LA FERME PAPI.EUX
— Avez-vous lu? dit-il à la fermière en lui tendant le journal.
— Quoi donc? demanda-t-elle, étonnée de l'entendre parler le premier.
— Ici, répondit-il. Lisez.
Elle lut. Rien ne la frappa. Était-ce cette avance de nos troupes qui causait au vieux pareil saisissement?
— C'est ma ferme, murmura-t-il, ma ferme à moi.
Jamais il n'en avait dit aussi long, ni surtout donné de tels détails.
— Vous étiez donc propriétaire, mon père Watin? demanda-t-elle.
Il conta qu'il y était né, que ses grands-parents, ses parents et sa femme y étaient morts, qu'avant la guerre il l'exploitait avec l'aide de deux domestiques et d'une servante. Il conclut en répétant :
— La ferme Papleux, c'est à moi !
Et l'on devinait bien qu'il était fier d'avoir les honneurs du communiqué. Sa ferme, c'était plus qu'une partie de lui-même. Comme elle allait être connue du monde entier, le père Watin, du môme coup, devenait célèbre.
Le lendemain matin, contre son habitude, il s'en fut au bourg pour causer do l'événement avec ses compatriotes qu'il avait perdus do vue.
— C'est ennuyeux pour vous, dit M^^ Levergies.
— Ennuyeux? fit-il.
— Dame, probable qu'il n'en reste plus grand'chose, de votre ferme.
Point n'était besoin qu'on le lui dit. Son journal avait publié naguère des photographies de communes et de villages bombardés par les artilleries adverses. Mais il voulait espérer que sa ferme eût eu meilleur sort. Et puis, s'il se trompait, tant pis ! Grisé par la gloire, il se découvrait une âme de héros à qui n'importent plus les pensées mesquines. La guerre finie, avec le secours de l'Ëtat, il ferait rebâtir sa ferme, s'il le fallait. Pour lui, ce fut une belle journée. A tous ceux qui voulaient l'écouter, il apprit que la ferme Papleux lui appartenait. Il eut l'audace d'entrer dans le plus beau café de la petite ville, où il trouva quelques fonctionnaires, le pharmacien et le brigadier de gendarmerie. Il leur donna des détails sur les accidents du terrain, s'adressant surtout au brigadier, auquel il avait envie de dire : « Écrivez donc ce que je vous dis, et vous l'enverrez à M. le ministre de la Guerre, en lui disant que c'est de moi, le père Watin, fermier de Papleux, que vous le tenez. » Il but quelques apéritifs, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, déjeuna à l'auberge, puis se promena par les rues. A 5 heures de l'après-midi, personne ne pouvait plus décemment ignorer que la petite ville eût l'honneur de posséder comme hôte le propriétaire de la ferme Papleux.
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Dix jours durant, U suivit avec passion les péripéties de la lutte, et avec orgueil : pour qu'on se la disputât à ce point, il fallait que sa ferme eût beaucoup d'importance. En même temps, le journal la décrivait, elle et ses environs. Le vieux releva quelques erreurs de détail qu'il signalait à tout venant : le brigadier aurait bien mieux fait d'écrire au ministre de la Guerre ! Puis les opérations s'immobilisèrent : elle restait aux Français. Le jour même où elle cessa de figurer au communiqué, le journal en publia une photographie que le vieux montra à tout le monde.
— Dire que ça fait vingt mois que je ne l'avais pas vue 1 s'exclamait-il.
Et il indiquait ici la grange, là les écuries, au milieu de la maison qu'ombrageaient deux hêtres. Les autres, cependant, ne voyaient que le mur pignon qui subsistait seul, photographié presque de face, flanqué des fûts des deux hêtres ébranchés par les obus, comme un catafalque entre deux chandehers.