‹ La guerre totaleChapitre 4 sur 24 · QU EST-CE QU UN EMBOCHE · texte numérisé non relu

QU EST-CE QU UN EMBOCHE

servir ici de correspondants ou de garde-meubles, ou de briseurs de séquestres à leurs anciens compères allemands.

Parmi ceux-là, les pires, ou les plus fascinés par l'Allemagne, allèrent jusqu'à l'aider dans sa longue lutte contre le blocus allié, qui va de la déclaration de guerre de l'Angleterre à la déclaration de guerre de l'Amérique. Il est indéniable qu'il y ait eu en France, pendant trois ans de guerre, un vaste système de ravitaillement de l'ennemi. Un des plus importants agents de ce système, le sieur Théodore Mante, de Marseille, a été démasqué, jugé et condamné.

D'autres, n'osant mettre la main à la pâte, cherchèrent un biais pour manifester quand même leur sympathie à l'abominable envahisseur. Ce fut le clan des anti-anglais, des dénigreurs de l'Angleterre, qui répandirent, au début de la coopération, des bruits les plus abominables, les plus perfides et les plus faux. Les mêmes, plus tard, renonçant à jeter la zizanie entre l'Angleterre et la France, recommencèrent, contre la participation américaine, leur campagne de calomnie. Le type achevé de ces entreprises criminelles est la série d'articles signés [(( M. Badin » dans le Bonnet

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Roage. Mais le thème a été repris maintes fois par d'autres feuilles défaitistes ou semi-défaitistes, sous une forme, il est vrai, plus dissimulée.

La propagande orale antinationale, ou antianglaise, a été très employée au cours de la guerre. C'est une forme d'ensemencement de l'imagination publique particulière et où les embochés sont passés maîtres. Le mot d'ordre part en général d'une maison de commerce à succursales multiples, ou d'un établissement de banque, ou d'un salon. Quelquefois il circule seul, quelquefois il est accompagné d'un petit tract, qu'on passe sous le manteau, ou d'une anecdote mensongère. Ainsi que dans le jeu du furet^ la rapidité de la diffusion est extraordinaire. Rappelons-nous, en août et septembre 191 4, ce qu'on appela la rumeur infâme, le bruit absurde et scélérat : a Ce sont les nobles et les curés qui voulaient la guerre et qui l'ont faite. » Un peu plus tard on raconta queles Anglais ne se battaient pas, qu'ils étaient tous employés dans des services d'intendance, qu'ils ne songeaient à rien d'autre qu'à leur thé. A un autre moment, il fut affirmé que les soldats annamites tiraient, dans les rues de Paris, gur les femmes et sur les enfants. Je ne prends

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ici que les racontars les plus niais et les plus notoires. Il y en eut d'autres, plus venimeux et plus habiles, réservés aux milieux plus relevés. Je suis arrivé à cette certitude qu'il n'y avait pas plus de cinq ou six officines de ces rumeurs déprimantes, officines reliées entre elles par un même intérêt, qui était et qui est rintérêt allemand. Elles se heurtaient au solide bon sens de la race française et aussi à son horreur de l'appréhension. Le mot d'un peuple à la fois brave et impressionnable tel que le nôtre, et qui se méfie de son impressionnabililé, est en temps de crise : (( Nous verrons bien. »

— Mais si les Allemands marchent de nouveau sur Paris. ^

— Nous verrons bien.

— Mais il est impossible de les percer.

— Nous verrons bien.

— Mais, dans six mois, ce sera la disette.

— Nous verrons bien.

— Mais, avec la disette, ce sera l'émeute, lo massacre, l'incendie, la rage, la peste et les sept fléaux.

— Nous verrons bien.

Il y eut des histoires admirables : une très bonne Française était en visite chez une dame

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qui a un certain rang social, qui s'occupe d'art, et qui, niaiserie ou embochage, déclarait froidement que les soldats français étaient des goujats et les soldats allemands de petits saints : (( Ils n'ont pas touché à mes bibelots, ni à ma cave. » La bonne Française prend la mouche à ce récit scandaleux, se lève et déclare qu'elle va dénoncer un tel langage^ si révoltant, au Préfet de police. Fureur et invectives de la dame artiste. Malheureusement le Préfet de Police était un pauvre homme, du nom de Laurent, complètement endormi dans les bras de la Sûreté générale, elle-même sous la coupe d'agents de l'ennemi. Ainsi la démarche n'eut aucun résultat. Il m'aurait assez plu de voir la défaitiste mondaine saboulée d'importance en cette occasion par un agent de l'autorité. Je crois même que, ministre, je l'eusse envoyée à la Santé, pendant quelques jours, méditer sur les propos inconsidérés du temps de guerre. Une millionnaire, qui démoralise les autres dans son salon, m'apparaît comme plus coupable qu'une pauvre institutrice grisée par les mirages humanitaires d'avant-guerre. Je ne suis, fichtre, pas démocrate, mais j'ai en moi cette fibre populaire qui est d'ailleurs celle du bon sens. Impitoyable aux grands, indulgent

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aux petits, telle est ma devise, et je désirerais ne pas mourir sans avoir eu l'occasion de l'appliquer une bonne fois.

Puisque nous en sommes au Préfet Laurent, il faut que je vous raconte que j'eus avec lui une entrevue, précisément au sujet des embocliés et agents allemands à Paris. A ce moment, r Action Française lançait un feuilleton de moi intitulé La Vermine du Monde y qui était une illustration romancée de V Avant-Guerre et que m'avait demandé notre ami René Theeten, faisant fonction d'administrateur. Jeanniot, le grand artiste et l'admirable patriote que l'on sait, avait dessiné à cette occasion une belle affiche, où l'on voyait un poilu en uniforme sauter à la gorge de personnages boches, mâles et femelles, qui s'enfuyaient en hurlant. La veille du jour oii l'on devait coller l'affiche, coup de téléphone : «M. le Préfet de police désire parler à M. Daudet au sujet de l'affiche, qui est inadmissible. » Un quart d'heure après, je montais le grand escalier de la Tour Pointue et j'étais aussitôt introduit dans le cabinet de M. Laurent. Je trouvai un brave bonhomme à moustaches, rouge, somnolent qui jouait avec un énorme coupe papier d'ivoire derrière une table chargée de paperasses, A côté de lui

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un monsieur mince, brun et pâle de visage, se tenait comme une bonne d'enfant près de la voiture où dort son gosse. Le Préfet me présenta ce tiers, qui était son chef de cabinet : (( Monsieur Maunoury ». Je savais que ce Maunoury était l'ami intime de Malvy, ministre de l'Intérieur, de Vigo, dit Almereyda, directeur du Bonnet Rouge, et qu'il avait joué un rôle plus que bizarre, en opposition avec le général Glergerie, dans l'affaire de l'espion et escroc Garfunkel dit (( le docteur Georges ». Aussij'esquissai un salut très bref et m'adressai aussitôt à Laurent, le priant de me dire ce qui l'avait si fort scandalisé dans mon affiche.

Le bonhomme fit un geste vague, en soulevant une paupière lourde et bouffie. Ce fut (( Monsieur Maunoury » qui me répondit : (( C'est une affiche de coup d'Etat. Ce n'est pas le soldat qui arrête les espions en France, c'est le gardien de la paix. » Il ajouta : « Autre inconvenance : votre Allemand est décoré de la Légion d'honneur. C'est une insulte à l'Ordre. » J'avais bonne envie de jeter à cet imprudent ce seul mot, qui l'eût fait rentrer sous terre : « Garfunkel » ; mais je me contins et fis remarquer posément à Laurent que l'Allemand Emil UUmann, du Comptoir Na-

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iional d! Escompte de Paris — je l'en ai fait chasser depuis lors — était décoré de la Légion d'honneur. J'en citai dix autres à sa suite. J'ajoutai que, les gardiens de la paix étant parfois soldats, rien n'empêchait de penser que le poilu de Jeanniot avait servi antérieurement sous les ordres du Préfet de police. De quoi Laurent demeura interloqué. Quant à (( Monsieur Maunoury », il était rentré dans son cabinet, contigu à celui de son vieux nourrisson, mais j'apercevais son pied verni, demeuré en travers de la porte, et le lobe irrité de son oreille droite.

Soupirant comme un qui vient d'échapper à une remontrance, M. Laurent me conta alors que les gouvernantes allemandes lui avaient donné, au commencement de la guerre, bien du tintouin : « Chaque c( fraûlein » était si recommandée I Je me rappelle une nommée Frida... »

A ce mot, « Monsieur Maunoury » réapparut : (( Monsieur le Préfet, c'est le moment de la signature. »

Le pauvre esclave en effet tombait mal et je devais connaître, par la suite, l'extraordinaire odyssée de Frida Lippmann, la recommandée du ministre Malvy. Je pris congé du Préfet et

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de son étonnant chef de cabinet, en me promettant de scruter à fond le rôle de (( Monsieur Maunoury » . Je devais y faire plus d'une découverte.

Quelques mois auparavant, j'avais, à la demande de nos lecteurs et amis, organisé à la salle de Géographie, boulevard Saint-Germain, une série de conférences sur Tespionnage allemand en France, avant et pendant la guerre. La première eut lieu devant une assistance très nombreuse. Mais, la veille de la seconde, l'aimable M. Duranton, commissaire aux délégations judiciaires, vint en personne me faire savoir que son maître Malvy m'interdisait de donner mes autres conférences. Comme je m'informais de la raison d'une aussi eifarante mesure, il me fut répondu qu'il n'y en avait pas d'autre que la volonté du Seigneur Malvy. Sembat a, depuis, affirmé que ce fut là l'origine de mes premiers soupçons concernant l'inamovible ministre de l'Intérieur. Pas tout à fait l'origine. Les détails qui m'étaient parvenus sur la conduite de Malvy pendant l'exode du gouvernement à Bordeaux — septembre 1914 — avaient déjà mis ma curiosité et ma méfiance en éveil. Néanmoins, Sembat a raison en ceci qu'à partir de là je me

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creusai la tête et je me mis en campagne pour découvrir le lien qui attachait si paradoxalement Malvy à la défense et protection des intérêts allemands. Je n'ai pas d'amour-propre d'auteur, mais j'ai l'habitude d'observer et cet obstacle stupéfiant, dressé devant mon désir d'être utile au pays en guerre, m'intriguait. J'ai cherché avec persévérance. J'ai trouvé. Un directeur de journal est mieux placé qu'un juge d'instruction pour mener une enquête sur des faits aussi ténébreux et recouverts que le sont en général ceux de l'espionnage et de la trahison. Le juge d'instruction doit aller à la recherche des témoignages et des révélations. Le directeur de journal les voit affluer. Le succès considérable de ï Avant Gaerre (cinquante mille exemplaires actuellement partis de chez notre admirable et cher ami Georges Valois, combattant sous Verdun, directeur de la Nouvelle Librairie nationale), m'avait mis en relations avec tous les dénicheurs et pisteurs de Boches et d'affaires boches de France. La guerre amplifie encore ce public de collaborateurs lucides et passionnés. Ce sont eux qui m'ont fourni les armes dont j'ai usé contre les ennemis de l'intérieur. Je les en remercie, une fois de plus, bien sincèrement.

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Je commençai, suivant le précepte de Bacon, par dresser mi tableau des principaux Allemands établis en France à la veille de la guerre, avec, en regard, la liste des hommes politiques, hommes d'affaires ou gens du monde français associés à leurs intérêts, et par conséquent à leur pénétration. En effet, tout grand financier ou industriel allemand — Thyssen, Rathenau, Thurnauer, Ballin, Jellineck, Heinemann, Salomonsohn, etc., — qui jetait son jalon chez nous, commençait par s'assurer l'appui de plusieurs politiciens ou journalistes de la majorité et d'un nombre presque égal de salonnards. Il récompensait les uns et les autres à l'aide des jetons de présence de ses innombrables sociétés par actions, à l'aide aussi de la publicité financière que l'Allemagne a toujours largement distribuée. Ce tableau me prouva que trois cents personnes environ, toujours les mêmes, avaient accaparé, en France, la participation aux fructueuses opérations de l'ennemi héréditaire. Il s'agissait de savoir ce que ces embochés étaient devenus depuis l'ouverture des hostilités, s'ils avaient abandonné ou non, ou interrompu seulement des négociations parfaitement licites jusqu'au 3 août 19x4, criminelles à partir de là.

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Le résultat de rnon enquête fut qu'une faible proportion d'embochés avaient répudié la compromission allemande, qu un grand nombre d'autres s'étaient réservés, étaient demeurés daus une prudente expectative, qu'un quart à peu près avaieîit maintenu, malgré la guerre, leurs relations plus ou moins secrètes ou discrètes, avec l'ennemi. Ces derniers sernblaient protégés par une puissante et mystérieuse influence, qui les mettait à l'abri des enquêtes de police, de toute surveillance d'EJtat et de la juste perséciition des tribunaux. Ils étaient littéralement tabous. En effet, chacun d'eux avait été l'objet d'un grand nombre de dénonciations circonstanciées, dues à la vigilance des bons citoyens. Dénonciation^ parfois anonymes — on pouvait, en ce cas, n'en pas tenir compte — le plus souvent nominales et signées, ou orales et pertinentes, portées devant des commissaires de police, ou adressées aux magistrats compétents, dans les formes requises. Non seulement ces communications si louables n'avaient jamais eu pour les suspects la moindre suite fâcheuse, mais encore elles avaient valu à leurs auteurs des réprimandes ou des brimades incompréhensibles. La pro* tection étendue sur les naturalisés douteux et

leurs créatures allait jusqu'à châtier leurs patriotiques dénonciateurs. Cela me sembla de plus en plus louche.

L'existence ou le fonctionnement de la censure compliquait encore une besogne que je jugeais cependant indispensable à l'heureuse issue de la grande lutte. En effet, d'une part, la censure de presse est nécessaire en temps de guerre et aucun journal, plus que V Action Française, n'a réclamé dès le début et soutenu ensuite cette salubre institution. Mais, par ailleurs, les embochés tentaient, par mille voies détournées, d'employer la censure à la sauvegarde de leurs intérêts et à l'entravement de ma campagne. Il en résultait une lutte de tous les jours, où mes collaborateurs dépensaient beaucoup de salive téléphonique et d'ingéniosité. Bien souvent j'ai dû laisser entendre, là oii il eût convenu de parler haut et ferme. On jugera des difficultés de ma tâche quand on se rappellera que Malvy a été ministre, toutpuissant ministre, depuis le premier jour de la guerre jusqu'à la fin de l'été de 191 7, qu il avait au-dessus de lui Gaillaux, au-dessous de lui le peuple de fonctionnaires de la haute police et que, pour tout ce monde-Jà, j'étais très exactement l'empêcheur de hocher en

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rond. J'avoue que, par moments, j'ai frémi en considérant la pyramide d'obstacles dressés devant moi et la difficulté d'aboutir vite, alors que chaque heure représentait des centaines et des> centaines de vies humaines. C'est la sainte colère, la colère rentrée, froide, certaine iu but à atteindre, qui m'a soutenu, ainsi [jue la vision, toujours présente, de tant de sacrifices rendus vains par le complot des Boches et embochés de l'arrière. J'ai prié, j'ai 3crit, j'ai agi, et la Providence a voulu qu'à 'autre bout du champ politique un homme ^ui n'était ni de notre génération, ni de notre formation intellectuelle, et, par nous souvent combattu, que le vieux républicain radical Clemenceau ressentît violemment, lui aussi, a nécessité d'en finir avec la trahison occulte }t de venger les morts par surcroît.

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