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connaissait l'histoire du Bonnet Rouge comme je la connaissais, d'abord que l'afFaire de commerce avec Vennemi allait promptement tourner à Y intelligence avec l'ennemi, à la trahison sans plus ; ensuite que la chaîne ou farandole d'Almereyda était destinée à entraîner tous les complices et tous les comparses, si haut placés qu'ils fussent. La personnalité énergique et clairvoyante du capitaine rapporteur Bouchardon — comparable au La Reynie de l'affaire des Poisons sous Louis XIV — était une garantie du sérieux avec lequel cette vaste instruction serait menée et produirait toutes ses répercussions. Ceux qui, comme moi, voient nettement la main de la Providence dans les affaires humaines, remarqueront que l'homme nécessaire à une opération voulue là-haut apparaît toujours à point nommé. Joffre s'est trouvé là — et un peu là ! — pour la victoire de la Marne. Le capitaine Bouchardon s'est trouvé là pour l'affaire dite a du chèque Duval », qualification ridiculement exiguë, eu égard à l'importance des inculpations et de leurs ramifications.
Je prie ici les lecteurs de ce livre de croire que je n'exagère rien. Il était aussi précieux pour les Allemands d'avoir la bande complète
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— je dis complète — du Bonnet Rouge, comme moyen d'action à Paris, que d'avoir, avant la guerre, grâce à leurs espions, un bon jalonnement de la route de l'Oise et des carrières du Soissonnais. Les autres affaires de trahison et de complicité ne sont que des dépendances de celle-là. Elle les englobe et les explique toutes. Almereyda n'avait rien d'un journaliste, mais il avait tout d'un homme de main, et son talent de maître-chanteur bien posté faisait de lui une source de renseignements inestimable. C'est ce qui explique l'importance des sommes que lui versèrent, ainsi qu'à ses collaborateurs, les Allemands. Comme on dit vulgairement, ils trouvaient dans ce groupe à boire et à manger. Je ne force en rien la réalité si j'affirme que l'activité de ce groupe criminel au complet a prolongé la guerre de plus d'un an et coûté à la France des dizaines de milliers de vies humaines en surcroît. Des criminels, opérant au cœur même d'une nation en guerre, dans ses œuvres vives, sont infiniment plus pernicieux que s'ils opéraient à la périphérie. Toutes les autres affaires dites de trahison ou de divulgation de documents intéressant la Défense nationale, qu'instruisit ensuite la justice militaire, ont découlé de celle du
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Bonnet Rouge. Il était fatal qu'il en fût ainsi. Je crois que c'est le perspicace lieutenant Mornet, collaborateur de Bouchardon, qui a dit que ces affaires n'étaient que les divers chapitres d'un même criminel ouvrage. C'est parfaitement exact. Chaque jour apparaît un lien nouveau entre les personnages divers qui se tenaient tous parla main, formant la chaîne d'Almere^da. Gomment s'étaient-ils retrouvés, groupés, associés.^ D'après quel mot d'ordre, à quelle instigation, à quel moment précis.^ Ces associations scélérates conservent toujours une part de mystère, comme si l'ombre des bas-fonds de l'être humain les voilait. Pantins manœuvres par l'ennemi, ils ont réellement servi ses desseins dans une mesure difficile à préciser, mais que j'estime considérable.
Chose remarquable, il y avait là des hommes jeunes, souffreteux ou vigoureux, en tout cas fort capables d'un service auxiliaire, à défaut d'un service actif. Alors que tant de loyaux garçons, qui auraient pu être utiles à leur pays de bien des façons, étaient uniformément mobilisés comme scribes dans de vagues bureaux, où leur activité se perdait, s'enlisait, les gens de la bande d'Almereyda et Almerevda lui-même demeurèrent indemnes
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de toute corvée de la guerre. Ils furent laissés à leur besogne, qu'on connaît maintenant. On entrevoit là des complicités, soit directes, en connaissance de cause, soit indirectes, par aveuglement, et, au premier rang parmi celleslà, l'infâme silhouette du docteur Lombard, préposé aux réformes frauduleuses.
Ici je veux montrer l'inanité du reproche, qui m'a été fait par quelques bons apôtres, d'avoir risqué d'altérer le moral des combattants, en leur révélant qu'ils étaient trahis. Fallait-il donc laisser trahir et permettre à quelques êtres innommables de détruire à mesure les prodigieux elTorts de nos armées.^ Or, non seulement le moral n'a pas été altéré par la série de mes révélations, par le grand discours de Clemenceau et par les événements qui ont suivi, mais encore, de tous les points de l'horizon, me sont parvenues des milliers et des milliers de lettres — parmi lesquelles les plus touchantes et les plus vigoureuses émanaient du front — qui m'encourageaient dans ma rude besogne et me demandaient de la continuer. Je l'ai continuée, je puis le dire, sans une minute de défaillance, au milieu d'un dégoût que ne surmontait pas toujours l'indignation. Plusieurs fois, devant des stupres
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incroyables, devant telle page d'une prose empoisonnée, dont l'intention atroce était visible, que de fois la plume vengeresse a failli me glisser des mains ! On ne voudrait pas croire à de telles horreurs. Je me ressaisissais cependant, avec la certitude qu'il y avait là un devoir majeur, avec la conscience de ne céder à aucun parti pris, d'atténuer souvent les choses, plutôt que je ne les exagérais. Je me représentais les autres là-bas, dans leurs boues glacées de l'Aisne et des Vosges, montant la faction devant le Boche, et je songeais : (( Puisque tu n'es plus de la classe, puisque tu n'en fais pas autant qu'eux, tâche au moins, dans ta sphère de journaliste, de rendre à ces héros le petit service que tu peux. » C'est cette conviction qui m'animait. Je n'ai jamais été au front des armées, estimant que, s'il n'est point un dirigeant ou un de la terre envahie, ce n'est pas la place de celui qui ne tient pas un fusil ou une grenade. Mais par l'esprit, grâce à une forme d'imagination qui me suggère vivement la réalité sensible, j'ai passé de longues heures au milieu de ces champs désolés, devant ces corps gisants ou attentifs sous le ciel gris, pendant que la mort plane et tonne au loin. Et puis je me reprc-
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sentais Duval, Marion, Almereyda palpant l'or infâme et les billets souillés de sang, serrant les mains des Boches de Mannheim, de Carthagène et de Saint-Sébastien. Alors, comme disent les poètes grecs, le cœur me bondissait à travers le diaphragme et je reprenais d'un coup mon outil, aiguisé par la colère patriotique.
Le lecteur l'a déjà deviné, et d*ailleurs les faits parlent assez haut : avec la guerre de 191/4-15-16-17-18 — on affirmait au début qu'elle serait courte — nous sommes devant une forme nouvelle de guerre qui n*a qu'une ressemblance assez vague avec celle de 1870, qui est à celle de 1870 ce que le canon à très longue portée ou le gotha sont aux obusiers de von Moltke. Les caractéristiques de cette lutte sans précédent historique sont les suivantes :
i** Elle exige une préparation antérieure fort longue et des racines allemandes dans les pays que l'Allemagne veut combattre et dominer. Voir r Avant-Guerre \
2'' Elle exige une minutie dans cette prépa-
ration et un secret. Rien n'a transpiré, avant le mois d'août 191 4, sur l'emploi éventuel des terrasses bétonnées quant à l'artillerie lourde, sur l'organisation, dès le temps de paix, des lignes de retraite conjecturées comme les plus favorables. L'ennemi, ne songeant qu'à nous détruire depuis de longues années, n'avait pas abattu une seule de ses cartes. C'est une des belles réussites de la haine ;
3*^ Elle comporte de fortes, périodiques et systématiques pressions sur le moral de l'adversaire. Ces pressions s'exercent à l'aide de personnages soigneusement choisis et par le moyen du papier imprimé. On les dose suivant les circonstances. D'où l'expression fort juste — elle est, je crois, d'Henry Bérenger — de manœuvre défaitiste ;
4" Elle ne néglige aucun terrain : financier, économique, commercial, industriel, intellectuel;
5° Elle a soin de rejoindre perpétuellement les fils de sa trame, de façon à former des chiffres de trahison, de grands cryptogrammes, que le pays combattu découvrira seulement quand il sera trop tard ;
6** Elle ne considère jamais sa besogne comme accomplie. Elle est sans trêve en voie
de perfectionnement et de développement.
L'Allemand, somme toute, est un animal féroce, qui supplée à l'ingéniosité par l'utilisation et qui s'efforce de penser à tout. Si bien qu'à la fin il s'embrouille dans l'enchevêtrement de ses desseins et s'en tire par une brutalité débordante. Il n'a ni pondération, ni scrupule, ni point d'honneur, ni rien de ce qui fait le charme et le prix de la vie. Tout se borne pour lui à cette visée unique : la domination brutale. Il ignore si bien ses propres défauts qu'il est stupéfait qu'on ne l'aime pas. Tel est notre aimable voisin. Il importe, une fois pour toutes, de le prendre pour ce qu'il est. Quand il parle de science, il pense à sa science, très réelle, mais dont le mot est dévastation. Quand il parle de socialdémocratie, il pense à sa Sozialdemokratie, instrument de propagande germanique sous le masque nternational. Quand il parle de religion, il pense à son vieux bon Dieu à lui, qui tue à coups de torpilles les femmes et les enfants endormis : « Obéis-moi ou je te tue... Détruisez-vous les uns les autres. » Voilà les principales maximes de (( Gott mit uns ».
Ainsi formé, équipé et pris dans un régime politique qui lui donne de la consistance, de
la continuité et de la force de pénétration, ranimai allemand s'adonne à la ruse. Nous en savons, hélas ! quelque chose I
Cette fois il faut que la leçon serve, pendant ce qui reste à courir de la guerre et après la guerre. Je n'ai pas écrit ce livre pour autre chose que pour ouvrir définitivement les yeux de mes concitoyens. J'aurais pu lui donner un grand développement, le surcharger de remarques et de gloses. J'ai préféré m'en tenir à quelques illustrations bien définies, hautes en couleur, des procédés souterrains et sournois, employés contre nous par l'implacable ennemi. Il avait observé chez nous une certaine pègre, aux confins de la finance, du chantage, de la politique et de la prostitution. Il l'a outillée et subventionnée. Il luia mis en main un journal d'un type singulier. Il a ouvert à cette pègre toutes les voies et toutes les portes. 11 a fait d'elle un Etat dans l'Etat, un pouvoir capable d'injurier et de menacer de mort les bons citoyens qui le dénonçaient et du même coup dénonçaient l'Allemagne. Eh I quoi, s'écrieront les nigauds, Almereyda eut-il pu devenir, entre leurs mains, le maître du pays.^^ Calmezvous, messieurs, la Russie est bien tombée, par le même procédé, au pouvoir d'un Lénine
et d'un Trotsky. A la faveur du grand ébranlement nerveux que détermine une guerre fatigante et prolongée, les entreprises en apparence les plus folles, soutenues par l'or et le goût du crime, deviennent possibles. Il ne faut hausser les épaules devant aucune tentative allemande. Démontez plutôt avec précaution lamachine infernale, afin de voir ce qu'il y avait dedans.
Au cours de cette étude, j'ai fait allusion plusieurs fois à la Gazette des Ardennes, journal allemand de langue française, paraissant à Gharleville pendant l'occupation. Elle est en effet extrêmement significative, comme modèle de ce que comptaient réaliser les Allemands à la fois dans les pays envahis et dans les pays à envahir. Le ton ici est patelin et cauteleux, parce que la feuille s'adresse à des bourgeois, et non plus au monde du prolétariat ou à ce que le ministre Malvy croit être le monde du prolétariat. En réalité, le Bonnet Rouge recrutait surtout sa clientèle parmi les métèques, les souteneurs, certains salonnards fiers de s'encanailler et les philoboches de la finance. Néanmoins on le criait et on le vendait à la porte des usines, aux portes de Paris à l'heure du retour en banlieue. C'est pour cette raison
qu'il était journal du soir. Il avait une clientèle ignoble, mais réelle. Ses tapageuses affiches recouvraient les murs. Ses rédacteurs (Almereyda et Landau roulant sur Tor à* part) étaient fort bien payés. Germania avait fait les choses largement et elle pouvait constater chaque jour qu'on lui en donnait pour son argent.
On peut se demander ce que serait devenu, avec le temps, le Journal, entre les mains de Desouches et de Bolo, réconciliés et réunis. Un organe d'informations tendancieuses, vraisemblablement. Ici, vu l'immensité du public, le bureau allemand occulte, qui fournit les thèmes de trahison, aurait procédé avec plus de doigté. Il aurait conservé, à la feuille à grand tirage choisie, un certain vernis patriotique, interrompu ici et là de bochismes caractérisés. Plusieurs combinaisons apparais sent comme possibles : il y a celle du chauvinisme claironnant qui, un beau matin, à un tournant critique, déclare qu'il n'y a décidément rien à faire et que les sacrifices sont inutiles. Il y a celle du souriant scepticisme, qui coupe un à un tous les bourgeons de l'espérance et qui forge, sous les espèces de l'ironie, une réalité de navrement. L'habitude de triturer les
agences et de truquer les nouvelles, discrètes ou tapageuses, a donné à l'ennemi une certaine dextérité dans ce genre. Néanmoins sa marque de fabrique se reconnaît assez facilement.
il nous aurait fallu, dès le début de la guerre, un bureau de la presse autrement constitué que celui que nous possédions et dont je n'entends point diminuer les services ni les mérites. Ce bureau, en relations avec celui des renseignements militaires et civils, aurait eu comme mission de surveiller, dans les feuilles quotidiennes ou périodiques, les infiltrations et les suggestions allemandes. Il eût été moins passif et plus entreprenant. Ainsi aurait été dénoncé rapidement le rôle d'un Guilbeaux ou d'un Routier. Ainsi aurait été établi un barrage contre le défaitisme imprimé, si redoutable à mesure que la guerre se prolongeait. C'est une erreur assez répandue, notamment chez les républicains, de considérer la liberté de la presse comme l'arche sainte, même en temps de guerre, et de ne pas peser les conséquences d'un article déprimant ou mensonger, à telle heure critique. Le talent spécial d'un Duval n'est pas nécessaire. Un scribe bien stylé peut ruiner, en une colonne de papier, le travail de plusieurs mois, avertir
discrètement, sans en avoir l'air, l'adversaire de ce qui se prépare contre lui, brûler une bonne piste. Les braves gens ont une répugnance singulière à voir le mal là où il est. Une certaine inertie, naturelle à l'homme de bien timide, lui fait préférer le « pas tant que ça )). — Mais ce type-là est un coquin. Vous voyez bien à quoi tend son papier. — (( Pas tant que ça. » — Mais il fait le jeu des Boches, c'est évident. — (( Pas tant que ça. » Un proverbe dit qu'avec les « si » on mettrait Paris en carafe. Avec les (( pas tant que ça y)j on laisse opérer les incendiaires et les assassins.
Car l'assassinat du moral existe. Il coopère, je le répète une dernière fois, aux opérations militaires . Almereyda, Guilbeaux, Routier viennent puissamment en aide à Hindenburg et à Ludendorff. Ils ont leur petite table au grand État-Major. Devant le champ couvert des cadavres de leurs concitoyens, ils peuvent dire, sans fausse modestie : « J'en étais. »
J'ai contrebattu cette offensive nouvelle, dans r Action Française, tant que j'ai pu. Mais l'État français, pendant trois ans de guerre, m'a laissé la combattre presque seul. Il eût dû, avec ma coopération, réaliser le nettoyage de
GONCLUSIO N. 201
Tarrière en six mois. Ce n'est qu'en juillet 191 7 que nous sommes entrés dans la guerre totale. Il importe maintenant démettre les bouchées doubles et de développer le succès.
27 mars 19 18.