‹ La guerre totaleChapitre 16 sur 24 · GOMMENT TOUT FUT DECOUVERT · texte numérisé non relu

GOMMENT TOUT FUT DECOUVERT

part considéraient la chute de la place comme difficilement évitable, alors que les soldats, moins renseignés, mais guidés par un sûr instinct, scandaient leur immortel : « Passeront pas! » On put se rendre compte là, une fois de plus, que la confiance dans le succès est une forte partie du succès. Du moment que les pékins ne forcent pas la note, en s'attribuant des mérites imaginaires, quel mal y a-t-il à ce qu'ils fassent bonne contenance? Puisque celui qui décourage n'en sait pas plus que celui qui encourage, je préfère de beaucoup le second au premier.

Donc, le travail de l'espionnage boche et de ses auxiliaires masqués continuait au mois de juin 1917, quand tout à coup, vers le 20 de ce mois, si mes souvenirs sont exacts, le bruit courut que l'administrateur du Bonnet Rouge, Duval, s'était fait pincer à la frontière suisse avec uii chèque de provenance allemande. 3n déclarait le fait tout récent. Il datait, en réalité, du i/l mai 191 7. J'ai cru jusqu'en mars 1918 que c'était le capitaine Ladoux, du deuxième bureau des renseignements, qui avait pratiqué cette saisie et je savais gré à ce fonctionnaire, par ailleurs peu considéré, du sernce éminent, inestimable, qu'il avait rendu

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au pays. Je n'ai appris que vers ce moment-là, par une rencontre du capitaine Bessières, que c'était lui qui^ en réalité, avait envoyé au service compétent à Paris le fameux chèque à lui remis par un de ses subalternes du contrôle de la frontière. Pendant de longs mois Ladoux avait accepté la gloire d'un haut fait qui n'était pas le sien, et le capitaine Bessières, soit modestie, soit curiosité psychologique, avait gardé le silence. Ce changement dans la personne a été pour toute la presse une révélation, d'autant plus significative qu'elle tombait au moment où le capitaine Ladoux était lui-même sur la sellette.

Depuis quelques semaines, je remarquais dans le ton de la feuille allemande à notre égard une sorte de gêne. Cependant elle avait gagné le procès engagé contre nous, elle aurait dû chanter victoire et redoubler ses attaques. Il n'en était rien. Ces messieurs avaient évidemment un gravier dans leurs chaussures. Aussitôt prévenu je me mis en quête et j'appris que le chèque de i5oooo francs de la Banque fédérale suisse, tiré sur la Banque suisse et française, avait été saisi le i/i mai à Bellegarde. Comment avait-on su que cett( somme était de provenance allemande.^ Com^

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ment cette affaire traînait -elle depuis si longtemps? Il est aujourd'hui avéré que le Président du Conseil, Ribot, n'apprit la saisie du chèque que le 17 juin, au cours d'une conversation avec le Préfet de Police Hudelo. Il devait saisir le ministre de la Guerre et le garde des sceaux Vivian i le 28 juin. L'instruction, qui demeurera célèbre dans les annales judiciaires, fut ouverte le 2 juillet. L'inculpation n'était encore que de commerce avec l'ennemi. Entre temps, M. Ribot avait connu ce fait caractéristique que le chèque avait été rendu à Duval, à la suite d'une démarche de Landau, conseillée par Leymarie, chef du cabinet de Malvy, auprès du deuxième bureau.

Désormais la trame était pour moi très claire : Pincé en flagrant délit, non de commerce, mais d'intelligence avec l'ennemi, Duval avait dû invoquer son alibi de la liquidation des Bains de mer de San Slefano, puis faire comprendre à Almereyda la gravité de leur situation à tous, si le scandale s'ébruitait. C'était vraisemblablement afin qu'il ne s'ébruitât pas que Landau, considéré comme moins « voyant », avait été choisi pour la démarche de restitution. Si l'événement déroulait ses conséquences — et il semblait

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impossible qu'il ne les déroulât pas — nous devions assister à une suite d'épisodes peu banaux. Ma première pensée alla à Malvy, ma seconde à Gaillaux, ma troisième au président du Bousquet de Florian, qui nous avait condamnés, Maurras et moi, comme diffamateurs d'Almereyda. Je me rappelais et je rappelai à mon entourage le mot que m'avait dit quelqu'un de très renseigné sur le rôle et l'importance du directeur du Bonnet Rouge : « Si jamais ce gaillard est pris, il disparaîtra mystérieusement. »

Le 7 juillet, à la Chambre, Maurice Barres, pris à partie par un parlementaire au cours d'un discours de Malvy, lança au ministre son apostrophe à jamais illustre sur « la canaille du Bonnet Rouge ». Sous le coup, le minisire inamovible de l'Intérieur chancela. Il n'était pas au bout de ses peines. C'est le 22 juillet suivant, au Sénat, que Clemenceau prononça le réquisitoire encore incomplet, mais foudroyant, où figure la phrase tant citée : ((.Te vous reproche, monsieur Malvy, de trahir l'intérêt du pays. » Il faut lire et relire ces pages d'une éloquence ardente et contenue, parues chez Payot, en une petite brochure orange, aux éditions de r Homme Libre, alors

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rHomme Enchaîné. Psychologiquement, Glemenceaa, qui a connu les malheurs de 70, a senti profondément les dures réalités, bien plus sanglantes, de la guerre de 191/i. Il a éprouvé, par toutes ses fibres, la grand'pitié du combattant qui peine et se sacrifie tout entier, alors qu'à l'arrière des bandits comme Almereyda, Duval et leurs protecteurs lui flanquent des coups de poignard dans le dos. C'est ce sentiment sans affectation qui fait la hautaine beauté de ce discours, le meilleur de sa carrière, « non point tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Le vieux républicain était loin de connaître, à ce momentlà, le rôle entier de Malvy et d' Almereyda, mais un sûr instinct lui en attestait l'importance et il mit le doigt sur la plaie purulente, avec une hardiesse de grand chirurgien. C'était la première fois que de tels faits, concernant l'antipatriotisme et ses ravages, étaient groupes et présentés au public français comme au pubhc politique. L'impression fut tragique, le retentissement immense. Almereyda, qui se doutait qu'il allait être mis en cause, rôdait aux alentours du Sénat, peu crâneur cette fois. Ses camarades étaient atterrés. Chacun d'eux prévit les conséquences et ue pensa plus qu'à

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tirer son épingle [du jeu. La « chaîne » apparut dans sa hideur. Le mot est du bandit lui-même. Il écrivit le 1 1 juillet, dans un des derniers numéros de cette feuille infâme : (( Quand F Action Française et d'autres torchons (( de sacristie me traînent dans la boue, ce (( n'est pas moi qui, en réalité, suis visé, c'est (( Gaillaux. Quand Hervé vilipende M. Dubarry (( et le Pays, ce n'est pas à Dubarry qu'on (( en veut, c'est à Gaillaux. Je ne pense pas c( trop m'avancer en disant que ce qui est vrai (( pour moi, relativement à Gaillaux, est vrai i( pour ce malheureux Duval relativement à « moi. Mon malheureux ami n'est que le der- (( nier maillon d'une chaîne avec laquelle les (( ennemis et les profiteurs du régime espèrent (( étrangler les empêcheurs de danser en rond. (( Je déclare tout de suite que ça n'ira pas tout (( seul. ))

Le mot (( étrangler » était plus exact que ne le pensait le misérable. Le 6 août — Malvy étant en congé à Veules-les-Roses ; Leymarie ayant été nommé directeur de la Sûreté générale, pour veiller au grain — on perquisitionnait chez Almereyda, à sa villa de Saint-Gloud, la police trouvait les documents d'Orient remis par Gharles Paix-Séailles, directeur du Courrier

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Européen, à son ancien secrétaire de rédaction, bien en évidence dans son coffre-fort. Au Bonnet Rouge, on aperçut une liasse de lettres de Gaillaux que la police respecta sur le moment et qui ne furent saisies que plus tard, lors d'une seconde perquisition.

Arrêté le soir même, Almereyda fut d'abord incarcéré à la Santé. Comme il était morphinomane, il souffrait du sevrage brusque de sa drogue; le docteur Socquet prescrivit son transfert à la prison de Fresnes, oii il fut placé à l'infirmerie. Le ii, il demandait par lettre à son défenseur, M^ Paul Morel, de venir recevoir sa déclaration. Entre temps son état s'aggrava, subitement et mystérieusement. Le i4 au matin, il était mort. Le médecin de la prison, le docteur Hayem, attribua ce décès à l'intoxication. Mais trois médecins légistes, aussitôt commis, MM. Socquet, Vibert et Der vieux, examinant le corps, découvrirent au cou un sillon bleuté, correspondant à la marque d'un lacet de soulier. Crime ou suicide? Le rapport médical conclut au suicide, avec réserve d'un des experts, admettant la possibilité du crime. Malgré les recherches et l'insistance de M" Paul Morel et de M"* Almereyda, une nouvelle instruction sur

les causes de cette mort mystérieuse, menée par le juge d'instruction Drioux, ne donna pas de nouveaux résultats. Officiellement Almereyda dut donc être tenu pour suicidé. Personnellement, je continue à pencher vers le crime et je me réfère à l'axiome latin : Is fecit cui prodesl. En bon français : le coupable^ cest le bénéficiaire. Il ne reste plus qu'à chercher le ou les bénéficiaires. Ils doivent se trouver parmi ceux qui avaient tout à redouter des suprêmes aveux du bandit.

La démission de Le}' marie comme directeur de la Sûreté générale est du 2 4 août. Celle de Malvy comme ministre de l'Intérieur du 3i août. Depuis plusieurs jours, je demandais aux deux Commissions de l'armée réunies de la Chambre et au Sénat, de vouloir bien m'entendre contradictoirement avec Malvy. C'était le temps de mes courtes vacances. Je les passais en Touraine, puis en Bretagne. Chaque jour j'adressais à r Action française., par téléphone, un filet sur le grand drame qui, je le pressentais, devait prendre encore plus d'ampleur. Mais la censure impitoyable me coupait les trois quarts de mes réflexions. Les faits se sont chargés de remplir ces blancs.

Enfin, il n'était pas douteux, pour quiconque

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