait : d'abord les Roy, deux vieux d'une soixantaine d'années; puis les Granger, un jeune ménage dont la femme avait vingtsix ans et l'homme, borgne à la suite d'un accident, donc réformé, vingt-neuf; enfin les Gillotte qui représentaient la bohème dans ce hameau de six feux. Il y avait le grand-père et la grand'mère, chargés, comme les Roy, d'une soixantaine d'années, leurs deux grandes filles âgées l'une de vingt-cinq, l'autre de vingt-huit ans, et trois mioches dont les pères étaient inconnus. Toute la maisonnée vivait plus sur