I.A GLKRRE SI H LE HAMEAU il
la communauté environnante que du produit de deux champs que le vieux et la vieille cultivaient mal. Les deux filles étaient souvent parties en des expéditions qui plusieurs jours de suite les retenaient loin de la Tampole, où elles revenaient toujours fatiguées, parfois avec quelques pièces d'argent.
Camuzat connaissait le pays. Il y avait déjà \dngt minutes qu'après avw quitté le chemin vicinal il marchait sur la route de Sommée quand, arrivant à certaine borne hectométrique, il se retourna : il savait que quelques mètres plus loin un renflement de terrain lui cacherait la Tampole. Il se retourna pour revoir une dernière fois son petit pays. La matinée était lumineuse et fraîche. Le soleil se le vaut au-dessus des bois qui dominent Brassy. Quelques alouettes chantaient, et beaucoup d'autres oiseaux. C'était un tout petit coin de la vaste terre, et qu'il connaissait haie par haie, sillon par sillon. Il vit les six maisons dont les cheminées fumaient déjà : tout le monde à la Tampole se levait de bonne hem'e, l'été. Il regretta que sa femme ne l'eût pas accompagné. Dépouillant le A-ieil homme, il n'était plus qu'un paysan qui abandonne ses terres, qu'un mari qui se sépare de sa femme, et qu'un père, de son enfant. L'emne le prit (le retourner sur ses pas. Puis il eut hâte d'être arrivé à Cosne pour écrire à sa femme.
La vie de la Tampole ne fut point bouleversée, ni même modifiée, par son départ. On pensait un peu à la guerre. On en parlait un peu, mais c'était presque
I>, i.\ r.iF.p.Ri: SI n t.f. iîamf.atî
pour n'en rien dire. On ignorait à peu près tout des causes qui Tavaient déchaînée et des conditions dans lesquelles les opérations commençaient à se dérouler. C'était d'ailleurs Borne qui faisait la pluie et le beau temps; on le laissait causer, et Ton ne manquait pas de se rallier à son opinion.
La mère Catherine comptait les jours. Ils s'en allaient l'un après l'autre au-devant de son garçon, et le dernier viendrait qui le prendrait par la main en lui indiquant la direction de Cosne.
Sur six familles, il y en avait trois de touchées plus ou moins directement par la guerre. Mais, comme personne n'entendait le bruit du canon ni même ne voyait passer de trains chargés de troupes et de matériel, comme en revanche rien autour d'eux n'avait changé, que la campagne était ce qu'elle avait coutume d'être chaque année à pareille époque, comme ils ne lisaient pas plus de journaux que par le passé, ils continuaient leurs travaux. Parfois, pourtant, l'idée venait bourdonner autour d'eux comme une guêpe qui va vous piquer. Mais ils n'avaient rien à craindre d'elle. Ils ne faisaient aucun effort pour la chasser : elle s'en allait d'elle-même au bout d'une minute. Et le reste du temps leurs cerveaux étaient habités par la pensée de la moisson, du battage, de la prochaine récolte des pommes de terre et des provisions de bois à faire pour l'hiver.
Madeleine, la femme de Camuzat, s'habitua d'autant plus vite à son absence qu'elle ne courait plus le
i.\ fil i:rri: sir i.e hameau 19
risque d'être battue. Il avait le vin mauvais, et, lorsqu'il allait à Lormes, ce qui n'arrivait heureusement guère plus d'une fois par mois, invariablement il rentrait à moitié i^Te. Borne avait en vain essayé de lui faire entendre raison. Mais Borne avait d'autant moins d'autorité sur son gendre que lui-même à l'occasion ne dédaignait pas de caresser la bouteille.
Parti de la Tampole le jeudi, Camuzat n'arriva à Cosne que le matin du samedi 8 août : il lui avait fallu quarante-huit heures pour franchir une centaine de kilomètres. Aussi bien les trains ne correspondaientils plus, et, pour comble de bonheur, un accident d'aiguillage s'était produit entre Donzy et Cosne. Et ce fut seulement le jeudi suivant — au mom.ent peut-être où le garçon de la mère Catherine partait de Paris — que Madeleine reçut la lettre que, dès son arrivée, son mari s'était empressé de lui écrire. Les caractères en apparaissaient lourds et grossiers. Ici, il y avait des pâtés d'encre; là, le papier avait été crevé par le bec de la plume. Dans un coin s'étalait une tache ronde de graisse. Mais Camuzat y avait mis tout son cœur d'homme qui en voit long depuis que le malheur lui a ouvert les yeux. Il demandait à Madeleine de tout lui pardonner, jurant de ne plus recommencer s'il avait le bonheur de revenir à la Tampole après la guerre. Madeleine n'en fut pas émue.
C'était une paysanne encore jeune, mais dont lo sentiment était le moindre défaut. Son visage n'aurait pas été désagréable, sans l'expression d'indifférence et
de dureté de son regard. Elle s'était mariée parce que c'est dans les mœurs, mais elle ne pensait qu'à son intérêt. Parce que Gamuzat était plus riche — ou moins pauvre — que le Jean Dareau, elle l'avait préféré, bien que presque officiellement elle fût depuis longtemps fiancée au garçon de la mère Catherine qui, désespéré, s'en était allé à Paris tâcher d'oublier son chagrin et de faire fortune. On racontait aussi que du plus âgé des trois mioches qui se traînaient, à peine vêtus, chez les Gillotte sur les carreaux sales, Gamuzat pouvait' bien être le père. A son retour du service militaire il avait en effet courtisé l'aînée des filles, qui déjà n'en était plus à un galant de plus ou de moins. Enceinte, il l'avait délaissée, prétextant que rien ne pouvait prouver que l'enfant à venir fût de lui. Et il s'était retourné du côté de Madeleine Borne.
Dépuis cette époque, le hameau était divisé en deux camps de forces à peu près égales : du côté de Gamuzat, son beau-père (évidemment !) et les Roy; du côté des Gillotte, la mère Catherine (bien entendu !) et les Granger. On n'échangeait ni coups, ni même, la plupart du temps, d'allusions aigres-douces. On allait jusqu'à se réunir les uns chez les autres pour les veillées d'hiver, les soirs d'été un peu au hasard sur le seuil de l'une ou d'une autre maison : depuis six ans qu3 r histoire était arrivée, les esprits avaient eu le temps de s'apaiser. Seulement, ce qu'on n'avait plus vu, c'était les Gillotte entrer chez Gamuzat, ni Gamuzat ch3z les Gillotte. Son départ aurait privé de son chef
r.A GUERRE SUR (.E HAMEAU 24
un des camps, si les hostilités s'étaient \Taiinent continuées, ou qu'elles eussent été sur le point de reprendre.
Il fut d'ailleurs remplacé par une transfuge, qui n'était autre que la mère Catherine.
Elle jugea que, par plus d'un point, sa position ressemblait à celle de Madeleine : de l'une le fds, le mari de l'autre étaient mobiUsés et, qui plus est, allaient se retrouver, sinon dans le même régiment, du moins dans la même ville. Il ne s'agissait plus d'en vouloir à Madeleine d'avoir été la cause du départ de Jean. La mère Catherine s'était habituée à sa solitude. Elle avait fmi par se trouver bien dans sa chaumière, où elle pouvait tailler et rogner à sa guise. Il n'y avait qu'aux époques de rude travail et de coups de collier à donner qu'elle regrettât d'être «eule, mais. Dieu merci, cela ne durait pas toute l'année. Maintenant le plus fort de son travail était fait pour jusqu'à l'été prochain. Elle battrait elle-même son blé, mais tranquillement, sans se presser, à petits coups de fléau, et soigneusement, pour ne pas laisser un seul grain dans son enveloppe. Ses bras y étaient rompus, ses reins aussi. Ce n'était pas ce qui la fatiguait le plus. Dans sa grange elle serait à l'ombre. Mais moissonner à la faucille sous le soleil brûlant est une dure besogne, .[usqu'à l'été prochain, donc, elle n'aurait pas l'occasion d'éprouver contre Madeleine de rancune renouvelée.
La poste fonctionnant mal. alors, ce fut seulement
aux environs du 20 août qu'elle reçut de son garçon une lettre datée du 14. Il Tinformait de son arrivée à Gosne, et lui disait de ne pas s'inquiéter à son sujet. EUe voulut lui répondre tout de suite, mais depuis longtemps elle avait perdu Thabitude d'écrire. Elle savait encore lire, quoique avec difficulté. Après avoir beaucoup réfléchi, elle prit la décision d'aller trouver Madeleine. Jusqu'alors c'était la femme de Granger qui lui avait servi de secrétaire, mais voici qu'elle se sentait brusquement une grande sympathie pour Madeleine.
Elle entra dans la maison de Camuzat, après avoir dûment gratté ses sabots sur la pierre du seuil. C'était à coup sûr la plus belle de tout le hameau. Les carreaux rouges luisants de propreté, l'édredon recouvert d'un carré de dentelle, la table massive mais toujours essuyée, les rideaux blancs à la fenêtre, et surtout une pendule sur la cheminée lui donnaient presque l'air d'une maison d'ouvriers aisés de la petite ville.
— Ecoute donc, Madeleine, dit la vieille. Je viens de recevoir une lettre du Jean. Il me dit qu'il est arrivé à Cosne, et qu'il a fait bon voyage.
— Ah? fit Madeleine en cassant un fil entre ses dents.
Elle était occupée à coudre. Et que le Jean eût fait bon ou mauvais voyage la laissait profondément indifférente. Il était évident qu'elle ne cherchait pas à pousser la vieille dans la voie des confidences. Mais celle-ci, partie, ne s'arrêta point.
l.\ Cl LHRL ï?l R IK HAMEAi: 23
— Ça. fait, dit-elle, qu'ils vont se retrouver là-bas tous les deux. Est-ce que tu as reçu d'autres nouvelles de ton homme ?
— Ma foi, répondit Madeleine, j'ai eu une autre lettre avant-hier.
Elle n'en dit pas plus long. Gamuzat avait-il renouvelé ses excuses et ses protestations de bonne conduite pour plus tard? Peu importait sans doute à Madeleine. La vieille dit :
— Je voudrais répondre tout de suite au Jean. Madeleine ne sourcilla point.
— Est-ce que tu ne pourrais pas lui écrire à ma place?
— Eh bien ! dit Madeleine agressive. Et « la Grangère », qu'est-ce que vous en faites donc ?
— Ohl fit la vieille qui ne manquait pas d'un certain esprit de fmesse, si je lui faisais écrire mes lettres, c'était à cause de ton honmie. Mais maintenant qu'il n'est plus là...
Peut-être devinait-elle confusément que dans un coin de son cœur, si indifférente qu'elle fût, Madeleine avait dû conserv^er un souvenir pour le Jean; ils s'étaient si longtemps fréquentés 1
— Et du papier à lettres? dit Madeleine hargneuse. Elle n'en manquait pas, mais elle se fût refusée
à en détourner une feuille pour écrire (mais oui, après tout) à un étranger.
— Si ce n'est que ça, dit la vieille, j'en ai apporté. De la poche de son tablier, elle tira une feuille avec
une enveloppe. Elle pensait à tout. Deux sous par deux sous elle renouvelait sa provision, deux ou trois fois Tan, auprès de ces colporteurs qui traversent hameaux, villages, communes et petites villes. Ils ne font pas de brillantes affaires. On n a jamais entendu dire que, vers la quarantaine, un seul d'entre eux se soit fait construire une maison de campagne. En tout cas, ce ne serait jamais à la Tampole qu'ils s'enrichiraient.
r De mauvaise humeur en apparence, Madeleine laissa là son ouvrage (elle cousait près de la fenêtre), rapprocha une chaise de la table massive et prit sur le coin de la cheminée Tencrier et le porte-plume. Elle aurait pu tout aussi bien demander à la mère Catherine de fournir également l'encre et la plume; elle n'osa pourtant point. Jusqu'à l'âge de onze ans (les filles faisant leur première communion un an plus tôt que les garçons), elle avait fréquenté l'école des sœurs. Et la cheminée était magnifiquement décorée de deux certificats d'études dans des cadres dorés et de deux images de première communion encadrées de noir, ceux et celles de Madeleine et de Camuzat. Moins que lui Madeleine avait perdu l'habitude du porte-plume, et les avis étaient partagés, à la Tampole, sur la question de savoir laquelle écrivait « la mieux », de « la Camuzate )> ou de « la Grangère ».
— Voyons, dit la mère Catherine, qu'est-ce que je pourrais bien lui mettre? D'abord : Mon cher garçon. Mais déjà Madeleine avait écrit :
(( La Tampole, 21 aoât 1914.
« Mon cher garçon... »
Et elle continua sous la dictée delà vieille qui s'arrêtait souvent pour chercher ses mots, sautant d'une idée à une autre, mais ne revenait jamais sur une phrase commencée :
« C'est Madeleine qui t'écrit aujourd'hui je suis venue la trouver son homme est parti huit jours avant toi tu dois bien t'en douter qu'il est à Cosne peut-être que tu l'auras déjà rencontré c'est pour te dire qu'il n'y a autant dire rien de changé à la Tampole j'ai coupé mon blé toute seule et j'ai aussi rentré mon blé tu me diras comment que tu vas dans ta prochaine lettre et tu me diras si tu penses partir à cotte guerre défunt ton pauvre père y avait bien été en 70 et que tu dois te rappeler qu'il en parlait souvent je vais me mettre à battre mon blé dans le courant du mois prochain je suis contente que tu aies fait bon voyage les épis ont l'air d'être bien pleins pour l'âne c'est toujoiu*s la même chose il n'est plus guère sohde il a pu encore rentrer la récolte je l'ai aidé je poussais la charrette pour moi c'est toujours la même chose je te donne de mes nouvelles je ne suis pas malade c'est encore heureux enfm je voudrais bien savoir de tes nouvelles et que tu me dises si tu penses que la guerre sera bientôt finie et si tu retrouveras ta place à Paris en rentrant peut-être qu'elle est déjà prise enfin tu me
'^^0 I,\ OLERRE SLR Li: RAMEAU
diras ce qu'il en est et si tu penses retrouver ta place après que mon blé sera battu je me mettrai à arracher mes pommes de terre elles ont Tair d'être bien venues je crois que la récolte ne sera pas mauvaise tu me diras si tu penses que les Prussiens viendront jusqu'à la Tampole en 70 ils sont bien venus jusqu'à Avallon ça serait un bien grand malheur pour nous on se défendrait comme on pourrait avec nos fourches je crois que Borne prendrait son fusil peut-être tout de même qu'on arriverait à les arrêter toi qui es soldat tu dois bien savoir ça quand on est territoriau on sait bien ce qu'il en retourne enfin tu me diras ce que tu penses de tout ça.
(( Je t'embrasse bien des fois.
« Ta mère affectionnée,
(( Catherine Dareau. »
La formule « Ta mère affectionnée », la vieille la tenait de la Grangère, et elle ne l'avait pas plus oubliée qu'elle n'eût été capable de la trouver. Mais le mot « affectionnée » qu'elle ne comprenait pas lui semblait d'autant plus beau et plus lourd de quantité de significations mystérieuses.
Quand ce fut terminé :
— Je te remercie, ma fille, dit-elle.
— Il n'y a pas de quoi, répondit Madeleine. A votre service.
Pour aller chez Gamuzat, il lui avait fallu passer devant la maison de la Grangère, qui la vit. Ellr^ y était