‹ La guerre sur le hameauChapitre 27 sur 46 · LE COURANT D AIR · texte numérisé non relu

LE COURANT D AIR

ce qu'il descendît. Elle préférait être seule dans le petit logement aux heures où elle préparait le dîner.

Les camarades, c'étaient Galantin, Risbourg et Salingre; le premier, exempté pour gibbosité apparente, les deux autres, âgés chacun d'une cinquantaine d'années. Habitant le même quartier, employés au même service, dans la même Société de crédit, depuis trois lustres, chaque soir — ou peu s'en faut — que Dieu faisait, ils avaient coutume de remonter ensemble du centre de Paris, pour s'attabler dans un petit café de la rue des Batignolles, où ils jouaient à la manille leurs consommations. La guerre avait désorganisé le quatuor, et Dujon savait, par correspondance, qu'il était à la fois regretté et attendu.

En même temps qu'il poussait la porte, ses regards, instinctivement, se dirigèrent vers le coin réservé où tant de fois ils s'étaient réunis : il y vit Galantin, Risbourg et Salingre, mornes, les coudes sur le marbre. Le premier, Risbourg le reconnut.

— Voici ce vieux Dujon l s'écria-t-il.

Ils se levèrent pour accourir au-devant de lui, comme si une distance énorme les en avait encore séparés. Effusions, poignées de mains et questions allèrent leur train. Eux aussi le trouvaient rajeuni Galantin même, pour s'en coiffer, lui prit son casque dont le rebord arrière voisina de près avec le sommet de sa bosse. Dujon s'en fut présenter

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ses hommages à la patronne, trônant à la caisse et qui contemplait d'un œil humide cette scène touchante. Mais Salingre claironna :

— Un tapis et un piquet 1

On allait se mesurer, que diable ! Depuis le temps !...

Dujon les rejoignit comme ils discutaient où s'asseoir. Il dit héroïquement :

— C'est moi qui me mettrai au fond.

Dans leur groupe, cette place avait sa légende. Celui qui l'occupait avait, dans le dos, la porte qui ouvrait sur l'escalier de la cave, à sa gauche, celle d'un long corridor. Même fermées, elles n'empêchaient point de souffler un vent-coulis qu'ils s'accordaient à trouver frais, et que chacun à son tour avait rendu responsable de quantité de rhumes, coryzas et bronchites bénignes.

Que ne s'installaient-ils ailleurs? direz-vous. Certes ! Mais il n'y a rien de plus indéracinable qu'une manie collective. Et puis, entre nous, eussent-ils changé de table qu'ils n'auraient été ni plus ni moins souvent malades. Dujon ajouta :

— Dans les tranchées, j'en ai vu d'autres. Les pieds dans la boue glacée, trempé jusqu'aux os, je n'ai jamais ramassé le commencement d'un rhume de cerveau.

— Il parait, en effet... dit Galantin.

— Tu nous raconteras ça demain, interrompit

LE cornwT d'air 18'»

Salingre. Pour Tinstant, nous sommes tout à la manille.

Les parties se succédèrent. Dans la chaleur de Faction, Dujon enleva son casque. Ils se séparèrent un peu avant huit heures, prenant rendezvous pour le lendemain matin : Dujon irait faire un tour à « la boite )>. Pour le soir, inutile d'en parler.

Il dîna de grand appétit et s'endormit vite, étendu de tout son long. Vers deux heures, il fut réveillé par une sensation bizarre, parce qu'elle avait cessé de lui être familière : dans la gorge, il avait, lui semblait-il, un petit cercle lumineux — et surtout brûlant — d'un diamètre bien inférieur à celui d'un rond de serviette. Il se rappela le coin au café et se dit :

— Ça y est ! Je suis pincé ! Et en peu de temps ! Ah I malheur I

Il eut le courage de ne point réveiller sa femme, et, lui qui s'était promis de dormir à poings fermés, passa le reste de la nuit à avaler avec difficulté sa salive. Aussitôt qu'il fit jour, retrouvant ses fioles avec ses habitudes d'avant la guerre, il commença de se droguer. Mais il fallait que la maladie suivît son cours. Sa femme dut aller, pour lui, faire timbrer sa feuille de route. Et, do toute une semaine, il s'obstina à ne point sortir. Rendons justice à Galantin, à Risbourg et à Salingre : dès le deuxième soir, ils ne furent point chiches de visites, disant chaque fois :

— Demain matin, tu seras guéri.

Et Dujon, vexé, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, répétait :

— On ne m'ôtera pas de Tidée que j'ai ramassé ça dans le train qui m'a amené : les glaces des portières étaient baissées des deux côtés. Ah ! ces courants d'air !

Et les trois compères, riant sous cape et sachant que Dujon n'en mourrait pas, disaient comme en écho :

— Certainement, mon vieux ! Ces courants d'air!...

Deux années de suite, la guerre seule put empêcher M. et M"^^ Lebouleux traller à la campagne. Il était comptable quelque part. Elle s'occupait du ménage. Tous les deux avaient cheveux gris et manies identiques, aimant leur tra^iquilUté et détestant le bruit et la foule. Sans enfants, même à Paris ils vivaient en ermites. Ils ne se connaissaient plus de parents, proches ni lointains, et ne s'étaient jamais connu d'amis.

La guerre n'aurait pas rompu une seule maille du filet de leurs habitudes si, la première année, ils n'avaient dû subir, comme tout le monde, le contre-coup de ce brusque bouleversement. C'était toujours le mois de septembre qu'ils passaient à la campagne. Or, ils avaient été trop surpris pour se décider à partir. L'année suivante, M. Lebouleux fut prié de consentir à ce qu'on lui réduisît de moitié ses vacances, la maison restant privée d'une partie de son personnel. Ils estimtVont. quoi qu'il

leur en coûtât, que mieux valait ne se point déranger pour si peu de temps. Puis tout s'arrangea. Le troisième été, M. Lebouleux sut qu'il pourrait s'absenter tout un mois, comme naguère. Une lettre à l'hôtelier des Quatre-Vents, à Mareuil-sur Huisne, qui se hâta de répondre que « la chambre de Monsieur et de Madame était à leur disposition », une malle à faire, un petit sac de voyage à boucler (pas plus à la campagne qu'à Paris M^® Lebouleux ne faisait de frais de toilette), et ils s'embarquèrent à destination de Mareuilsur-Huisne.

Gela commença dès les abords de la gare. Eux qui ne connaissaient la guerre que par la lecture des communiqués; eux, que leurs cinquante-cinq et cinquante-huit ans reléguaient parmi les vieilles gens paisibles; eux qui, sortant à peine de leur quartier, ne rencontraient rarement que deux blessés silencieux ou un soldat isolé coiffé du casque, voici qu'ils tombaient au milieu d'une animation inaccoutumée, même en cette saison où, avant la guerre, c'étaient d'innombrables départs pour villégiatures à bon marché. Maintenant, la gare appartenait à l'armée, qui le faisait bien voir. L'élément civil y était noyé comme un groupe d'îles minuscules au milieu d'un large fleuve : une crue, et elles allaient être submergées. Ici toutes les tenues, et à peu près toutes les armes, étaient représentées.

— Jamais tu n'arriveras à faire enregistrer la malle 1 s'exclama M"^® Lcbouleux.

Gela se fit pourtant. Mais la gare ne contenait pas tous les soldats : il y en avait encore quelques-uns dans chacun des wagons de troisième classe. En vain, M. Lebouleux se multiplia-t-il pour trouver un compartiment inoccupé. Résignés, ils s'installèrent au hasard et se trouvèrent à côté et en face de quatre hommes qui, venant du front, s'en allaient passer six jours chez eux. Ils mangeaient lentement, mais se dépêchaient de boire avant que le train, se mettant en marche, ne rendît incertain le contact du goulot des bidons avec leurs lèvres. La vitre de chaque portière était baissée; et M. et M"^^ Lebouleux qui ne craignaient rien tant que les courants d'air 1 Ils entraient dans un monde nouveau. Certes, ils avaient entendu parler des « poilus » ; ils avaient même versé leur « modeste obole » à différentes œuvres de secours; mais jamais relations ni hasard ne les avaient tant rapprochés des acteurs du grand drame. Et ils se faisaient petits, les deux vieilles gens, et regrettaient, malgré eux, d'autres départs où, sitôt installés sur la banquette, ils pouvaient Her conversation — eux qui, à Paris, vivaient en ours — avec des voyageurs qui, comme eux, s'en allaient passer quelque temps à la campagne. « Heureusement, ie disaient-ils in petto, il fait chaud aujourd'hui. Peut-être n'attraperons-nous pas de rhume. Nous

n*en avons plus que pour quatre heures. Arrivés à Mareuil-sur-Huisne, nous serons tranquilles. » Bientôt, d'un bout à Tautre du wagon de construction ancienne, des conversations s'engagèrent pardessus les cloisons à hauteur de la poitrine. On n'était ni brutal ni impoli à l'égard des civils : on ne s'occupait pas plus d'eux que s'ils n'eussent pas existé. On croisa des trains chargés de troupes qui s'en allaient au front; et ce n'étaient, d'une voie à l'autre, qu'apostrophes et qu'interpellations, et d'autres trains chargés de matériel et de canons solidement arrimés. Et M. et M^^ Lebouleux écarquillaient des yeux qui découvraient quelquesunes des réalités lointaines de la guerre : leur quiétude d'esprit en était, troublée.

Ils se crurent sauvés quand ils aperçurent le clocher du bourg. Mais ils furent étonnés de ne point voir l'hôtelier qui, d'habitude, venait audevant d'eux, avec sa voiture, et emportait leur malle.'V,w

— Il n'aura pas eu le temps, dit M. Lebouleux. Il viendra la prendre demain. Tu as l'essentiel dans ton sac?

Elle fit signe que oui, ennuyée. Ces vacances s'annonçaient mal.

Jadis, ils avaient choisi l'hôtel des Quatrevents sur son apparence d'auberge où l'on ne doit pas payer cher. Situéàmi-cheminentrelagareetlebourg SCS derrières — grange, hangars et écuries — don-

naient sur des prés, tandis que sa façade regardait la route. Quand ils entrèrent dans la grande salle du bas, vers cinq heures, ils faillirent tomber à la renverse en y découvrant encore des soldats qui jouaient aux cartes, en buvant chopine. Mayet, l'hôtelier, vint à eux, en s^excusant de ne s'être pas dérangé : la guerre!... plus de domestiques!... obligé de tout faire par moi-même !... Vingt artilleurs, avec leurs chevaux, cantonnés depuis un mois dans les communs !...Et il y en a dans tout le pays!...

— Vingt artilleurs s'exclama ce pauvre M. Lebouleux.

— Je ne vous montre pas le chemin de votre chambre; vous le connaissez ! dit avec satisfaction Mayet.

La chambre, bizarrement surajoutée au-dessus d'une portion d'écurie, donnait sur la cour et, par delà, sur les prés. Mais où était la paix de jadis ! Dans la cour, les artilleurs allaient et venaient, " inoccupés, riant, criant et se bousculant. M. et Mme tebouleux écoutaient et regardaient en silence, atterrés. Ils dînèrent mal et ne dormirent point. Naguère, l'écurie était occupée par un vieux cheval qui ne pensait qu'à se reposer. Mais cette nuit-là, ce fut à croire que les vingt chevaux se relayaient pour hennir et taper du sabot contre les bat-flancs et sur les pavés. A deux heures du matin, n'y tenant plus, elle dit :

— Écoute-moi, Théodore : partons !

Timide, il n'était pas pour ces solutions précipitées.

— La malle est restée à la gare, continua-t-elle. Il y a un train à 8 heures du matin. Nous sortirons comme pour faire un tour. Rentrés à Paris, nous enverrons à Mayet le prix d'une journée de pension. Mais ne lui disons rien : il insisterait et — je te connais — nous finirions par rester. Mais tout plutôt que de passer un mois ici l

Théodore se laissa convaincre. Ils rentrèrent à Paris, où ils retrouvèrent instantanément le calme qui manquait à la campagne. Ils envoyèrent huit francs à Mayet, qui leur en accusa réception trois jours après, en disant : « Vou maviè retenu la chembre pour un moi ci jetez un méchan homme je vou la feret payé mais vou ête de vieux clian ça n'ira pas plu loin. » Il les assurait de son respect et ajoutait en post-scriptum : « Je doi aussi vou dir que les artilleures son parti le lendemaint de vou un ordre qu'ils on dit qui est arrivé san qu'on si atende. »

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