‹ La guerre totaleChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Aujourd hui que la bande du Bonnet Rouge a été déférée au Conseil de guerre, en compagnie du principal partisan du rapprochement franco-allemand, Joseph Caillaux, et que la gestion de Malvy, ancien ministre de l'Intérieur, est l'objet d'une enquête de la Haute Cour, il est possible de jeter un coup d'œil d'ensemble sur la grande offensive à l'intérieur, menée contre la France par l'ennemi.

Cette offensive était triple : financière dans ses moyens, intellectuelle et pratique dans ses intentions.il s'agissait, à l'aide de complicités habilement situées, de détruire l'union sacrée des premiers mois de guerre devenue chronique ; de suggérer la paix à tout prix, en exploitant la lassitude des civils et des combattants ; de provoquer des troubles dans le pays.

i/j4 la guerre totale.

C'était le seul moyen de succès qui s'olTrait aux Germains, déçus sur le terrain proprement militaire, et par la victoire de la Marne, et par la résistance épique de Verdun.

Essayons de nous mettre à leur place, de voir les choses sous leur angle et d'examiner comment ils s'y sont pris. C'est le procédé d'observation qui m'a permis de surprendre et d'entraver quelques-uns de leurs principaux agents ou auxiliaires. De même que le clinicien doit entrer dans la peau de ses malades, de même la vigilance patriotique doit s'insinuer dans les intentions de l'adversaire. Celles-ci étaient tirées de l'état de choses qui existait avant la guerre et sur lequel j'ai suffisamment insisté pour n'avoir pas à y revenir. Voir V Avant'Guerre , Hors du Joug allemand et la Vermine du Monde.

Le gouvernement allemand se sera dit :

(( Nous avons manqué notre affaire, l'entrée à Paris en un mois et Técrasement de notre principale ennemie, la France. Il s'agit de reprendre la lutte à pied d'œuvre, en utilisant et manœuvrant tous ceux qui, à un titre quelconque, servaient notre influence à Paris avant la guerre. Commençons donc par dresser une liste complète de nos amis ou auxiliaires, sti-

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l45

pendiés ou non , banquiers, économistes, agents marrons, politiciens, journalistes, hommes d'afïaires, industriels et commerçants, et faisons-les tâterpar des hommes à nous, dans les cinq principaux pays neutres, en Amérique, en Suisse, en Espagne, en Hollande, en Suède. Opérons ainsi une sélection de ceux sur qui nous pouvons, maintenant encore, compter. Ceci fait, nous procéderons à une véritable offensive par le dedans, qui décomposera la nation française et la livrera à nos coups. ))

La liste était facile à dresser. Nos ennemis savaient exactement quels étaient les chefs et les membres de ce que j'ai appelé le clan des Va. Ce clan comprenait plusieurs étages, plusieurs degrés.

1° Les doctrinaires du rapprochement francoallemand, ceux qui, impressionnés par le formidable étalage de force de notre voisine de l'Est, estimaient qu'il fallait quitter l'attitude d'hostilité ou de réserve vis-à-vis de Guillaume II, passer l'éponge sur l' Alsace-Lorraine et entrer dans l'orbite de l'Allemagne.

Certains de ces doctrinaires s'étaient repentis de leurs illusions dès le premier jour de la guerre et avaient fait montre aussitôt d'une germanophobie fort convenable et même zélée.

LA guebae; TOT axe. iO

Le plus notoire était Gabriel Hanotaux (voir Kiel et Tanger de Maurras), le moins clairvoyant, sans doute, de tous nos ministres des Affaires étrangères de la troisième République, le plus satisfait de lui-même et aussi — (reconnaissons-lui ce mérite) — le plus prompt à retourner son bel habit d'académicien. Il faut lire et savourer l'article qu'il consacrait, dans la Revue hebdomadaire, deux jours avant l'ultimatum anti-serbe, à la politique autrichienne et à François-Joseph, « le Nestor des monarques y>. Il faut lire aussi ses développements sur la Russie, dans son histoire au jour le jour de la Guerre européenne. Il faut enfin se rappeler que c'est lui qui avait eu l'idée de la conquête de Fachoda, destinée à nous mettre l'Angleterre sur les bras, et que c'était encore lui l'homme de Carnegie dans diverses entreprises telles que « le fonds des héros ». Enfin, Hanotaux s'est définitivement immortalisé en écrivant, dans la Petite Gironde, au moment de l'exode à Bordeaux (septembre 191 /i) que cette dernière ville serait désormais (( notre citadelle )). Le discours de son successeur sous la Coupole est ainsi fait d'avance et, pour peu qu'il ait de l'humour, on ne s'ennuiera pas. Si je note cela, ce n'est nullement pour

contrister Gabriel Hanotaux, patriote à sa manière, écrivain érudit, mais d'une extrême légèreté et totalement privé de caractère. C'est comme signe des temps absurdes — politiquement parlant — qui ont précédé la conflagration européenne. On en trouvera rarement, dans l'histoire, où la prévision ait été moins grande et le simple bon sens, dans les hautes sphères, comme dit Descaries, moins partagé. Je suis convaincu que^ dans l'esprit de Hanotaux — qui se croyait en cela très malin — l'alliance russe était un pont vers le rapprochement allemand, un habile détour pour arriver au même but auquel tendaient, dans le même temps, des publicistes comme Ernest Judet. 2^ D'autres doctrinaires germanophiles, avant la guerre, étaient les socialistes du groupe Jaurès, le plus puissant et le plus agissant au point de vue parlementaire. Qui était Jaurès.^ Un bourgeois de la génération de i885 — je veux dire en pleine force vers i885 — imbu de kantisme, de fichtisme, d'hegelianisme comme nous l'étions tous, à l'époque, puis ayant versé dans le socialisme, et que la métaphysique allemande avait rattaché, par des liens de plus en plus étroits, à la Sozialdemokratie. Son éloquence, aussi ré'^ lie que vaine,

i48 La guerre totale.

donna une immense portée à ses conceptions antiphysiques de paix dès à présent universelle, d'internationale immédiate et à tout prix, et de milices substituées aux armées permanentes. Son trépas, d'un si grandiose tragique, ne doit pas faire illusion sur la pauvreté de ses conceptions et sur leur funeste portée. Doué d'une cordialité puissante, d'une bonhomie généreuse et cultivée, il agit profondément sur son médiocre entourage et entraîna le socialisme français dans les voies dangereuses, semées de pièges, du socialisme germanique. Lassalle était impérialiste et pangermain; Karl Marx était spécifiquement allemand et la lecture de son (( Kapital » suffit à le prouver. La Sozialdemokratie, en dépit de quelques exceptions sans portée, n'a jamais eu le caractère révolutionnaire que lui attribuaient nos jaurèsiens. Mais elle les entretenait dans leurs illusions. Ce que l'on peut dire de moins dur, c'est que, par le lien de Jaurès et de son groupe, le socialisme allemand, inefficace contre le militarisme prussien, agissait avec ténacité et bonheur contre L'armement français et coopérait à notre démantèlement.

Abusés par leurs kamarades, nos (( citoyens » ne croyaient pas à la guerre. On le vit aux

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l49

élections de igid, qui se firent contre la loi de trois ans et contre ce qu'il était de bon ton d'appeler alors « la folie des armements ». Un certain Poncet, nommé d'ailleurs député, avait dessiné une vignette représentant, sous ce titre, un gros et brutal officier de cuirassiers français, qui fichait son sabre en terre à côté d'un civil anémié et débilité. Belle préparation à la guerre imminente !

Tout le monde peut se tromper, me direzvous, mais il est dur de reconnaître que Ton s'est trompé. Aussi, passé le premier bon mouvement d'union sacrée, un certain nombre de socialistes, chérissant leur erreur meurtrie — et d'autant plus qu'elle était plus meurtrie — cherchèrent des explications baroques, mères de nouvelles erreurs, à une guerre voulue par toute l'Allemagne. Ils l'imaginèrent menée par l'Empereur et les hobereaux contre la volonté du peuple allemand. Ils complétèrent cette fable par une autre, d'après laquelle il s'agissait d'une « lutte finale » des démocraties contre l'impérialisme. Les démocraties étaient l'ange qui terrassait le démon de Potsdam. Le biais des primaires échauffés nous ramenait à la mythologie et à la mystagogie primitives, dans le jargon du droit et de

l5o LA GUERRE TOTALE.

la force^ emprunté au pire libéralisme. Dieu sait ce qu'a coûté de sang et de larmes la formule du Droit vainqueur par essence, en tant que Droit, de la brutalité armée jusqu'aux dents. Inutile de fondre des canons et de IcYcr des régiments quand on a le bon droit pour soi.

De telles chimères, indéfiniment répétées, ont fini par troubler, dans certaines cervelles populaires et bourgeoises, la notion saine de l'infamie allemande de l'agression préméditée et de la nécessité d'une victoire complète sur ces brutes pour reconquérir la sécurité. Sans doute, la paix est un grand bien, le premier de tous. Mais, avec un voisin tel que l'Allemagne, on ne conquiert ce bien que par les armes, nullement par la persuasion des beaux discours ou les admonestations en règle. Germanos ad praedam. Ils sont les mêmes que du temps de Tacite, prêts à reconnaître le bon droit de celui qui leur flanque une bonne pile, insolents et insatiables aussitôt qu'ils entrevoient de nouveau l'impunité.

Dans son remarquable ouvrage L'Internationale et le Pangermanisme, Edmond Laskine nous montre MûUer, émissaire de la Sozialdemokratie allemande, député au Reichstag,

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. lOl

membre du Partei vorstand, débarquant à Paris, le i" août 191 4 et se présentant devant le groupe socialiste parlementaire réuni au Palais-Bourbon. La veille, Viviani, président du Conseil, avait décidé de faire retirer nos troupes à huit kilomètres en deçà de la frontière, afin de faire, devant les neutres et le monde civilisé, la preuve de notre volonté de non -agression. Mûller approuva fort cette mesure, où je vois, pour ma part, une funeste duperie, déclara solennellement à ses camarades français que les sozialdemokrates allemands voteraient contre les crédits de la guerre, ou tout au moins s'abstiendraient, mais que « la seule hypothèse à ne pas envisager était celle d'un vote des socialistes allemands en faveur des crédits de guerre. » (Das mann fur die Kriegskredite stimmt, halte ich fur ausgeschlossen.) C'était un traquenard concerté avec le grand état-major et l'Empereur. Trois jours après, bien entendu, les crédits de guerre étaient votés à l'unanimité par les députés socialistes du Reichstag.

Je cite ces faits pour montrer à quel point le gouvernement français, et les socialistes qui le manœuvraient, étaient à ce moment-là éloignés du véritable esprit d'une pareille

l52 LA GUERRE TOTALE.

guerre. C'est sur un terrain préparé par des cerveaux légers, ou des partisans entêtés dans leurs chimères, que se développa une disposition singulièrement propice à tous les abandons et aux pires tractations. Je l'appellerai, cette tendance, le caillautisme, du nom de son principal représentant.

3^ Joseph Gaillaux, ou le dévoyé par orgueil, est le type même de la fausse route. 11 y a en lui du Coriolan, tel que nous l'a peint Shakespeare ; mais c'est un Coriolan sans grandeur, et comme rabougri par une compétence uniquement financière que nul ne songe à lui contester. Je ne l'ai jamais rencontré. Je ne connais pas le son de sa voix. Je n'ai sur lui, comme disait mon père, que les récits du voyageur, incertains et contradictoires. Je n'hésite pas à le ranger cependant parmi les (( hérédos » de première grandeur, tels que je les ai définis dans l'ouvrage portant ce titre, bien doués sur certains points, sur d'autres lacunaires et rongés vivants par un orgueil injustifié. En outre, il est le type même du parlementaire, vivant en vase clos, se consolant de son impopularité par la camaraderie, et prenant pour l'aristocratisme une certaine ridicule morgue, fort conciiiable avec la pire

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l53

complaisance éleclorale. Tel quel, Caillaux avait conçu — et il n'était pas le premier, mais il fut le plus maladroit — une entente franco-allemande assez semblable, sous des apparences raisonnables, à l'entente du chat et de la souris. La guerre vint bouleverser ses projets. Il se tint tranquille pendant quelques mois, puis, sondé par d'innombrables agents que l'Allemagne entretient en pays neutre, tenté par le désir de jouer un grand rôle, il commit les imprudences graves dont il a à répondre aujourd'hui devant la justice militaire.

Dans les quelques jours qui se sont écoulés entre son inculpation et son accusation, cet homme étrange a eu un cri du cœur qui m'a frappé, quelque chose comme ceci : (( La réputation même qu'on m'avait fabriquée faisait de moi le point de mire de personnages louches. Je n'ai pas su me défendre suffisamment contre leurs avances. » C'est bien sa pire faute d'avoir agi de telle sorte qu'on le considérât comme accessible aux émissaires et aux propositions de l'ennemi. Jamais il ne serait venu au gouvernement allemand la pensée de tater Maiirras ou Barres.

Ce serait ne pas connaître les Allemands

lC4 LA GUERRE TOTALE.

que de les supposer capables de ne pas chercher à rejoindre Caillaux et le caillautisme au cours de la guerre, après leur déconvenue de la Marne. Mais, ce qui me stupéfie, c'est que Caillaux ait pris le truchement d'un Almereyda, ait lié partie avec le bandit du Bonnet Rouge, traité par lui familièrement de « cher ami )). Je fais certes une différence entre Caillaux et Malvy. Le cas de Malvy réclame un ouvrage à part, où je reproduirai l'essentiel de ma déposition devant la Haute-Cour. Comment Caillaux n'a t-il pas entrevu la pente redoutable où il s'engageait dans un compagnonnage de cet ordre .^ Comment la qualité même des gens qui entraient dans ses vues, par cupidité et scélératesse toutes pures, ne l'a-t-elle pas mis en garde contre lesdites vues.»^ Comment n'a-t-il pas été dégoûté de son plan par ceux qui l'adoptaient à sa suite et par les moyens à employer pour le faire abou-tir.^ Autant de questions auxquelles je ne puis trouver aucune réponse. Chaque être renferme sa part d'énigme, et je me mépriserais de proclamer la vilenie de tel ou tel, parce qu'il est mon adversaire politique. Mais l'énigme de Caillaux demeure entière après tout ce que nous savons et tout ce que nous entrevoyons

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l55

de lui. Il y a, dans son attitude, un manque de bon sens qui stupéfie. Où diable mettait-il sa jugeotte et son observation?

Il y a une lueur dans ces ténèbres : la situation de paria influent que lui avait faite l'assassinat, par sa femme, de Gaston Galmette. Cet assassinat injustifiable n'avait nullement ébranlé son autorité politique, mais il lui rendait impossible une nouvelle accession au pouvoir. Or, le pouvoir était nécessaire à son ambition, à sa soif d'égards, à sa papillonne. Car si quelqu'un ne doit pas avoir de vie intérieure, ni jamais faire son acte de contrition, c'est bien lui. Ce faux conquérant ignore évidemment la puissance secrète de Flmmilité, levier du monde. Les Allemands étaient trop renseignés sur son compte pour ignorer ce trait de son caractère. Ils en ont joué.

Au début de la guerre, les gouvernants français, qui sortaient d'en prendre, l'ont traité, ce gênant Caillaux, comme un gravier dans la chaussure. Ils ont cherché à le localiser, à le neutraliser, à ne pas s'occuper de lui, à l'ignorer. Mais lui, en dessous, s'occupait d'eux. Il avait dans sa main, en dépit de quelques nuages passagers, ce maître-chanteur consommé Almereyda, et sa bande de « musi-

ciens de Brème » — disait Landau, musicien lui-même — qui lui persuadaient que nul n'oserait l'arrêter dans ses entreprises, quelles qu'elles fussent. Il n'avait même plus à craindre, — vu le fonctionnement bizarre, et sur ce point abusif, de la censure — la critique acerbe de journaux. Que de fois me suisje vu biffer le nom de Gaillaux, venant sous ma plume, même si ce nom n'était accompagné d'aucun commentaire!

— AUo, allô, nous vous demandons de supprimer, dans votre article, le nom de M. Gaillaux.

— Allô... ne coupez pas.., mais c'est tout de même un peu fort : je sais, de source certaine, que votre M. Gaillaux subventionne et inspire le Bonnet Rouge. Or le Bonnet Rouge fait un mal considérable. Vous autorisez le poison, mais vous interdisez le contrepoison.

— Je ne vous dis pas, monsieur... allô... Nous avons des ordres formels.

Si ces ordres n'avaient pas été aussi formels, Gaillaux et Malvy, mis sur la sellette dans certaines circonstances importantes ou critiques, auraient eu moins de confiance dans leur impunité, et de sérieux dommages eussent été

évités. A quoi bon récriminer.^ Ce qui est fait est fait. Je rappelle ces erreurs d'une censure par ailleurs indispensable, comme Maurras Fa cent fois établi, avec l'espérance qu'elles ne se renouvelleront pas. Elles ont coûté cher.

Ce qui est indubitable, quel que soit le degré de culpabilité matérielle de Caillaux, c'est que son nom a servi d'alibi à toutes les tentatives intérieures dirigées contre le moral de la France. Ces tentatives se sont poursuivies sans interruption, depuis la victoire de la Marne jusqu'au moment où le cabinet Clemenceau a pris le pouvoir. Elles ont subi des hauts et des bas. Elles ont atteint leur maximum d'intensité entre mars et juillet 191 7. A ce moment-là, elles ont gagné la zone des armées et failli compromettre, ou du moins entraver pour longtemps, notre action militaire. Les dirigeants d'alors ont paru n'y voir que du feu. Je n'ai pas la prétention d'avoir tiré au clair tout le plan de l'ennemi; néanmoins je l'ai suivi dans ses grandes lignes et ce que je vais résumer ici est le fruit d'une longue et persévérante étude, conduite, je puis l'avouer, scientifiquement.

Une image, tirée d'événements récents, fera comprendre ma pensée : supposez qu'un

l58 LA GUERRE TOTALE.

monsieur doué d'observation, ignorant tout' de la guerre aérienne, remarque, en se promenant dans Paris, que certaines œuvres d'art sont encapuchonnées de sacs de sable. Il en \ conclura qu'elles sont protégées, à cause de leur rareté et de leur beauté, contre un danger menaçant dont il conjecturera, avec plus ou moins de bonheur, la nature. Or, dès les premiers mois de la guerre, les personnes un peu au courant, qui séjournaient à Paris, remarquèrent avec stupeur qu'un protecteur mystérieux avait (( encapuchonné », garé, ou suivant le terme consacré, embusqué une grande quantité d'individus précisément suspects en raison de leurs origines, de leurs antécédents judiciaires, ou de leurs allures douteuses. Il s'agissait ici non d'œuvres d'art, ni de personnalités rares ou précieuses, mais au contraire de sujets dangereux. Ce paradoxe bizarre appela tout de suite mon attention.

A quelques rares exceptions près, les gens du Bonnet Rouge, Almereyda, Guilbeaux et; C'% étaient ou réformés, ou versés dans des formations de l'intérieur, qui leur laissaient toute facilité de vaquer à leurs occupations. On sait quelles ont élé, sur ce point, les ' explications de Malvy et des services de la

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. lôg

Sûrelé générale et de la Préfecture de police : (( Nous voulions avoir à portée de la main, et en quelque façon sous notre surveillance et à nos gages, des gaillards capables d'agir sur le monde ouvrier. » C'est une mauvaise plaisanterie. Entre un Almereyda et un Landau, rebuts de la pègre sociale, entre un Guilbcaux, intellectuel dévoyé, champignon vénéneux poussé sur le fumier de l'anarchie, et de véritables et authentiques chefs du mouvement ouvrier, il y a toute la distance de l'escarpe verni et pommadé à l'honnête homme et du souteneur au travailleur manuel. Ce prétexte, inventé pour les besoins de la pire des causes, ne tient pas debout. Mieux que quiconque, le ministère de l'Intérieur connaissait, par ses rapports et ses pelures — dont j'ai eu les doubles entre les mains — , les accointances réelles et les intentions véritables d'antimilitaristes aussi notoires qu' Almereyda, que Goldsky, que Landau, que Guilbeaux. Une enquête très bien faite et très détaillée avait signalé, dès avant la guerre, les relations d' Almereyda avec des agents allemands à la frontière espagnole (Ermitage du Coral, près Prats de Mollo), les frères Kiechle, de Vernet-les- Bains. Une autre enquête spécifiait le nombre

l6o LA GUERKE TOTALE.

de correspondances germanophiles et francophobes envoyées en cachette par Guilbeaux, dès 191 2, à certams organes berlinois. Malvy avait ainsi sous la main la preuve des relations récentes d'Almereyda et de Guilbeaux avec la police allemande. Le devoir était de se méfier, non de se confier.

Sans doute, au début, le directeur du Bonnet Rouge, craignant pour sa peau, mit-il de l'eau dans son vin et feignit-il un révolutionnarisme cocardier, qui ne l'empêchait nullement de distribuer à tour de bras les permis de séjour et les laissez-passer à des espions aiithentiques. Il n'était pas possible d'être dupe de ces singeries, non plus que de la comédie sentimentalo-burlesque de Sébastien Faure. Dès les premières semaines de 1916, la lecture attentive du Bonnet Rouge permettait de se rendre compte de ce qui se passait dans les dessous de cette caverne, disposée et organisée expressément pour la trahison. La chose était encore plus frappante quand on comparait cette feuille, imprimée à Paris, à la Gazette des ArdenneSj publiée en français par les Allemands à Gharleville. La succursale de Pai'is suivait fidèlement l'impulsion de l'organe de pénétration germanique. Ce qui prouve que

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l6l

les officines communiquaient déjà soute rrainement. Par quel canal? Je ne pense pas qu'aucune personne, un peu au courant, puisse conserver aujourd'hui le moindre doute à cet égard.

Un Almereyda, un Guilbeaux, un Routier, devaient, dans la pensée du gouvernement allemand, jouer chez nous, après quelques mois de guerre, les rôles qu'ont joués un Lénine, un ïrotsky en Russie. Pour tenir cet emploi de dissolvant, de meneur, d'excitateur, le talent n'est pas nécessaire. Il suffit d'une certaine audace, jointe à un manque complet de scrupules et à des capitaux importants. Point n'est besoin d'agitateurs de premier plan. Des pantins tragiques, amplement rémunérés, suffisent.

En effet, une guerre qui dure dans un pays non préparé, comme la France de 191 3, accumule forcément une multitude de maux, de rancœurs, de colères, de mauvais songes, de malaises vitaux, que la moindre perversité, en acte, en écrit, ou en parole, arrive bien vite à concentrer et à canaliser. J'ai dit qu'une première rumeur rendait (( les riches, les nobles, les curés » responsables de la guerre. Une seconde, un peu plus tard, rejeta la faute delà

La, guerre totale i 1

iCi LA GUERRE TOTALE.

catastrophe sur les écrivains patriotes. « S'ils n'avaient pas excité les Allemands par leurs stupides provocations chauvines, ceux-ci ne nous auraient jamais attaqués. » Telle était la thèse du Bonnet Rouge, de Ce qu'il faut dire et d'une dizaine de feuilles analogues, quotidiennes ou périodiques. Plus une semhlable accusation est absurde, plus elle est crue aisément, si les patriotes, ainsi mis en cause, n'opposent pas une défense-offensive énergique, en rendant les coups pour les coups. La réussite des coquins n'a jamais eu qu'une cause : l'inertie des honnêtes gens. Pendant trois ansde pugilat quotidien avec la racaille subventionnée, nous n'avons pas nommé son canard une seule fois, nous l'appelions (( le Torchon ». En revanche, nous ne lui laissions rien passer sans une riposte, de violence au moins égale à' la sienne, au risque de fatiguer nos lecteurs de province, qui se demandaient pourquoi nous tapions, sur ce a Vigo » peu notoire, avec une persistance aussi drue. Ils ont compris depuis ! C'est une règle, en matière de polémique, de ne pas craindre de répéter les choses, de réfuter ce qui doit être réfuté, même quand votre contradicteur est un chenapan connu I comme tel. Les journalistes conservateurs ont

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l63

eu historiquement tort d'adopter, vis-à-vis des attaques, une attitude dédaigneuse et silencieuse qui encourage la pègre d'encrier.

A r Action Française y voici comment nous procédons : nous la laissons, cette pègre, vociférer et crier pendant quelque temps, comme en duel on observe son adversaire, afin de connaître son jeu. Ensuite nous commençons à avancer méthodiquement, tâtant le fer et poussant aux points faibles. Puis, c'est la riposte à toute volée, dans toutes les lignes et sans merci, jusqu'à ce que l'autre ait fait la culbute immanquable dans le fossé de la rage ou de la mauvaise foi. Je livre la recette à nos successeurs ; seulement il faut l'appliquer sans une défaillance et sans écouter les conseils des personnes timorées qui murmurent : « Les chiens aboient, la caravane passe. » Quand on rosse les chiens copieusement, la caravane passe encore bien mieux.

Il est malheureusement certain et démontré que le Bonnet Rouge avait trouvé des auxiliaires et des défenseurs imprévus dans certains hauts policiers qui faisaient leur cour à. l'inamovible ministre Malvy, en protégeant son Almereyda. Landau jouissait d'une faveur analogue. De sorte qu'appuyé d'une part aux

l64 LA GUERRE TOTALE.

autorités de la Sûreté générale et de la Préfecture de police, de l'autre aux puissants suspects demeurés à Paris, malgré la guerre, ces deux lascars se croyaient invulnérables. Quand Almereyda se rendit à Marseille en 1917, pour y fonder un Bonnet Rouge méridional, destiné à faciliter les incursions des sousmarins allemands en Méditerranée, il obtint du préfet Schrameck toutes les facilités ima-É ginables, à commencer par l'autorisation d'em-J ployer, pour communiquer avec Paris, le téléphone de la Préfecture. L'importance du bandit grossissait à mesure de celle de tous les personnages de finance, boches ou austroboches, dont il prenait (( la défense » dans son papier. On a calculé qu'au moment de sa mort il abritait sous son aile une cinquantaine d'espions en activité ou honoraires. Moins costaud. Landau avait une clientèle plus réduite, cependant assez fournie en qualité | pour lui attirer la confiance des badauds et des politiciens. Il avait établi son quartier général dans un grand hôtel du centre, où il y a un fort mouvement d'étrangers et d'hôtes de passage, et on le voyait promener dans les couloirs son- faciès torve et ses horribles (( belles manières ».

CE QUI MENAÇAIT LE PAYS. l65

Néanmoins ce n'est qu*au printemps de 1916 que les travaux des proallemands de toute catégorie reçurent, avec des ressources de plus en plus considérables, l'impulsion et la coordination jugées nécessaires par Bulow, Hohenlohe et la police du grand état-major. J'en conclus que, peu de temps après l'offensive de Verdun, l'ennemi comprit que le coup était raté et qu'il fallait donner le pas aux manœuvres de dissociation intérieure et d'espionnage sur les opérations proprement militaires. Immobilisée sur le front occidental, la guerre allait se faire corruption et complot en arrière de ce front. Barres, qui devine tout, en a eu le sentiment très exact dans sa belle et pénétrante étude : En regardant aa fond des crevasses. Il n'est encore que les poètes pour saisir, à travers les ténèbres, les fils conducteurs de la réalité.

Il faudrait connaître à fond la langue russe et les milieux révolutionnaires russes, ce qui malheureusement n'est pas mon cas, pour analyser le mouvement très curieux qui précéda et prépara, à Paris, l'explosion de la révolution russe et du bolchevikisme. Trotsky, chez nous, Lénine et Guilbeaux en Suisse, furent les principaux artisans de cette débâcle, d'une

l66 LA GUERRE TOTALE.

importance incalculable. Chose singulière, le kerenskysme, c'est-à-dire le révolutionnarisme patriotique, était encore tout-puissant en Russie, alors qu'il était de beaucoup dépassé chez nous dans les milieux pestilentiels du 1V% du XIII% du XIY« et du XVIIP arrondissements. C'est là et non ailleurs, avec la collaboration de deux ou trois salons bizarres et de banques suspectes, que fut élaboré le plan complet, d'abord de la déposition du tsar, ensuite du gouvernement transitoire par les cadets, enfin de l'établissement des soviets, tel qu'il s'est déroulé en un an. La rapidité foudroyante de ces phases préméditées n'est pas moins surprenante que l'absence de réaction d'abord loyaliste, puis nationale. Il semble que la Russie se soit elTondrée, en deux éboulements successifs, par l'abolition presque subite de tous ses étais.

Ce qui frappé l'observateur dans cette aventure, c'est le manque total de surveillance exercée par le gouvernement français sur ces milieux, pendant les trois premières années de la guerre. C'est aussi la latitude laissée aux juifs russes insoumis de ne pas s'enrôler soit dans notre armée, soit dans la leur. On croirait, en y regardant de près, qu'une puis-

saiico ténébreuse réservait ces catégories de réfractaires pour une besogne opposée nettement à celle des Alliés, et consistant surtout dans la désagrégation, à distance, des armées et de la fidélité russes. Des nombreuses lettres documentées que j'ai reçues de personnalités russes à ce sujet, je détache le passage que voici, oii s'ouvre une petite fenêtre sur le mystère :

Quand les troupes russes sont venues en France sous fancien régime, les soldats étaient soumis à une discipline sévère par les autorités militaires russes, pour ne pas avoir contact avec les éléments défaitistes que la France a aimablement hospitalisés. La preuve en est que lorsque les troupes russes étaient au front, même après l'abdication de Nicolas II, elles n'ont pas été atteintes par tous ces éléments défaitistes, et se sont battues héroïquement auprès de Gourcy. Que s'est-il passé après la bataille de Champagne?... Tous ces Russes, qui ont été hospitalisés dans tous les hôpitaux français, même dans l'hôpital italien à Paris, ont reçu des visites continuelles de jeunes gens (insoumis et déserteurs), naturellement juifs, donc maximalistes et léninistes suspects, qui les ont pilotés dans Paris, ofirant leurs services comme interprètes. Les administrations des hôpitaux ont ouvert largement leurs portes à tous ces visiteurs, voulant être agréables aux soldats blessés russes, mais ne sachant pas quelles idées machiavéliques ont guidé ces

lâches, qui sont venus proposer leurs services. Peu à peu, nous recevions des renseignements précis d'un ancien fonctionnaire de la Croix-Rouge russe, sur les agissements et les menées diaboliques et pacifistes qui ont détourné les soldats de leur devoir. Souvent, dans les cafés, l'on pouvait voir un groupe de soldats russes, parmi lesquels se trouvait un jeune juif lisant une proclamation en faveur de la paix. C'est un grand malheur que l'ancien gouvernement français ait toléré tous ces agissements ; outre les hommes, des femmes aussi se sont occupées de même façon en apportant aux soldats russes, hospitalisés sur tous les points de la France, des brochures de propagande défaitiste et pacifiste. Quel était leur but?... C'était de démoraliser l'armée russe; au cas où les soldats russes auraient été obligés, par une nouvelle loi française, à servir sous leurs drapeaux, de profiter de l'impossibilité pour le gouvernement russe de les réintégrer en Russie, en raison des difficultés de transport, et de leur faire refuser de se battre ailleurs que dans leur pays. Ce qui revenait à dire qu'ils ne voulaient pas se battre du tout.

Malheureusement, il faut avouer que ce plan a complètement réussi.

En résumé, pour bien éclaircir le rôle des léninistes, on peut dire clairement que parmi eux ne se trouvent que des insoumis, exclusivement; car, sitôt après la Révolution, tous les vrais condamnés! politiques et patriotes russes, revenant en Russie, se sont enrôlés immédiatement dans l'armée russe.

On sait que deux journaux défaitistes et progermains de langue russe, le Nache Sîovo et le Natchalo, alimentés par l'argent autrichien et allemand, étaient tolérés à Paris. Ils ont fait un mal considérable, égal à celui du Bonnet Rouge. Barrés a publié des extraits de leurs articles, qui semblent copiés sur ceux de Demain, et aussi sur ceux de la Gazette des Ardennes] à tel point que Ton se demande s'il n'y avait pas un même bureau d'adaptation de la propagande allemande aux tours d'esprit des divers alliés de l'Entente, avec des traducteurs appointés. Pour ma part, je ne crois pas du tout au rôle du hasard dans de semblables coïncidences.

Page 1