LA RENCONTRE
C'était une bénédiction que d'avoir été amené, par le hasard des trains d'évacuation, jusqu'à Thospice, transformé en hôpital auxiliaire, de cet humble chef-lieu de canton : un médecin civil, des infirmières qui étaient des dames de la petite ville et, comme chef militaire suprême, le brigadier de gendarmerie l Malhomme n'en revenait pas. lui qui, deux fois déjà blessé, avait « fait » Lyon, puis Limoges, où Ton était soumis à l'indispensable discipline, aussi bien dans les rues qu'à l'intérieur des salles. Ici, c'était le calme absolu : pas un bruit de tramway, — et pour cause, — ni même de voiture. L'église seule se chargeait de réveiller et de tenir en haleine le pays, avec les angélus sonnés trois fois par jour. Malhomme et ses vingt camarades étaient traités comme ils le méritaient : en hommes qui, pour avoir des milliers de fois regardé la mort en face, ne sont plus des enfants. Dès qu'il put sortir on s'aidaul d'iiiu' canne, — il avail rccii
une balle dans la cuisse droite, — il n'y manqua point.
Il descendit la grand'rue et, comme il avait besoin d'un couteau, entra dans la première épicerie qu'il aperçut. C'était une petite boutique que sa devanture révélait mal achalandée : sans doute tout y était-il moins cher qu'ailleurs. Il n'y avait personne à l'intérieur. Il était onze heures et demie. Une porte, au fond, s'ouvrit. Malhomme sentit une odeur de cuisine, et pensa tomber à la renverse en reconnaissant sa femme. Elle pâlit et se mit à trembler.
— Si je pensais te rencontrer ici I... dit-il d'une voix blanche.
Elle était incapable d'articuler une syllabe. On entendait des voix d'enfants, que Malhomme reconnut tout de suite : c'étaient ses trois petits. En même temps, il s'étonnait qu'elle ne se précipitât point pour l'embrasser; elle fondit en larmes. Il la regardait. Elle n'avait pas changé : toujours le même teint blanc, que la pâleur de la surprise accentuait encore, et les mêmes cheveux blonds.
— Enfin, qu'est-ce que tu as? dit-il.
— Entre donc, put-elle répondre. Mes petits, ajout a-t-elle, voici votre papa.
Ils ne le reconnaissaient pas. La plus âgée avait six ans et le plus jeune trois. Depuis vingtsix mois que durait la guerre, ils ne l'avaient pas
LA RENCONTRE Mi
revu. Vaguement effrayés, ils se serrèrent Tun contre Tautre. Malhomme, stupéfait, s'écria :
— Qu'est-ce qui s'est donc passé? Vas-tu me le dire?
Elle lui conta leurs aventures. Lui parti de Signy l'Abbaye, dans les Ardennes, où ils tenaient un commerce de nouveautés, pour Mézières, où la mobilisation l'appelait au 291® de réserve, elle, avec des compatriotes fuyaoït devant l'invasion et venant échouer ici, où, pour vivre, elle avait installé tant bien que mal cette petite boutique, n'ayant jamais pensé qu'à lui, se demandant ce qu'il était devenu, se renseignant, ou tâchant de le faire, par tous les moyens possibles, persuadée enfin qu'il était ou prisonnier, ou disparu; elle n'osait pas dire : mort. Mais rien de tout cela n'expliquait son attitude.
— Il y a autre chose que tu me caches, dit-il. Pour qu'il comprit, elle n'eut qu'à avouer :
— Je suis partie de Signy avec M. Lamorlette. C'est le hasard qui l'a voulu.
Lamorlette I Un vieux garçon, en même temps (fu'un vieux richard du pays, qui la courtisait et ({u'un beau jour Malhomme avait dû mettre à la porte !
— Et c'est avec son argent que tu as ouvert boutique ! s*écria-t-il, méprisant et furieux.
— Oui, dit-elle fermement. Il le fallait bien, nour moi et pour les petits. Je suis partie avec ce
que j'avais sur le dos et Fargent qui restait à la maison, qui a vite été dépensé. Il prend ses repas ici. Il ne va pas tarder à arriver. Mais — et elle parla presque à voix basse — je te jure, sur la tête de nos trois enfants, qu'il n'y a rien eu entre lui et moi. La guerre Ta bien changé. Tu peux me croire.
Elle le regardait avec anxiété, quand M. Lamorlette entra, comme chez lui. Ses cheveux et sa barbe étaient blancs et il n'avait plus son visage hilare de naguère.
— Voici papa Lamorlette ! s'écria l'aînée, avant que sa mère eût le temps d'intervenir.
Les traits de Malhomme se contractèrent. C'était au tour de M. Lamorlette d'être frappé de stupeur; peut-être, malgré tout, n'avait-il pas perdu tout espoir.
— Vous ici? dit-il.
— Eh bien, oui ! répondit Malhomme, agressif. Je ne suis plus chez moi, comme le jour que vous n'avez pas dû oublier.
— Georges l Georges ! implora sa femme. Quand je te dis...
— Allons ! Allons ! fit M. Lamorlette, calmezvous l Si la guerre complique tout, elle doit aussi vous apprendre à passer sur bien des choses. Nous en avons vu, vous surtout, de plus dures. Prenez donc cette chaise, vous avez besoin de vous asseoir. Et mettons-nous à table.
LA RFNrONTRE 473
Un quart d'heure après, Malhomme avait retrouvé sa sérénité. Ils parlèrent de Texode. Il raconta ses campagnes, dit qu'il avait changé trois fois de régiment, qu'il n'avait fait, lui aussi, que s'occuper de retrouver trace de sa famille, s'étant adressé soit à des particuliers, soit à des agences, soit à des comités, et qu'il avait fallu que ce fût le hasard qui se chargeât de remplacer, à lui seul, tous ces moyens d'information. Maintenant, dans son intérieur reconstitué vaille que vaille, il ne se sentait plus de joie d'être assis à côté de sa femme. Les petits venaient de sortir dans le jardin, d'où arrivaient leurs cris : ils jouaient à se poursuivre dans les allées, insoucieux du drame qui, tout à l'heure, aurait pu se dérouler sous leurs yeux.
— Les entends-tu? lui dit sa femme.
Il se pencha vers elle et, devant M. Lamorlette, l'embrassa.
— Vous savez, dit celui-ci en s'efîorçant de rire, ne vous gênez pas.
Et il ajouta, en soupirant :
— Vous êtes ici chez vous. Mais j'espère que, cette fois, vous ne me montrerez pas la porte.
— Oh I oh l dit M. Bernard dès qu'il eut décacheté la lettre, regarde un peu, Gélestine I II écrit comme un vrai notaire, notre filleul.
Gélestine prit ses lunettes, examina les caractères et dit :
— C'est bien exact. Tu as raison, Frédéric. Puis, ne sachant pas lire, elle remit la lettre à son
mari, qui la lut lentement.
M. Bernard, qui s'intitulait « négociant en retraite », était un ancien teinturier, un teinturier de cette vieille école qui, au temps de Tenfance, fréquentait peu celle de l'instituteur. Le fort de M. Bernard, c'étaient les calculs de tête et la mémoire des cliiffres : le crayon à la main, il était moins sûr de lui. A cinquante-cinq ans, il s'était retiré des affaires après fortune faite. Il vivait en rentier inoccupé et qui n'a point d'enfants. Quand la coutume se fut répandue des parrainages de guerre, il tint à avoir, lui aussi, son filleul. Au
lieu d'écrire, il expédia un colis bourré des mets les plus succulents qu'il put trouver dans la meilleure épicerie de la petite ville, puis attendit Taccusé de réception : ce fut la lettre magnifiquement écrite qu'il venait de recevoir. Huault — ainsi se nommait le filleul — était moins chiche de remerciements que de donner des détails sur lui-même : une brève allusion à sa solitude dans la vie, c'était tout. Au surplus, peu importait aux Bernard : l'essentiel pour eux était qu'il fût satisfait. Mais soudain M. Bernard se gratta l'oreille, signe, chez lui, de préoccupation, voire d'inquiétude.
— Je songe, dit-il, qu'il faudra que nous lui répondions. Qu'en penses-tu, Célestine?
Gélestine, qui était toujours de l'avis de son mari, trouva cependant exagéré ce pluriel.
— Que tu lui répondes, oui. C'est bien exact, Frédéric. Moi, tu sais bien...
Elle n'insista pas. De l'encre et du porte-plume, M. Bernard avait une sainte horreur. De sa droite malhabile, tantôt il crevait le papier, tantôt le couvrait de pâtés. Mais quand, des tranchées, Huault leur écrivait avec de l'encre, pouvait-il lui envoyer, de l'intérieur, une lettre au crayon?
— Je vais voir M. Delume, dit-il.
C'était l'instituteur. Il lut la lettre attentivement, dit qu'il n'y avait pas une faute d'orthographe et que le français en était très correct.
— Il y a dans les tranchées, ajouta-t-il, des
jeunes gens instruits qui, avant la guerre, n'avaient déjà plus de famille et que la mobilisation a privés de leur gagne-pain. Votre filleul doit être un de ceux-ci.
M. Delume répondit de sa plus belle main et termina par quelques mots bien sentis sur la nécessité qu'il y avait de défendre la civilisation latine contre les prétentions germaniques. Le filleul verrait qu'un parrain lui était échu qui ne lui était, pas inférieur. Puis M. Delume signa : Bernard Frédéric, négociant en retraite.
Il y eut d'autres envois de colis, d'autres échanges de lettres jusqu'au jour où Huault, annonçant que, pour la première fois, il allait bénéficier d'une permission d'une semaine, demandait, avec délicatesse et en s'excusant du dérangement, si son parrain et sa marraine pourraient le recevoir. De nouveau, M. Bernard se gratta l'oreille.
— Diable ! Diable l fit-il. Ce n'est pas pour le dérangement. Mais un garçon instruit comme lui va trouver notre maison bien ordinaire et notre nourriture bien commune. Allons, Célestine ! Il faudra mettre les petits plats dans les grands et lui préparer une chambre où rien ne manque.
Célestine se mit en campagne, acheta un seau do toilette, une cuvette en porcelaine, un verre de cristal, de l'eau et de la poudre dentifrices, une brosse à dents, que sais-je encore I Elle frotta le parquet, secoua les rideaux, remonta la pendule.
Il arriva un samedi, à, la tombée de la nuit. C'était un petit homme trapu, d'une trentaine d'années, à grosse moustache noire et sourcils épais. Il portait le casque rejeté un peu en arrière. Deux musettes rebondies et une peau de bouc, en guise de bidon, lui protégeaient les flancs. Ses mains pendaient, grosses, lourdes, inertes. Au coup de sonnette, les Bernard accoururent : ils l'attendaient. Ils crurent devoir s'incliner cérémonieusement.
— Salut, M'sieu dame, dit le filleul. C'est moi, Huault.
Certes, ils n'étaient pas accoutumés aux manières du grand monde; mais, d'après ses lettres, ils s'étaient fait de leur fiUeul une autre idée.
— Enchantés de vous voir I dit bravement M. Bernard. Vous allez vous débarrasser et vous mettre à l'aise dans votre chambre. Après, nous dînerons. Célestine, donne-moi la lampe.
— Ça ne sera pas de refus, dit Huault. Depuis deux jours que je bourlingue dans les trains...
M. Bernard le laissa seul et redescendit à la cuisine.
— Eh bien, Célestine? dit-il.
— Il a l'air d'un brave garçon, répondit-elle.
— Certainement, fit M. Bernard. Mais, lui qui écrit comme un vrai notaire... Enfin... Nous verrons bien.
D'habitude, ils prenaient leurs repas dans la
cuisine. Ils avaient décidé de mettre les couverts dans la salle à manger aussi longtemps qu'ils auraient leur filleul. Tout d'abord, il ne parla point, occupé qu'il était à goûter d'une excellent potage dont il redemanda. Quand il eut bu d'un trait un verre de vin, il devint communicatif, savourant la douceur de vivre assis à une table bien garnie. Il parla d-^ son séjour dans les tranchées, des copains.
— Y a Martinet, dit-il, qu'est pas un imbécile, vous pouvez me croire. Dans le civil, c'était un instituteur. Il sait tout, ce gars-là ! Ça ne l'empêche pas d'être simple bibi de deuxième, comme moi.
Gravement, M. Bernard opinait du chef. Huault ajouta sans malice et avec le plus parfait naturel :
— C'est lui qui nous fait toutes nos lettres, celles de ceusses qu'ont pas l'habitude d'écrire.
— Ainsi !... dit Célestine, admirative.
— Ici, dit M. Bernard sur un ton détaché, nous en avons un, qui est mon ami, et qui n'est pas le premier venu : il s'appelle M. Delume. Je lui ai parlé de vous. Je vous ferai faire sa connaissance...
LE GOURANT D'AIR
Dujon lui-môme ne T aurait pas cru ! Durant les trente-six heures qu'il avait dû passer dans ce train de permissionnaires, il n'avait fait que se répéter à lui-même :
« Vieux (c'était son habitude de s'interpeller ainsi au cours de ses soliloques), aussitôt arrivé chez toi, rue de la Condamine, tu te laveras, casseras la croûte, et te coucheras, quelque heure qu'il soit de la nuit ou du jour. Et, entre deux draps propres et chauds, tu dormiras jusqu'à ce que tu te réveilles de toi-même et sans le secours de qui ni de quoi que ce soit. »
Or, il sonna chez lui à cinq heures et demie du soir. Sa femme vint lui ouvrir. Il l'embrassa, accrocha dans l'antichambre ses deux musettes et son bidon, se nettoya, cassa la croûte... mais ne se coucha point. Il ne pensait plus à dormir. Brusquement il se sentait tout ragaillardi. Sa femme, d'ailleurs, ne l^ reconnaissait pas.
— C'est étonnant, disait-elle, ce que tu as changé I Ma parole, je te trouve rajeuni !
N'exagérons en rien. Ne faisons pas des tranchées de première ligne, ni même de troisième, des séjours délicieux. On y peut tomber malade aussi bien et être tué plus facilement qu'à l'arrière. La vérité, pourtant, était que Dujon y avait subi une transformation. Lui, qui en août 1914, frisant la quarantaine, avait con racté dans sa vie d'employé de banque des manies de prendre un soin exagéré et maladif de sa petite santé, lui qui, à s'intoxiquer d'innombrables médicaments, avait gagné un teint blême, un visage soufflé de mauvaise graisse, un ventre qui tournait à la bedaine, et perdu la plupart de ses cheveux, il apparaissait aujourd'hui rose et gras, sans embonpoint : seuls ses cheveux n'avaient point repoussé, mais cela lui valait un air grave qui ne lui messeyait pas. Et puis, sous le casque, on n'en voyait rien.
Comme il n'avait fait que chipoter dans son assiette pour patienter jusqu'à l'heure du dîner, et qu'il avait devant lui toute une semaine au long de laquelle il aurait le temps de raconter à M^^ Dujon, sur sa vie dans les tranchées, tout ce qu^il n'avait pas trouvé le tem s de lui en écrire, il dit :
— Eh bien, ma foi ! je vais aller retrouver les camarades.
— Déjà 1 fit-elle. Tu es à peine arrivé.
Mais elle n'insista point, satisfaite, au fond, de