CHAPITRE II
qu'est-ce qu'un emboché?
Un emboché — le nom l'indique — est celui qui, avant la guerre, subissait intellectuellement, moralement, financièrement, industriellement, commercialement, l'influence allemande, qui était lié à l'Allemagne par le sang familial, l'esprit ou l'intérêt. Il y avait, au 3i juillet 191 4, des embochés dans tous les milieux et à tous les niveaux sociaux. Ils abondaient dans le monde, ainsi que dans le monde tout court. Je ne leur fais de leur attitude aucun reproche. Je constate seulement qu'ils se trompaient et qu'en les mettant en garde contre la perfidie du peuple allemand nous avions raison.
On pourrait former un recueil d'une terrible ironie, en réunissant les déclarations, tirades, développements, favorables à Tempereur et à
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l'emprise allemands, qui foisonnaient dans les journaux IVançais d'avant-guerre. Pour beaucoup, la germanophilie était un snobisme. Pour d'autres, une dépendance de l'amour de la science, de l'organisation et de la méthode. Les visites et les renseignements que recevaient Guillaume II et son entourage flattaient ainsi leur vanité ethnique et leur laissaient croire que toute la France était à l'image de ces adulateurs. D'où surprise et mécontentementquand un événement politique quelconque, pierre de touche de l'opinion vraiment nationale, venait démontrer le contraire et faire tomber ces illusions. Elles reprenaient ensuite plus vivaces.
— Vous savez que Guillaume II a réellement beaucoup d'amitié pour nous. Les Allemands le lui reprochent assez. A la dernière tournée de tel théâtre parisien à Berlin, il n'a eu d'yeux que pour la petite une telle.
— Vous savez que Guillaume II rêve d'une entente industrielle avec les Français. Il en a parlé à un tel qui allait l'entretenir d'un projet de fusion d'usines en Normandie.
— Vous savez que Guillaume II a fait les honneurs de la revue à la mission française. Au déjeuner qui a suivi, il n'y en avait que pour les Français.
Vers 1905, j'avais écrit, dans la Libre Parole, un article intitulé (( Ceci tuera cela », où je souhaitais à Guillaume II une mort cancéreuse semblable à celle de son auguste père. Ce fut, chez plusieurs de mes confrères, un toile. Ernest Judet se signala par la vigueur de sa réprobation. Toucher à Guillaume II, quelle goujaterie I Un prince qui aimait tant Watteau et qui parlait l'argot de Paris. N'avait-il pas dit à une comtesse authentique : a Je m'en bats l'œil I » et sans accent. Comment suspecter les sentiments d un pareil homme ! Devant ce nouveau Frédéric II, il n'était pas un badaud à âme de chambellan qui ne se sentît un peu Valtaire. Cet engouement était d'ailleurs limité à quelques gens du monde, diplomates, journalistes et hauts financiers. La France véritable demeurait rétive et lisait les livres de Barrés consacrés aux « bastions de l'Est )). Bien que diffus dans la grande masse populaire, les souvenirs de 1 870-1 871 avaient encore de la force et de la persistance. On s'en rendit compte à la façon dont ils flambèrent au moment de la mobilisation. J'étais couché dans mon lit de Touraine avec une fêlure des os du crâne, conséquence d'une chute d'automobile, quand mon petit monde vint m'an-
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noncer qu'à la gare d'Amboise les paysans et les paysannes distribuaient aux partants le vin, les fruits, le beurre, toutes les denrées à profusion. J'aqrais sauté de joie. Cette prodigalité, chez une population d'une stricte économie, était le signe de l'enthousiasme et un présage de victoire. Cet emballement patriotique annonçait la Marne.
Au début, beaucoup d'embochés se frappaient carrément la poitrine en déclarant : (( Je me suis trompé. Les Allemands sont des menteurs. Ils ne me prendront plus à leurs déclarations d'amitié. )) Quelques-uns voulurent bien m'écrire qu'ils avaient méconnu mon travail l Avant-Guerre, mais que le bien-fondé de mes avertissements leur apparaissait cette fois en pleine lumière. Je n'en tirai nulle vanité. D'autres refoulèrent momentanément leur erreur et leur déception, mais ils en conservèrent de la rancœur contre ceux qui avaient vu juste et ils ne devaient pas tarder à la leur montrer. C'est très humain. Celui qui s'est trompé pardonne malaisément à celui quia eu raison.
Il eût fallu à certains embochés un véritable héroïsme pour brûler carrément ce qu'ils avaient adoré et supporter l'idée d'une guerre
totale : je veux parler de ceux qui, fuyant la menace de l'impôt sur le revenu ou pour toute autre raison, avaient des capitaux et des intérêts en Allemagne, ou joints à des capitaux et à des intérêts allemands. Ces embochés n" i, fréquents dans les milieux politico-financiers et assez fréquents dans les salons, étaient tantôt des Français authentiques, tantôt des Français plus ou moins mâtinés de turc, de suisse, d'espagnol, de russe et d'américain du Sud, tantôt des Allemands naturalisés de longue date, ou des fils d'Allemands naturalisés. J'ai expliqué ailleurs (Avant-Guerre, Hors du Joug allemand) ce qu'était cette naturalisation à la Delbriick, je n'y reviens pas. Le plus grand jourrîàl officieux de la République, le Temps, l'a découverte deux ans et demi après moi.
Ces embochés n** i constituaient le terrain douteux, sinon suspect, où l'Allemagne, grâce à la prolongation de la guerre, planta quelquesuns de ses jalons, et recruta ce que la Gazette de Francfort appelait euphémiquement a des personnes recommandables ». Leur rôle fut désastreux pour nous et divers.
Les unSj chez qui le sentiment patriotique ou d'hospitalité française était complètement rongé par la germanophilie, acceptèrent de