LE SOURD
Assurément, ce n'était pas pour son plaisir que Lahousse passait la moitié de sa vie dans les trains. Commis voyageur, il s'intitulait lui-même avec un peu plus de pompe « représentant de commerce ». Depuis près de vingt ans qu'il « faisait » particulièrement le Centre, il connaissait une par une les moindres stations des plus petites voies d'intérêt local; quant aux grandes lignes, les \'isages mêmes de leurs chefs de gares lui étaient devenus familiers. Il ne lui restait plus rien à voir ni à apprendre de nouveau.
Il approchait de la quarantaine. D'apparence robuste, une authentique maladie de cœur l'avait pourtant fait maintenir, par une commission de n^ forme, dans sa position d'exempté.
Ce samedi-là, il venait de quitter \'ierzon pour rentrer à Paris quand, à Lamotte-Beuvron, deux paysannes assez jeunes montèrent dans le compartiment où il était seul. Par esprit d'économie
loi LA GUERRE SUR LE HAMEAU
— les affaires étant de moins en moins des affaires,
— Lahousse, depuis plusieurs mois, ne circulait plus qu'en troisième classe. Chacune des deux paysannes déposa son panier sur la banquette comme un enfant qui a payé sa place, arrangea son tablier sur ses genoux, regarda à droite, à gauche, en haut, en bas, et ne découvrit, au cours de ces investigations, que l'inofîcnsif Lahousse, assis dans le coin opposé et qui, d'un œil indifférent, contemplait les toits de tuiles rouges, déjà mille et une fois vus, de la petite ville.
Quand le train se fut remis en marche, il redéplia son journal; elles renouèrent la conversation interrompue, après avoir poussé quelques soupirs à vous fendre Tâme.
On ne pouvait les classer dans la catégorie des pauvres. Bien que les traits de leurs visages fussent différents, elles se ressemblaient, quant au costume, comme deux sœurs dont tailleur, modiste et bottier — ce n'est que manière de dire — eussent fait deux jumelles : bonnet gris, corsage et sabots à bride étaient de fabrication identique. Et l'on en aurait pu dire autant de leurs yeux.
Bribe par bribe, Lahousse apprit, tout en lisant son journal, qu'elles allaient voir à Orléans leurs maris qu'une commune destinée avait maintenus ensemble depuis le commencement de la guerre. Mobilisés d'abord comme auxiliaires de la classe 1899, ils avaient été récemment déclarés
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aptes au service armé. Elles passeraient avec eux la journée de dimanche. Lahousse devina aisément qu'il s'agissait pour elles presque d'une escapade, et qu'il ne leur déplaisait point de quitter les champs pour la ville. Après quoi, elles se mirent à passer, à distance toutefois, la revue de ceux de leur connaissance qui, du moins selon elles, n'avaient pas jusqu'à ce jour contribué directement à la défense nationale. Et ce fut des « ma pauvre madame Chabriais » et des « ma pauvre madame Muzard » qui ponctuèrent toutes les irrégularités qu'elles pensaient devoir se signaler Tune à l'autre dans leurs communes respectives, La Ferté-Beauharnais et Saint- Viatre, dont la plus importante, la dernière, ne compte pas moins de dix-neuf cents habitants. Un chiffre !
Elles étaient loin, les premières minutes de geno et de silence contraint que l'on observe dans un compartiment déjà occupé l C'étaient maintenant les deux interlocutrices qui tenaient, à défaut du haut du pavé, le haut des deux banquettes. Lahousse, qui continuait de lire, n'y voyait d'ailleurs nul inconvénient. Mais, où il sentit que les choses pourraient bien se gâter, ce fut quand, passé la gare de Vouzon, elles en arrivèrent à des critiques générales en mémo temps qu'elles s'enhardissaient — il les voyait du coin de l'œil comme il les écoutait d'une oreille en apparence distraite — à lancer dans sa direction des regards significatifs. Ce fut
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cette « pauvre M^^ Muzard » qui dit la première :
— Dame, c'est un fait certain qu'on rencontre de tous les côtés des gens bien portants que la guerre n'a pas l'air de gêner beaucoup.
Suivirent quelques variations sur ce thème. Puis cette « pauvre M^^ Ghabriais » reprit, pour préciser le sens de la première observation :
— Et, de ces gens que vous dites, on en voit qui n'ont pas encore été mobilisés, qui sont en civil. Dame ! C'est certain que tout le monde n'a pas la même santé. Mais enfin...
Et ses regards, cette fois, se fixèrent sur Lahousse, qui paraissait très occupé à plier son journal pour passer à la lecture de la « Dernière heure », rubrique qu'il lisait toujours en dernier lieu. Alors, contrairement à toutes les règles de la politesse mondaine, elle l'interpella :
— Est-ce que vous êtes mobilisé, vous, monsieur?
Lahousse eut une inspiration de génie. Allait-il se mettre à discuter, à exhiber son certificat d'exemption mis à jour? Elles n'en croiraient rien. Ce qu'il fit fut beaucoup plus simple... et plus efficace. Comme par hasard il regarda du côté de M«ie Ghabriais, sans lui répondre. Elle dut répéter sa question en le regardant toujours bien en face. Et Lahousse tendit l'oreille en en ramassant le pavillon de la main gauche : ainsi donnait-il à comprendre qu'il était sourd, irrémédiablement.