CHAPITRE VllI
CE QUI MENAÇAIT LE PAYS (sulfe).
Deux personnages financiers ont joué un rôle important dans les affaires russes souterraines à Paris et en Suisse : l'un est Alexandre Rafïalovich, ancien secrétaire général de la Banque Internationale du commerce de Petrograd, dont j'ai déjà parlé à propos d'Almereyda et du Bonnet Bouge. L'autre est l'ex-directeur de la même banque — aujourd'hui passée heureusement en d'autres mains — un nommé Radin, dit Joseph Radine.
Radine est né à Berlin, de famille juive convertie au protestantisme.
Le père fit de mauvaises affaires dans les] sucres, et la famille se réfugia à Wiesbaden.^ La fille aînée s'était mariée à Berlin avant lai déconfiture. Les quatre autres filles partirent! pour la Russie comme institutrices. Les trois'
frères aussi, et ce furent eux qui firent vivre la famille.
Joseph alors — dont nous nous occupons — débuta au Crédit Lyonnais de Moscou à 120 francs par mois. Très intelligent, il fut envoyé à Kiev, oii il eut une amie française qui le perfectionna dans notre langue. Il retourna à Moscou, d'oii il fut envoyé à Paris, comme directeur de la Banque Russo-Chinoise, chevalier de la Légion d'honneur (domicile rue d'Artois). Marié à une Autri chienne dont il eut un fils. Vers 1906, sa femme, apprenant qu'il était l'amant d'une autre, le quitta ainsi que son enfant, et retourna à Vienne dans sa famille.
Depuis, ils ont divorcé et elle est remariée.
Radine fait alors venir une de ses sœurs, gouvernante au Caucase dans une famille arménienne, pour tenir sa maison et s'occuper de son enfant. Il va alors habiter rue de Madrid.
Quand se fonda la Banque du Commerce dePetrograd, Radine quitta la Banque Russo- Chinoise et devint directeur de ladite Banque de Petrograd et de plusieurs autres banques russes, aux appointements annuels de 300 000 francs.
Il alla habiter faubourg Saint-Honoré, où il vivait sur le pied de 5oo 000 francs par an, au milieu d'une foule de gens suspects.
Le 17 ou 18 juillet 191 4, il partait en voyage avec son fils et sa maîtresse, et le lendemain^ deux de ses sœurs (avec une nièce) qui habitaient avec lui, partaient pour Wiesbaden rejoindre leur mère et une autre sœur; car depuis cinq ou six ans, Radine, bon frère, ne voulait pas que ses sœ^urs travaillassent et leur faisait quitter la Russie pour venir près de leur mère. Elles débarquaient de temps en temps à Paris; l'une d'elles est restée vingtdeux ans à Moscou dans la même famille.
Radine vivait très peu chez lui, il donnait tous ses dîners dehors et se plaisait, en compagnie de femmes galantes, à fréquenter les bars à la mode et danser le tango, malgré ses cinquante ans bien sonnés! Réfugié à Genève,il y fréquenta un autre personnage singulier, du nom d'Horace Berliner et de nationalité mal établie.
Il est avéré que Radine et Alexandre RafPa-j lovich étaient à Paris parmi les intermédiaires des deux ministres germanophiles du Tsar, causes immédiates de la révolution : Stûrmer et Protopopof. Quand Protopopof vint en
France, pendant la guerre, il se rencontra avec Raffalovich. On vit même, à un moment donné, ce fait singulier : le Bonnet Rouge prenant ouvertement la défense, — lui organe censé révolutionnaire! — des deux ministres du tsarisme et de la réaction abhorrée, contre les hommes d'Etat russes francophiles; et cette anomalie s'explique par les accointances d'Alexandre Raffalovich et d'Almereyda.
Bref, si nous ne tenons pas encore tous les fils de la conjuration allemande qui a amené la Russie à la défection et à la paix séparée, nous savons néanmoins que le mouvement bolchevik a pris naissance à Paris, chez les réfractaires russes, et en Suisse; qu'il a été fortement secondé par Radine et quelques autres, et que le ministère de l'Intérieur français n'a rien fait pour l'enrayer. On m'affirme, sans que j'aie pu vérifier le fait, que les premières séances des Soviets ou comités d'ouvriers et de soldats ont été tenues en territoire français, précisément dans ce IV^ arrondissement, où foisonne la pègre youddisch-slave, et dans une ambulance de la banlieue. Le plan primitif était de propager l'institution mortelle chez nous, en même temps qu'à Petrograd. Mais on se heurta au bon sens et au patriotisme
français, ce qui fit que les meneurs renoncèrent à leurs projets contre la France et se contentèrent de miner peu à peu le terrain sous les pas des cadets et de Kerensky.
L'état de guerre agit à la façon d'une serre chaude sur ces ferments de décomposition, contre lesquels notre police ne sut ni ne voulut réagir. Je mets en fait qu'avec quelque vigilance et des exemples bien choisis — no- J tamment dans les milieux financiers — la catastrophe russe eut pu être évitée. Quelques révolutionnaires, constituants russes de bonne foi, s'imaginaient qu'ils réglementeraient l'incendie et instaureraient chez eux quelque chose d'analogue à l'activité patriotique conventionnelle de 1792. Leur calcul était faux et la suite le fit bien voir.
Je ne puis qu'esquisser ici les linéaments d'une étude qui sera certainement écrite un jour, par un Russe patriote, sur les origines du bolchevikisme à Paris et à Genève. L'ignorance où sont la plupart des Français de la langue û russe a facilité cette opération en vase clos, ■ diaboliquement conduite par FAllemagne, réussie, hélas! et qui n'a pas de précédents historiques. La tenlative de même ordre, menée chez nous par les mêmes moyens ou
des moyens analogues, entre janvier et juin 191 7, a complètement échoué. Fidèles à notre méthode, nous allons l'analyser pièce par pièce, afin de voir en quoi elle consistait. D'abord l'excitation par la presse révolutionnaire antimilitariste et les réunions clandestines. Ce que j'ai dit déjà du rôle du ^OAïAie/ Rouge et de la Tranchée Républicaine me dispense d'insister longuement sur le dispositif et les moyens matériels. L'affaire Bolo, celle du (( Chèque Duval » nous prouvent que l'Allemagne attache avec raison une grande importance à la possession de feuilles ou très répandues comme le Journal, ou d'un tirage très limité, mais alors incendiaires et de ton monté, comme celles de Landau, de Goldsky et d'Almereyda. Dans le premier cas, il s'agit de créer une certaine ambiance — considérée comme favorable ou moins défavorable à l'ennemi — dans une grande couche de public. Dans le second, il s'agit de créer ici et là de petits centres vigoureux d'agitation et de défection. A mon avis, le second procédé est plus dangereux et efficace que le premier, surtout en temps de guerre. Que de fois ai- je entendu de braves gens riposter à nos craintes, à Maurras et à moi : (c Bah ! le Ronnet Rouge
n'est qu'un pauvre canard. Il n'est lu que pai un millier d'apaches et cinq cents sous-vétériJ naires. Son foyer d'infection est limité. »
Grave erreur! Des bouleversements considérables ont découlé, à certaines époques, de quotidiens considérés comme de peu d'im-j por tance, comme des brûlots sans avenir.; Sous l'Empire, le Rappel, des fils Hugo, de Vacquerie, de Meurice, de Pelletan, de Lockroy n'était lu au début que dans certains milieux, dont l'influence semblait médiocre et le crédit limité. Je ne compare certes pas ce] journal de lettrés et d'artistes au sombre torchon d'Almereyda. Mais, tel quel, ce torchon innommable, auquel ne craignaient pas de donner leurs noms d'anciens et de futurs ministres, — notamment l'absurde vieux Pelletan, — était fort capable, l'atmosphère aidant, de provoquer ou de précipiter, à cer-j taine heure d'un certain jour, un mouvement dans la rue. Sa destination fut d'abord d'amener, contre Maurras et moi, par des injures quotidiennes d'une extrême violence, une voie de fait qui déclencherait des représailles. La tactique était très visible. Ensuite Almereyda, renonçant à nous faire sortir de nos gonds, visa plus haut et tâta successivement
tous les sujets susceptibles de jeter le trouble et de susciter des troubles. La rapide dégénérescence des grèves économiques de mai 191 7 à Paris, qui fut peu de chose, mais qui risquait de s'aggraver, les mutineries de mai et de juin 1917 dans la zone des armées, montrèrent que le calcul soufflé par l'Allemagne à ce chef de bandes antimilitaristes n'était point si sot.
Connaissez- vous les brandons, imprimés sur un sale papier, de la Révolution française, VAini da Peuple^ le Vieux Cor délier, le Père Dachesne et autres excitateurs delà foule anarchique? On ne comprend plus aujourd'hui l'action qu'ils avaient sur les meneurs d'un public enfiévré. Ce sont eux cependant, autant et plus que les orateurs des clubs, qui ont déchaîné et entretenu l'incendie. Dans le bien comme dans le mal, le papier imprimé est une puissance souvent irrésistible. Mais il est plus aisé de détruire que de reconstruire, la réputation des démolisseurs va plus vite que celle des restaurateurs, et le filon des passions populaires est plus facile à exploiter que celui de la raison nationale. Voilà pourquoi les hommes qui ont la charge des affaires publiques, dans les temps graves et troublés comme ceux que nous tra-
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versons, ne sauraient être trop attentifs aux mouvements de la presse dite de « barrière d et à ses champignonnements suspects. Quand on a la chance de pouA^oir éteindre le foyer en mettant le pied sur l'allumette, il ne faut pas hésiter.
Que de fois, avec Maurras et notre très cher ami et défenseur, M* de Roux, n'avons-nous pas déploré le jugement du tribunal correctionnel du milieu d'avril 191 7, présidé par M. du Bousquet de Florian, qui, en nous donnant tort contre le Bonnet Rouge, en ne voyant là qu'une querelle de journalistes, permit à la bande d'Almereyda de continuer son travail criminel jusqu'à la fm de juillet 1917I Ces £ trois mois et demi-là ont coûté cher au pays. Car l 'affreux brûlot, payé à la fois par nos fonds secrets et par l'or allemand, a joué un rôle ca- S pital dans la dépression accompagnée d'excitation, qui se remarqua à la même époque. Le juge a cru que nous exagérions, que la colère guidait nos ripostes ; alors que nous étions, comme toujours, en deçà de- la réalité.
Il est étonnant de constater combien de personnes, même cultivées, acceptent encore les effets visibles et tangibles d'une propagande meurtrière, sans remonter aux causes de cette
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propagande, ou admettent le jeu du hasard et de la spontanéité devant les complots les plus manifestes. Cela lient à la paresse naturelle de l'homme, qui préfère croire à l'inévitable. . . (( Que voulez-vous, les circonstances étaient contre nous. Il n'y avait rien à faire... » Mais, malheureux, les circonstances se façonnent, se dirigent, se rectifient! Quiconque a vécu a vu des cas, qui semblaient compromis, ou même désespérés, s'améliorer, se relever avec les elForts nécessaires, et cela en peu de temps. Il y a très peu de malheurs inévitables. On les appelle des accidents. Encore une attention et une tension soutenues les eussent-elles souvent épargnés à leurs victimes insouciantes. Durer et progresser, c'est prévoir. L'art de la politique consiste à mettre, par une vigilance perspicace et incessante, toutes les chances favorables de son côté. Ensuite, mais ensuite seulement, advienne que pourra !
L'inertie, mentale ou physique, est génératrice de catastrophes, ainsi que sa sœur la paresse. Le succès se compose d'un certain nombre de roues syn chroniques, que l'Etat et les particuliers doivent surveiller avec soin et remettre périodiquement en mouvement. Ni
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hâte, ni fébrilité : un tonus harmonieux et continué.
Dans toute la seconde moitié de l'année
1916, et pendant les six premiers mois de
1917, on me signalait chaque semaine, à Paris et en banlieue, une dizaine de réunions clandestines, tenues dans des locaux habilement dissimulés, en général chez des marchands de vin. Il s'agissait de conférences et de parlottes défaitistes, au cours desquelles il était donné lecture de fragments de séances parlementaires en comité secret, considérés comme aptes à démoraliser les auditeurs, et aussi de tracts et de brochures progermaniques. Une des plus perfides parmi ces dernières, publiée sans nom d'éditeur sous couverture grise, était intitulée : Sur les origines de la Guerre, avec ce sous-titre, documents belges. Il s'agissait de démontrer, à l'aide de rapports confidentiels adressés au département des Affaires étrangères de Bruxelles, saisis par les Allemands et habilement tripatouillés par eux, que la responsabilité de la guerre de 191 4 n'incombait pas seulement au gouvernement boche. La préface de cette ordure — dont le scribe est connu — est un chef-d'œuvre d'hypocrisie et de perfidie. Elle a été répandue à profusion,
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sans que les services compétents aient rien fait pour s'opposer à cette propagande criminelle, ni pour en rechercher les auteurs.
Mais comment le ministère de l'Intérieur eût-il sévi contre des manœuvres allemandes à l'arrière, alors qu'il subventionnait le Bonnet Rouge, oii l'on vantait la douceur et le labeur des prisonniers allemands, otj l'on niait les actes de férocité les plus patents de l'envahisseur I
C'est justement vers le milieu d'avril 191G que j'entendis, pour la première fois, parler des agences de désertion, qui fonctionnaient de façon régulière, dans certains faubourgs de Paris. Il y en avait une notamment rue de la Tombe-Issoire. On y procurait aux clients de faux papiers, bien en règle, qui leur permettaient de franchir la frontière suisse ou espagnole, de s'embarquera Marseille pour l'Algérie ou la Tunisie, où il est facile de se perdre dans la population flottante arabe, espagnole et italienne. La somme exigée par les tenanciers de ces agences n'était pas très élevée : de quatre-vingts à deux ou trois cents francs, selon l'aspect du solliciteur. J'ai eu entre les mains la preuve qu'Almereyda et sa bande travaillaient aussi dans cette partie et se te-
naient en relations avec quelques-unes de ces boîtes infâmes. D'autres, plus huppées, étaient des annexes de ces maisons de rendez-vous à bon marché, qui foisonnent à Paris depuis la guerre. Car la prostitution, l'espionnage et la désertion vont d'accord et la (( maison d'illusions )) de Talmeyr s'est étrangement démocratisée. C'est là ce que Shakespeare, d'un mot saisissant, appelle « les parties honteuses de l'ombre », huttock of the shadow.
En eiïet, la surveillance des frontières françaises — quant aux personnes et quant aux denrées en transit — a été, pendant les trois premières années de la guerre, ici nulle, et là notoirement insuffisante. Ce manque de vigilance a cruellement nui à l'efiicacité du blocus, que rendait alors possible la participation de lia Russie à la lutte. Par ailleurs, il a facilité a besogne des nombreux agents de l'ennemi, qui faisaient la navette entre Paris et Barcelone, Paris et Saint- Sébastien, Paris et Garthagcne, Paris et Madrid, entre Paris ctj Genève, Paris et Zurich, Paris et Baie, Paris] et Berne.
Voyons le fait, avant d'en étudier les conséquences. Un de nos confrères, très au courant] de la question, m'a remis, à ma demande, W
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note suivante, où l'excessive modération s'allie à l'exactitude; ce petit travail est intitulé : Les Portes de France sont-elles bien gardées?
Depuis la guerre ou, pour parler plus exactement> depuis le mois d'avril 191 5, le service de surveillance à la frontière s'exerce : i'' par la police spéciale des Ports et Chemins de fer, en ce qui concerne les voyageurs; 2" par les commissions militaires de contrôle postal, en ce qui concerne les correspondances et particulièrement les correspondances venant des pays neutres; 3° par l'administration des douanes en ce qui concerne les marchandises.
Il n'est pas inutile de faire remarquer, au premier abord, qu'alors que presque partout, dans tous les organismes de la vie nationale, l'autorité civile a, depuis l'ouverture des hostilités, cédé le pas à l'autorité militaire, c'est seulement là oii cette dernière avait besoin de s'exercer avec toute sa rigueur, nous pourrions dire avec même une certaine intransigeance un peu brutale, que nous assistons à ce spectacle tout au moins étrange de voir une administration dépendant uniquement du ministère de l'Intérieur, composée de fonctionnaires strictement civils, non mobilisés, régner en souveraine maîtresse.
C'est ainsi que nous avons été amenés, par plu-, sieurs constatations faites à différents postes de frontière, à reconnaître que le filet tendu aux portes de France, en vue d'éviter chez nous de nombreux agents de l'espionnage allemand, est abso-
lument illasoire et cela tout simplement parce qu'il est confié à des mains inexpertes ou incapables.
Une de nos investigations nous ayant, par exemple, amené à Bellegarde, nous pûmes vérifier que la plupart des fonctionnaires préposés à la surveillance et à l'examen des voyageurs étaient de tout jeunes gens, n'ayant même pas l'expérience professionnelle qu'on devrait leur réclamer en temps normal de paix, connaissant imparfaitement la langue allemande, dénués de tout sens psychologique et, ce qui est plus grave encore, ne jouissant pas (je parle pour quelques-uns d'entre eux); de cette considération morale susceptible de leur; assurer, de la part des autres fonctionnaires oui du public avec lequel ils sont quotidiennement eni rapports, ce respect et cette confiance qui semble-^ raient cependant, surtout en ce moment, insépa-j râbles de leurs fonctions, Ai-je besoin d'ajouteri que les agents d'espionnage boche ont ainsi beai jeu. Plusieurs officiers du contrôle, qui assistent, impuissants et navrés, au spectacle quotidien d( cotte organisation défectueuse et lamentable, nous' disaient :
u Nous avons la certitude que tous les jours, desespions allemands traversent notre frontière. » EtJ je le répète, ils ne peuvent intervenir qu'exception! nellement et par hasard; par exemple, comme le fit l'un d'eux, certain jour, en voyant se promener tranquillement, sur le quai de Bellegarde, dans l'attente du train qui devait le conduire en France, un individu d'allure quelque peu louche, un Danois
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du nom de P... Adroitement interroge par notre officier, cet étranger, qui venait de subir toutes les formalités du passage à la frontière, dut avouer qu'il n'était qu'un agent au service et à la solde du service allemand des renseignements. Huit jours après, le conseil de guerre de Lyon l'envoyait au peloton d'exécution. Mai heureusement, ce sont là, disons-nous, des faits isolés et extrêmement rares, puisque aussi bien les officiers ne doivent, en principe, intervenir que. lorsqu'ils sont sollicités par les agents de la police spéciale.
Combien d'autres exemples ne pourrions-nous pas citer de ce défaut de surveillance instauré aux différentes portes de France ! Celui entre autres de cette personnalité suisse notoirement connue, chez nos voisins, comme entièrement sympathique aux Allemands, et qui, durant plusieurs mois, a pu, sans difficultés, faire la navette entre sa résidence et Paris où il venait, non moins tranquillement, prendre part aux conseils d'administration de plusieurs grands hôtels et toucher de copieux jetons de présence. Celui aussi d'une danseuse célèbre, signalée à différentes reprises comme se livrant en Suisse à des fréquentations éminemment suspectes et qui put, non seulement pénétrer sans avanies chez nous, mais encore venir organiser ici même, sous des patronages officiels, des représentations au bénéfice de nos œuvres patriotiques. Et combien d'autres!
Un exemple, entre mille, de la facilité avec laquelle certaines personnes circulaient entre
la France et la Suisse. La justice militaire a. mis la main sur l'ancien avoué parisien GuilJ laume Desouches et sur le jeune Pierre Lenoir, fils de l'agent de publicité Alphonse Lenoir, inculpé d'avoir acheté une première fois le Journal — racheté ensuite par le sénateur Charles Humbert, avec l'argent allemand de Bolo Pacha — à l'aide des millions allemands du prince de Hohenlohe, grand chef de l'espionnage ennemi. A ces tractations, étaient' bizarrement mêlés une femme, ancien prix de beauté, maîtresse d'Hohenlohe, nommé Madeleine Roux, dite (( de Beauregard » et l'ancien chef du deuxième bureau des renseignements • au Ministère de la Guerre, le capitaine Ladoux, naguère attaché à l'administration du Radical. Le rôle de celui-ci, dans toute cette affaire eti quelques autres, apparaît, à l'heure oii j'écris, comme mal défini. Mais il est manifeste, dès maintenant, qu'il a usé, à tort et à tra-j vers, du système dangereux du contre-espion-j nage.
Bref, des renseignements contrôlables puisés] à bonne source, m'ont fait savoir que :
Le 5 mai 191 5, Guillaume Desouches pre-j nait le train pour Frasne.
Le i5 mai 191 5, le même Desouches, ac-j
compagne d'une autre personne, prenait le train pour Pontarlier.
Le 27 mai 191 5, Pierre Lenoir s'en allait à Vallorbe.
Le 29 mai 1915, Guillaume Desouches repartait pour Frasne.
Le 5 juin, idem, idem.
Le 19 juin, idem, idem.
Le 2 juillet, idem, idem.
Le 7 août, Pierre Lenoir partait pour Frasne, accompagné de deux personnes.
Gomment des déplacements si rapprochés de ces mêmes individus n'éveillaient-ils pas les soupçons? Gomment ne s'arrangeait-on pas pour les faire filer et surveiller en Suisse, afin de connaître les personnes avec lesquelles ils entraient en relations ? S'ils alléguaient l'intention de fourrer dedans les Allemands en général, et le prince de lïohenlolie en particulier, d'accepter l'argent sans tenir le pacte, comment entrait-on sans examen dans une fable aussi grossière, pour quiconque connaît l'habitude constante du gouvernement allemand d'exiger préalablement des gages sérieux et contrôlés de ceux qu'il emploie? Sans doute, le contre-espionnage existe. Exemple classique : M""* Bastian, chez l'ambassadeur de
Munster, au cours de l'alïaire Dreyfus. Mais ce métier terrible exige un héroïsme de chaque instant, une vigihmce et un désintéressement qui ne se rencontrent guère chez les noceurs tels que Guillaume Desouches, ni les dégénérés tels que Pierre Lenoir. Le moins qu'ont puisse dire du capitaine Ladoux, c'est qu'il manquait de psychologie.
Axiome i. Une personne vénale ne saurait être employée au contre-espionnage. La raison en est simple : le gouvernement allemand consacre à son service militaire et civil de renseignements de guerre un million de francs, là 011 nous en dépensons péniblement dix mille. Il est donc certain que tout agent vénal, employé par nous à cet effet, cédera à la tentation de passer aux gages de l'ennemi. Il y cédera d'autant mieux qu'il aune excuse, une sauvegarde toute prête : «J'ai obéi à mes chefs, etj'ai suivi ponctuellement leurs instructions. »
Axiome 2. Il ne faut user du contre-espionnage, même en employant des personnes pleines de courage et d'abnégation, que pour des missions courtes et déterminées. Autrement on risque de les brûler et de se brûler avec elles.
Je reviens à la surveillance de la frontière.
Elle était si mal exercée de notre côté que, dans le courant de 191G, l'espion italien aux gages de l'Allemague, Gavallini, entrant en France, a été fouillé, trouvé porteur de documents très compromettants, de listes de départs de bateaux notamment, et relâché après restitution de ses papiers ! Ce n'était pas seulement négligence, c'était aussi, de la part des fonctionnaires subalternes, crainte de tomber — comme l'on dit — sur « un bec de gaz », de mécontenter ou d'empoigner un monsieur ou une dame protégés en haut lieu. Il courait de nombreuses histoires, malheureusement authentiques, d'officiers supérieurs dégommés, déplacés, « sacqués » parce qu'ils avaient fait du zèle et mis la main sur le camarade ou la petite femme d'ijn gros bonnet. La menace classique du filou pincé en flagrant délit, le ((Vous aurez de mes nouvelles », prenait ainsi une signification précise et redoutable. On n'ignoraitpas, dans l'administration, que « ces messieurs du Bonnet Rouge » avaient des accointances dans le monde officiel, et le bras long. Ne se vantaient-ils pas, publiquement, d'avoir « eu la peau » du général Clergerie, chef d'état-major général du Gouvernement militaire de Paris, l'organisateur de la victoire
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de rOurcq en compagnie de Galliéni..., du général Glergerie, coupable d'avoir fait arrêter le docteur Lombard, des réformes frauduleuses, et mis un terme aux exploits de l'espion patenté Garfunkel, dit «le docteur Georges ». Ne se vantaient-ils pas d'avoir « eu la peau » du commandant Baudier, chef du deuxième: bureau des renseignements, qui avait fait lai vie dure aux agents de l'ennemi pendant la première année de la guerre et traqué impi-j toyablement l'espionnage.
L'histoire retiendra avec une stupeur indi-' gnée le sacrifice méthodique des meilleurs et] des plus vigilants serviteurs du pays aux récri-l minations de bandits gênés par eux dans leur] criminelle besogne. C'est qu'en eftet, le] général Glergerie, le commandant Baudier, auxquels il faut joindre le lieutenant-colonel] Bourdeau — celui-ci spécialement adonné à| la surveillance et à l'amélioration des services de la frontière suisse — avaient levé, dès lesj premiers mois de la guerre, trois grosses] affaires qu'on peut considérer comme le prélude des procès de trahison et de divulgatioi de documents de l'automne de 191 7, de l'hiver] et du printemps de 19 18 : l'affaire Desclaux, l'affaire Lombard et l'affaire Garfunkel.
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Je ne m'étendrai pas longuement sm^ ces scandaleux procès, qui n'ont plus qu'un intérêt rétrospectif, mais où fonctionnait déjà visiblement une force d'étoùflement au service de l'Allemagne. France Desclaux était un ancien secrétaire de Gaillaux. Mobilisé dans l'intendance, il se servait de ses fonctions pour détourner des aliments destinés aux militaires, dont il approvisionnait en grand une personne qui lui tenait au cœur, une couturière connue de la place Vendôme. Pincé en flagrant délit, il fut condamné. L'bistoire fit du bruit parce qu'elle était la première en date. Qui donc eût supposé à ce moment-là que le patron de Desclaux rendrait lui-même des comptes à la justice militaire!
Le cas de Lombard était plus grave. C'était un vague politicien, médecin marron, qui, de complicité avec un nommé Laborde, du grade de major, avait organisé un véritable bureau de réformes frauduleuses. On y attirait des militaires auxquels, moyennant finance, on découvrait une maladie qui permettait de les restituer à la vie civile en cinq secs. Bien entendu, ce Lombard était l'ami d'Almereyda et collaborait au Bonnet Rouge. Quand la justice militaire lui mit la main au collet,
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découvrant du même coup toute l'organisatiori criminelle à laquelle il présidait, ce fut une explosion de fureur dans le journal subven-^ tionné par Malvy. Ces messieurs du chantage, de l'escroquerie et de la trahison menacèrent successivement les enquêteurs, les juges, lesj journalistes, qui avaient l'audace de s'attaquer à un a bon républicain » tel que Lombard, promoteur d'une commémoration de Rouget' de Liste qui n'avait eu qu'un succès médiocre. Mais le pauvre Rouget de Liste n'y étaitl pour rien. Pendant un mois parurent, chaque! après-midi, des articles comminatoires ouj doucereux, destinés tantôt à terroriser, tantôt! à amadouer les hommes de devoir qui tenaient. Lombard et ne le lâchèrent pas. Il écopa* d'une condamnation sévère, ainsi que son™ compère Labordc, et il doit être, en ce moment] même, occupé à tresser des chaussons dej lisière dans une maison de réclusion, quelquej part. Ou m'a raconté que de grands eiTorlsl furent faits pour soustraire Laborde, médecin' major, à l'ennuyeuse formalité de la dégradation militaire. En fin de compte, il y passa, mais jura que la société lui payerait une tellcj avanie.
La vie de Garfunkel, qui se faisait appelei
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(( docteur Georges », et qui avait commencé par la mandoline pour finir dans l'escroquerie compliquée, constituait .un véritable roman. Le plus curieux, dans ce roman, c'était la facilité avec laquelle ce chevalier de toutes les industries criminelles se faisait bien venir de certains hauts policiers les mêmes qui protégeaient et flagornaient Almereyda. Quand, le pot aux roses étant éventé et le général Glergerie se montrant décidé à sévir impitoyablement, Garfunkel résolut de fuir en Suisse, il réunit ses camarades dans un banquet fraternel à la gare de Lyon. Quelquesuns d'entre eux, chargés d'enquêter sur son compte et ayant recueilli des témoignages accablants, avaient tronqué l'enquête et truqué ces témoignages, afin de fourrer dedans l'autorité militaire. La mèche fut éventée, mais ils ne furent pas punis. Un naïf sénateur, du nom de Grosjean, s'était intéressé à Garfunkel, qui se donnait à lui comme la victime moribonde d'une affreuse injustice et lui avait facilité le passage de la frontière. Il reconnut plus tard qu'il avait été la dupe d'une comédie bien jouée. J'ai toujours pensé, pour ma part, que le cas de ce Garfunkel était plus sombre encore qu'on ne le croyait et que ces voyages
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ig'l LA GUERRE TOTALE.
en Suisse avaient un but très défini de trahison. Mais les choses ne furent pas poussées à fond, ainsi qu'il arrive en général quand les compromissions se multiplient autour d'une affaire de quelque envergure.
C'est à mon collaborateur Leroy-Fournier, rédacteur à r Action Française, que revient l'honneur d'avoir, le premier dans la presse, démasqué et confondu Garfunkel.
L'affaire Desclaux était un indice de la décomposition du clan Gaillaux , l'affaire Lombard de la pourriture du Bonnet Roage, l'alfaire Garfunkel de la pourriture d'une partie de la haute police. Un gouvernement sage, dès ce moment, eût pris des mesures draconiennes de nettoyage et d'assainissement qui eussent empêché bien des malheurs consécutifs. Mais, en dehors du service des renseignements de la place de Paris, j'étais le seul alors à signaler dans la presse les redoutables manœuvres de l'espionnage ennemi à l'intérieur, et un seul parlementaire, au Sénat, le vaillant M. Gaudin de Yillaine, appuyait énergiquement ma campagne.
Dès cette époque, le commandant Baudier, technicien consommé des affaires d'espionnage et connaissant bien le réseau allemand, avait
relevé le travail méthodique de la grande compagnie d'assurances Victoria zu Berlin, laquelle entretenait chez nous tout un étatmajor suspect. Chassé de son poste de salut national dans les circonstances abominables que j'ai dites, le commandant avait dû, le cœur navré, renoncer à poursuivre son enquête. Quelques mois plus tard, Georges Prade, dans le Journal — qu'on ne savait pas encore en proie aux capitaux allemands de Lenoir, de Desouches et de Bolo — commençait une intéressante campagne contre les « Boches de Paris », où il mettait en cause la Victoria. Le lendemain il recevait la visite d'Almereyda, se portant garant des sentiments français du directeur de ladite Victoria. Trois jours plus tard, Malvy ordonnait à Charles Humbert de cesser la campagne, qui n'avait consisté qu'en trois ou quatre articles documentaires. Ces faits sont pleins d'enseignements. En dehors des survivances allemandes et autrichiennes proprement dites, qui reprenaient courage et ardeur par l'impunité et formaient le consortium du Bonnet Rouge, je parvins à déceler à Paris plusieurs foyers de manœuvres boches, assez adroitement dissimulés :
1° Dans des ambulances et formations sanitaires ;
2"* Dans des hôtels luxueux et importants;
S" Dans certains salons.
Il est très regrettable que, dès le début de la guerre, les autorités responsables n'aient pas formé une police spéciale de tous les établissements, même les plus honorables, où Ton soigne des blessés et où Ton recueille des convalescents. Ces organisations contiennen! en efPet des sources de renseignements d( premier ordre. Les opérés, les demi-guérisj les éclopés parlent facilement. La reconnais* sance ouvre les cœurs et délie \e^ langues.] Gomment se méfier de la charmante dame qui assiste le major et qui vient ensuite passer sa journée au lit du malade .ou du déprimé? Or, en faisant la part des erreurs inévitables, y puis évaluer à plus d'une vingtaine le nombre des rapports qui me sont parvenus sur des personnages louches ou suspects des deux sexes, glissés dans les formations sanitaires di l'avant, ou de Paris, ou du littoral méditer-l ranéen, ou de la côte basque. Convaincu de l'inutilité de toute démarche auprès de fonctionnaires décidés à ne pas agir, à ne tenir aucun compte de mes avertissements, j'ai mis
ces notes de côté. Elles sont précieuses à plus d'un titre. Elles permettent maints recoupements. Il y a eu certainement quelque part, chez nous, une centralisation des renseignements recueillis dans les ambulances et transmis ensuite aux Allemands. Vous me direz que cela est malaisé à empêcher. Erreur! Il n'est pas difficile d'éliminer, sous des prétextes polis , une vingtaine de brebis galeuses , connues et signalées comme telles.
Le grand scandale hospitalier ou ambulancier du temps de la guerre n'a pas encore éclaté. Mais je l'attends toujours, et je serais très étonné que les hostilités prissent fin sans qu'il se fût produit. On comprendra que je n'insiste pas davantage. Cette appréhension ne retire d'ailleurs rien à la somme de dévouements admirables, inouïs, sans limites, que les douces femmes de France, nées en France de parents français, de tout âge et de toute condition, ont dépensée sans compter depuis quatre ans. Les brebis galeuses précisément spéculaient sur l'indignation des naïfs devant une telle supposition : « Oh î l'abominable espionnite, que de calomnies ne fait-elle pas proférer ! »
Plusieurs hôtels somptueux, de ce luxe
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horrible et tapageur qui pue le Boche à plein' nez, au centre de Paris, servaient de lieu de rendez-vous aux gens du Bonnet Rouge, de la Tranchée Républicaine, aux Almereyda, aux] Rabbat et aux intermédiaires en soumissions^ de fournitures militaires. Fructueux métier,] proche du chantage, souvent compliqué dei commerce avec l'ennemi et qui nourrissait bien son homme. Des femmes galantes corsaient en général ces marchés, toujours onéreu: pour l'Etal, et rendaient les transactions moins] arides. Au début de la guerre, il avait falli tout improviser. On ne saurait donc raison-l nablement en vouloir aux Millerand et aux] Albert Thomas, qui firent appel à tous les fournisseurs bénévoles et dans le nombre à des individus louches ou tarés. Mais celte hâtej forcée dans le choix eut, au point de vue de la Défense nationale, des conséquences fâ-j cheuses. Par la brèche ainsi ouverte, consé-«j quence de notre impréparation militaire, s( glissèrent dans la place des individus dange-j reux, quelques-uns à la solde de l'Allemand. Quant aux salons défaitistes^ j'aurai roci casion d'y revenir au cours des pages qui voni suivre.