‹ La guerre sur le hameauChapitre 42 sur 46 · LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE

lement pavée, mais bordée d'une série de boutiques dont quelques-unes n'hésitent pas à s'intituler magasins. Elles exagèrent sans doute; mais, à partir du crépuscule, les passants n'y voient que les feux de leurs devantures. Pieuchot s'imaginait qu'il y eût fait sensation et que ces dames et ces demoiselles se fussent précipitées, moins à sa rencontre qu'à sa suite, pour l'attirer, par un pan de sa capote boueuse, vers des félicitations entrecoupées de baisers. Ne revenait-il pas dans son cheflieu de canton en défenseur du pays? Les notables commerçants seraient sortis au seul bruit de ses souliers sur les pavés inégaux; ils lui auraient décerné des brevets d'héroïsme et, pendant toute la durée de sa permission, il aurait travaillé dans ses champs et dans ses vignes, au souvenir des applaudissements des hommes et des sourires des jeunes filles et des femmes.

II n'en fut pas ainsi. La grand'rue était à peine éclairée. Et, bien qu'il fit plus de bruit sur le pavé dur que sur la terre molle de la route, aucun chien ne jugea à propos d'aboyer pour signaler son passage. Pourtant il lui sembla qu'il y avait de l'extraordinaire dans l'air. De-ci, de-là, arrivaient des explosions de joie absolument comme, « làbas », se produisaient de dislance en distance des explosions d'obus lourdement chargés. Aussitôt qu'il eut poussé la porte du Lion d'Or^ il eut l'explication du phénomène. Dans la grande cheminée

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un feu clair léchait, de toutes ses langues de flamme, la suie en même temps que trois poulets et un gigot qui cuisaient à la broche. On se serait cru dans une de ces auberges du vieux temps que fréquentaient les conducteurs de diligences, alors que ]*hôtelier, flanqué de servantes accortes, trinquait sur le coin de la table avec les voyageurs. Une vingtaine de conscrits, dont Pieuchot reconnut la qualité aux banderoles multicolores et aux numéros de tirage piqués au revers des vestons et des blouses, étaient en train de banqueter joyeusement. Dans la matinée, et un peu au cours de Faprès-midi, ils avaient passé le conseil de revision devant les autorités civiles et militaires. Ils n'en disaient plus rien, mais ils s'étaient trouvés fameusement intimidés devant le képi du secrétaire général. Ici, Pieuchot allait avoir sa revanche de rindifférence involontaire de la grand'rue. Encore qu'un peu étonné de n'être point accueilli par d'unanimes hourras, il s'installa à une petite table inoccupée. C'était à cette auberge qu'il avait coutume de remiser sa voiture et son âne et de manger à midi lorsqu'il venait à Lormes, soit le dimanche, soit à l'occasion de la foire mensuelle. Il y avait toujours été bien traité, et il n'avait pas souvenance que jamais son âne se fût plaint. Martine, la servante, le reconnut tout de suite sous son casque.

— C'est donc vous, monsieur Pieuchot 1 dit-elle.

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— Ma loi, oui ! li faut bien croire, répondit-il comme étonné de se retrouver là.

Mais, plus que d'être reconnu par Martine, il lui eût été agréable d'être salué par les conscrits, occupés à fêter les décisions du conseil. Hélas î aucun d'eux ne faisait attention à lui. Pourtant, avec ses trente-deux ans, n'était-il pas leur ancêtre militaire? Quand Martine lui apporta le potage, il profita de quelques secondes de silence pour dire à haute voix :

— On est mieux ici que sur la Somme.

En pure perte. Personne ne se retourna de son côté. Et, comme ils reprenaient conversation et discussions, Pieuchot put noter, avec une certaine amertume, qu'ils parlaient guerre et tranchées comme s'ils y avaient pris part et qu'ils y eussent eux-mêmes séjourné dès les débuts. Peu leur importait d'être renseignés par les journaux ou par expérience personnelle : ils savaient ce ([u'ils savaient, et nul, pas même Pieuchot, n'aurait pu les obUger à abandonner le bénéfice de la science qu'ils avaient acquise de lu guerre. Interjections et apostrophes se croisaient. Ils jouaient fortement des coudes et des bras pour manier fourchettes^ et couteaux, et les verres ne restaient jamais vides. A les servir, Martine avait fort à faire : elle en oubUait Pieuchot, qui, malgré l'auréole que lui constituait son casque, se morfondait do plus on plus dans son coin. Co n'était pas la peine d'être

un des vétérans de la guerre pour qu'un de ces jeunes gens n'eût même pas Tidée de lui dire :

— Vieux, tu es un poilu 1 On le voit à ton casque. Viens donc t'asseoir là, au milieu de nous. Et tu vas nous raconter ce que tu as vu !

Où les choses changèrent d'aspect, ce fut quand arriva le père Préporché. C'était le type du vieux soiffard, toujours entre deux vins, mais bon enfant, et qui n'eût pas fait de mal à une mouche. Il avait une trogne rubiconde et une faconde inépuisable. Tel que vous le voyez, il venait de « faire » les différents débits de Lormes, où, pareillement, d'autres conscrits banquetaient. Et ce fut lui qu'accueillit une ovation unanime et spontanée :

— Voilà le père Préporché I On va le mettre à la place d'honneur.

Il y eut un brouhaha et un tohu-bohu de chaises déprlacées. Le vieux s'installa et commença de tenir le crachoir, cependant qu'on lui versait dans son verre du vin généreux.

Gomme le père Pieuchot, il avait fait campagne en 70. Et de quoi pouvait-il parler à ces conscrits, sinon de ses souvenirs de guerre? Il jetait, au hasard, les noms de Metz, Forbach, Gravelotte. Et, pour tous ces jeunes gens qui les avaient lus sur les bancs de l'école primaire dans des manuels officiels d'histoire, c'était aussi beau que de la légende. Pieuchot, dans son coin, représentait l'histoire en cours, celle qui s'écrit au jour le jour,

à la formation de laquelle tout le monde assiste. A la vérité, Pieuchot, avec son casque, faisait piètre figure derrière le père Préporché, coiffé d'une simple casquette. Et quand celui-ci s'exclama : « Allez ! on peut dire que j'en ai vu l » Pieuchot luimême ne fut pas très sûr d'en avoir enduré plus que le vieux.

Son repas terminé, après avoir allumé sa pipe, il partit au milieu de l'inattention générale. La pluie maintenant tombait. Elle glissait sur son casque, mais lui mouillait ses deux musettes. Et, bien qu'il fût, au fond, comme tous les simples, cuirassé d'indifférence, Pieuchot regrettait, pour faire figure de héros, de n'avoir pas, comme le père Préporché, soixante-dix ans bien sonnés.

LA FERME PAPLEUX

Parmi les réfugiés do TAisne qui, dans cette petite ville du Centre, attendaient la fin de la guerre, le père Watin n'était ni le plus remarqué ni le moins impatient. Non pas que les autres, hommes et femmes, fussent des personnages éminents, ni qu'ils restassent, indifférents, à se tourner les pouces. Tous méritaient sympathie et pitié Mais il semblait que le père Watin prit plaisir à vivre ignoré. Jamais on ne le voyait dans la petite ville même. Cultivateur do profession, il avait trouvé de l'ouvrage dans une ferme isolée, à deux kilomètres du bourg. Là, comme un bœuf, il ruminait son chagrin d'être obligé, à soixante-cinq ans, de travailler la terre pour le compte des autres. Toujours silencieux dans les champs et à la table où il s'asseyait, le soir, non loin de la fermière dont le mari était mobiUsé, il ne passait même pas pour un être timide ou bizarre. La fermière, sa

servante et le jeune valet avaient dit, une fois pour toutes :

— C'est un réfugié qui a dû perdre à peu près tout ce qu'il avait. C'est tout naturel qu'il ne soit pas gai.

Gomme il ne racontait rien de sa vie passée, c'était sans doute qu'il n'avait rien à en dire. Sa seule distraction était de lire le journal, après la soupe du soir. Il connaissait certaines des localités dont parlaient quelquefois les communiqués. Le reste du temps, il pensait à son pays qu'il trouvait le plus beau du monde, non point à cause de ses châteaux et de ses vieilles abbayes célèbres, mais pour ses forêts de hêtres et ses fertiles « terres franches ». Il ne se demandait pas ce qu'avaient pu devenir abbayes ni châteaux, mais il se représentait l'état dans lequel devaient être champs et forêts. Et, quand il labourait, il serrait avec plus de violence les manchons de la charrue; quand il fauchait, il faisait siffler la faux comme si chaque andain qui tombait eût été un groupe de ces maudits envahisseurs.

Un soir que, à son accoutumée, il lisait le jour-nal, il eut comme un éblouissement. Il ne vit plus que noir sur blanc. Quand il eut retrouvé un peu de calme, il recommença. Il ne s'était pas trompé : à la suite d'une avance partielle, les Français venaient d'enlever la ferme Papleux, autour de laquelle, précisait le communiqué, se déroulaient des combats acharnés.

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