‹ La guerre vue d'en bas et d'en hautChapitre 1 sur 94 · A MES HOMMES MORTS A MON COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

A MES HOMMES MORTS A MON COMMANDEMENT

Abel FERRY

Abel Ferry, en mission volontaire aux armées au nom de la Commission de V armée de la Chambre, a été tué à Vennemi le i5 septembre 1918.

En Jaisant paraître ces documents, qui marquent l'évolution de sa pensée, les phases de son action, et qui portent la trace de sa passion pour son pays, nous obéissons à sa volonté formelle exprimée en ces termes par testament en date du 20 août 1918:

« Si je disparaissais, je prie ma femme de publier, dès la démobilisation totale de l'armée française, ce présent recueil de notes et rapports, sans tenir compte des réclamations intéressées... »

// na été apporté aucune modification à cette œuvre interrompue par la mort au Champ d'Honneur et l'on s'est même interdit tout travail de mise au point.

Pour entrer pleinement dans l'esprit de ces pages, le lecteur devra revivre les heures d'angoisse patriotique au cours desquelles elles ont été écrites. Appelé à une Jonction de contrôle, ayant pour devoir de découvrir les erreurs ou les insuffisances et pour mission de les signaler, Abel Ferry, malgré tout le pessimisme que pouvait expliquer une telle recherche, n a jamais été troublé dans la certitude de la Victoire ni dans sa foi dans les destinées de la France pour laquelle il a donné sa vie.

PKEFACE

20 août 1918.

Le hasard de mon âge et de mes fonctions m'a

irmis de vivre simultanément la guerre par en

is et sa conduite par en haut.

Or, la double leçon du champ de bataille et du

Dnseil des Ministres m'a, dès les premiers mois

j la guerre, enseigné la nécessité du contrôle

rleinentaire.

Toute ma conduite dans la guerre a été déter-

inée par ce double spectacle : dans la tranchée,

!S morts inutiles, à Paris, pas de gouverne-

ent.

Lorsqu'au début de 1915, quittant ma section

l) Cette préface a été écrite par Abel Ferry 15 jours avant tre mortellement blessé à Vauxaillon.

d'infanterie (1), je vins m'asseoir autour de l table verte du Conseil des Ministres, le pouvoi en était absent. Le 4 août 1914, j'avais quitté ui gouvernement : Six mois plus tard, je retrouvai une Chambre des vœux, ignorante de la guerre de ses besoins, ne soupçonnant rien de nos inu tiles sacrifices.

Éclairer ce gouvernement, puisque j'en étai membre, être malgré lui son commissaire au armées, fut la mission qu'à moi-même je m'assi gnai. ,

On trouvera ici le mémoire que je présenta alors sur nos offensives de Champagne, d Woëvre, d'Argonne et des Éparges.

Le cabinet Viviani tombé, j'entrai à la Con mission de l'Armée. Les investigations de cett Commission n'avaient, en novembre 1915, jamai atteint la zone des armées.

Je me souviens de la stupeur des membres d la Commission, lorsqu'à la fin d'une séance o j'avais dénoncé les lacunes de nos organisatior défensives et offensives, le colonel Driant m'a] puya de ces courageuses paroles annonciatrice du drame de Verdun :

« Au début des hostilités, j'étaispeu partisan qi le Parlement s'occupât des choses de la guern mais aujourd'hui j'ai compris que le Parlemei et le contrôle des commissions avaient eu ui

(1) Abel Ferry était alors sous secrétaire d'État aux Affair Étrangères dans le premier Cabinet Viviani et engagé vole taire au 166° R. I. devant Verdun.

érieuse importance et avaient fait faire de grands •rogrès; je le reconnais, je ne le cache pas, moi [ui n'aurais voulu, en temps de guerre, qu'une iirection unique, celle du Général en Chef.

« V organisation défensive de notre ligne n'est ms assurée sur certains points. Je vous demande [u'une délégation de la Commission de TArmée Lille voir le terrain entre Lunéville et Nancy, !ar, à ce qu'il m'a été dit, ce terrain esta la merci l'une attaque brusquée des Allemands. Il faut y dler voir. Ce que je n'aurais pas compris il y a rois mois, je le comprends aujourd'hui. »

Les revendications de la Commission de l'Armée jont nées de cette séance, mais elle n'obtint le iroit de contrôle aux armées qu'à l'issue du prenier comité secret, en juillet 1916, après deux mnées de guerre.

L'exercice de ce contrôle lui fut disputé jusqu'en DCtobre 1917 par des procédures restrictives, des circulaires tendancieuses.

Clemenceau exerça le premier son action gouvernementale et utilisa aux armées le contrôle parlementaire. Cette méthode ne fut pas inutile à la victoire finale.

Durant l'année 1916 l'opposition au cabinet Briand prit corps sur la question du Haut Commandement et sur le problème des effectifs.

Une opposition jeune, âpre, enthousiaste, composée presque entièrement de députés officiers de réserve, formée d'hommes venus de tous les partis, imposa peu à peu au Gouvernement et

par lui au Haut Commandement les vues des of ficiers de troupe. Cet effort a modifié la con duite de la guerre.

L'économie des hommes commença lorsqu( les événements nous donnèrent par trop raison

11 faut avoir combattu pour savoir à quel degn les E.-M. ignoraient la nature du combat, la puis sance des feux de mitrailleuses et d'infanterie la force des fils de fer, les nécessités de l'artil lerie lourde.

Le programme d'artillerie lourde à tir rapide nécessaire, indispensable pour la rupture mêm( partielle du front, ne fut établi par le G. Q. G qu'après 22 mois de guerre, le 30 mai 1916, à 1; veille du premier comité secret!

Les commissions parlementaires devancèren la politique de guerre des gouvernements. Ceuxci les ont généralement suivies, mais dix-huit moiî plus tard... trop tard souvent, hélas !

L'erreur de la France fut, pendant les deux premières années de guerre, de craindre la forme par lementaire de son gouvernement. Elle s'essaya i jouer les gouvernements sans contrôle.

La France, fille de la Révolution, renia ses origines et mit en surveillance, comme une tare in désirable, ses instincts démocratiques. Or, on n€ change pas de caractère aux heures décisives d€ la vie : pour les nations comme pour les hommes, c'est s'affaiblir que de forcer sa nature au momeni du péril ; la France est une démocratie parlementaire, elle devait au combat rester elle-même.

fallut plus de deux ans pour apercevoir pleineent les ressources que l'on pouvait tirer de la rme parlementaire du gouvernement.

L'origine de cette erreur, qui eut de si lourdes )nséquences, vient des E.-M., mais 30 mois duint elle eut pour complice l'opinion publique et Parlement lui-même.

Il ne faut pas être injuste pour le corps de nos ficiers d'État-Major : il a sa large part du salut énéral de la France.

Ce corps, d'une haute probité morale, d'une [•ande vertu personnelle, d'un patriotisme ar- 3nt, avait beaucoup travaillé avant la guerre, ais à contre-sens.

S'écartant généralement d'un régime dont ils )yaient les vices et méconnaissaient les forces, s officiers d'État-Major étaient les spécialistes 3 la guerre napoléonienne ; ils ignoraient le )le des forces économiques, industrielles et potiques, ils n'étaient pas les spécialistes de la jerre nationale et moderne.

Cet éloignement du Haut Commandement pour Parlement, cette timidité du Parlement à 3gard du Haut Commandement, nous ont coûté ne ou deux années de retard dans la mise en ain de nos industries et dans l'emploi de nos latériels de guerre.

Le coût en a été 3 à 400.000 morts inutiles et Qe guerre plus longue.

Ce retour vers le passé, en préface à ces doiiments, n'est pas une récrimination, pas même

la défense d'un parti ou d'une forme de gouve nement, encore moins une thèse doctrinale.

C'est, pour les générations à venir, le crid'ur expérience douloureusement vécue.

Abel Ferry.

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