DISCOURS
Prononcé par Abel Ferry.
Messieurs,
Aucun incident de séance n'autorise quelqu'un i échapper à l'étreinte des faits, et les faits sont : il n'; avait pas de seconde position organisée devant Verdun cela a failli nous coûter la prise de la ville et cela nou coûte, depuis trois mois, la mort de dizaines de mil liers de sublimes soldats qu'une organisation pré voyante eût pu épargner. Même dans la victoire l'héroïsme du soldat n'absout pas de si graves légè relés. Quand il tombe i.5oo Français par jour nul ni doit avoir le droit de commettre une faute, car de fautes comme celle de Verdun ne se réparent qu'ave des sacrifices de vies françaises.
Le Haut Commandement a disposé d'un pouvoi absolu, comme personne n'en a jamais eu en France Depuis vingt mois, dans des attaques inutiles et par tielles, il a sacrifié lé meilleur de notre armée. Comptez Messieurs, comptez. Je ne parle que des secteurs qu< je connais :
L'Argonne, bois de la Grurie : 4o.ooo hommes ;
Le reste de l'Argonne : 40.000 hommes ;
Vauquois : 12.000 hommes ;
La Woëvre : 1-2.000 hommes ;
Les Éparges : 35. 000 hommes;
La tranchée de Galonné : 6.000 hommes ;
Le bois d'Ailly, le bois Le Prêtre : 60.000 hommes.
Je ne parle pas de tous les autres secteurs du front
Oui, en dehors des grandes offensives pour lesuellestous les sacrifices étaient léj^^ilimes, dans des élites attaques partielles, poiir le communique c esi bo.ooo ou 400.000 hommes de pertes inutiles, hndeerabre dernier, sous votre Ministère môme, 1 Hartttanswillerkopf nous a coûté, sans un mètre de ranchée prise, i5.ooo hommes.
Messieurs, quelle preuve plus éclatante voulez^vous le la lenteur avec laquelle l'expérience de la guerre est nontée depuis la tranchée jusqu'au G. Q. G. ! Aujourl'hui, après vingt mois de guerre, l'opinion commence i s'émouvoir, elle commence à savoir, elle sait que 30US n'avons pas partout d'organisation défensive, selon l'avertissement du colonel Driant à la Commission de l'Armée. j u •
Nos organisations défensives se sont faites cie bric, de broc : ici, parce qu'un Général d'Armée, là parce qu'un Général de Corps d'Armée, en prenait l'initiative Nous n'avons commencé nos secondes et troisièmes lignes en Argonne, qu'après les attaques allemandes du i3 juillet, qui ont failli conduire nos ennemis à Ste-Menehould. , i », ,u
Messieurs, le secteur de Lunéville, de la Meurthe près de Nancy, n'a été organisé pendant cet hiver qu a la suite d'une démarche du colonel Driant à la Gom^ mission de TArmée, démarche qui avait donné heu a une enquête, puis à un rapport, à la suite desquels ont été écrites les deux lettres du général Galliéni et du général Joffre qui ont été lues à cette tribune (i).
Si l'attaque allemande avait débouché devant Beltort, comme elle menaçait, il n'y avait pas de secondes lignes non plus; la situation était la même qu a \ erdun et M Charles Dumont, à la suite d'un voyage qu il a fait au nom de la Commission du Budget, a constate
(1) Discours de M. André Maginot en Comité secret du 36 juin 1916.
que dans cette région, on n'avait commencé les che mms de fer nécessaires à la défense locale que depuis l'attaque allemande sur Verdun.
Au point de vue odensif, c'est encore pire ! Compte: donc les champs de bataille aménagés pour les attaque possibles : 25 kilomètres en Champagne, 25 kilomètres en d'autres points sur un front de 8oo kilomètres, el c'est tout. En sorte que nulle part, une attaque de nous ne peut bénéficier de la préparation et de la surprise comme en a bénéficié l'attaque allemande sur Verdun! Et Verdun lui-même? Verdun n'est qu'une démonstration sanglante et douloureuse d'une situation générale commune à presque tout le front et qui avait été vainement constatée et signalée par nous. Quelle preuve plus éclatante, fournie par les faits, que depuis vingt mois il n'y a pas eu de Commandement? Un Haut Commandement auquel, malgré les sentiments exprimés ICI par les mouvements de la Chambre, vous avez livré sans contrôle, la zone des armées, le destin du pays, a laissé les choses dans cet état.
La Chambre me permettra de répondre brièvement aux interruptions que m'adressent quelques collègues mal renseignés.
Je suis, pour tous ses actes, solidaire du Ministère Viviani, mais aucun de mes collègues ici présents et parmi lesquels je compte de bons amis, ne dira que lorsque j'étais au Ministère, j'avais une attitude diflerente et je tenais d'autres propos que ceux que j'ai ensuite tenus à la Commission de l'Armée.
Mais il ne faut pas pour cela, sous le couvert de l'art^icle 2 du service en campagne, qui a divisé le pays en deux zones, fune, zone de l'armée, l'autre, zone de l'intérieur, engager toute une procédure d'irresponsabilité gouvernementale.
Croyez-vous qu'il ne nous soit pas pénible d'élever, devant la Chambre, sur le Haut Commandement, de telles critiques ? Seulement de défaillances en défait-
nées tous obligez maintenant la Chambre, pour uYcr 1« pays, à prendre à votre place, vos re^ponsalités. C'est d'ailleurs la force de guerre des démocra- 3s. Lorsque les gouvernements sont défaillants ou ipuissants, comme c'est le cas pour l'organisation de
zone des armées, le peuple peut, par ses représennts, faire entendre sa volonté. , . .
Je sais ce que vous nous direz : Il y a l'opmion. neWe opinion? Celle de quelques propriétaires de rands journaux ou bien celle des poilus, retour de erdun, qui savent, pour n'avoir pas eu d'abri et d oranisation, ce qu'est l'insuffisance du Haut Commandement ? ^ , , „
Au milieu de tant de périls et de difficultés, quella rganisation nous apportez-vous? Des sous-secrétaires 'État de la Guerre dont — la preuve en a été faite a ette tribune —les pouvoirs s'arrêtent ou s'arrêtaient, i y a quelques semaines, à la limite de la zone des rmées ; deux ministères de la Guerre : un ministère de a Guerre à Paris, un autre ministère — à contrôler ;elui-là et le plus important —dans la zone des armées.
Voulez-vous une preuve éclatante des inconvénients ît des faiblesses de cette conduite bicéphale de la ruerre? Rien que pour le secteur de Verdun, les Allenands avaient établi lo lignes de chemins de fer et en iraient i4 à voie normale. Nous, nous n'en avions fait lucune. En vain les commissions entassaient-elles rapports sur rapports, faisaient-elles démarches sur démarches ; notre Gouvernement se dérobait derrière un autre gouvernement, celui de la zone des armées.
Avant l'attaque sur Verdun et pour justifier tant d impéritie dans l'organisation de nos voies ferrées, que nous dit-on dans les Commissions de l'Armée et du Budget '^ Qu'il avait manqué 6.000 travailleurs pour construire la voie ferrée de Verdun. Je suis allé, comm» rapporteur de la Sous-Commission des Armements de la Chambre, à Chantilly, au G. Q. G., voirie colonel
Ragueneau, chef du Service des étapes, et je lui ai di en janvier dernier : « Comment n'avez-vous pas demand les six compagnies de sapeurs de chemins de fer nécei saxres à vos voies ferrées ? » Il m'a répondu : « Depu] un an, nous avons adressé diverses demandes pou avoir des hommes pour former des compagnies d génie, mais on m'a répondu qu'on n'en avait pas. Gel m a étonné parce que d'autre part, on me disait qu'il avait des hommes dans les dépôts... »
Il n'y a pas d'hommes pour faire les voies ferrées bien que nous ayons le matériel ; nous n'avons pas pi en construire ; dans l'éclair sanglant du ciel de Verdun cette vérité peut être proclamée à la tribune : deu: France luttant séparément chacune dans sa zone contn le même envahisseur, deux ministères qui s'ignorent e qui se passent les responsabihtés comme on joue à h pelote.
Oh! dit-on, ce n'est pas le G. Q. G., les homme? nécessaires aux chemins de fer sont dans les dépôts di Gouvernement.
Ce n'est pas le Gouvernement, déclare-t-on, d'autre part, puisque cela se passe dans la zone des armées.
Voilà pourquoi nous vous avons demandé de vous réunir aujourd'hui en séance secrète, pour qu'on en finisse avec cette fuite devant les responsabihtés, non pas pour parler de tout et pour n'agir en rien, comme le voudrait le Gouvernement, mais pour aboutir, pour conclure, pour régler définitivement les rapports du Gouvernement et du Haut Commandement, pour établir enfin, tout en respectant la liberté stratégique du Général en Chef, qui doit être sacrée, une unité dans la conduite de la guerre et dans l'exploitation des forces matérielles et morales du pays.
Il n'y a qu'une question : défaillance du Haut Commandement et faiblesse du Gouvernement. à
On a dit que le Gouvernement parlerait de tout, dJ politique extérieure, de Salonique, pour noyer d'anl
imensité de la guerre mondiale ses propres responsa-
tés. Nous le ramènerons sans cesse et toujours à la
aille de Verdun, parce qu'elle est la preuve de l'im-
itie de notre Haut Commandement et de la faiblesse
Gouvernement.
)emain, sur d'autres sujets, la Chambre pourra tenir
utres séances secrètes, mais il faut sérier les ques-
tis.
^a plus importante de toutes les questions de Fheure
îsente, c'est l'organisation défensive et offensive de
Ire front qui — la preuve vient d'en être faite à Ver-
n — est insuffisante pour notre armée. Prenons
•de. Le Parlement est, à l'heure présente, la dernière
ierve de guerre de ce pays.
3ui, Messieurs, de vous tous peuvent, à cette heure,
•tir des énergies de contrôle et d'action. Ne laissez
3 briser aujourd'hui ce qui est le suprême espoir du
vs et de l'armée : l'action et le contrôle du Parlement!
Parlement n est pas aussi impopulaire que voulient bien le faire croire certains journaux. Allez à rmée et vous saurez... que, chez les officiers de ►upe, et, permettez-moi d'ajouter, même dans les stes de commandement plus élevés, on espère dans Parlement. Seulement, il faut aujourd'hui qu'il ose. lez donc dire, quand on apprendra que dans cette ince secrète, vous avez su, allez dire aux 60 divisions, X 600.000 fantassins qui ont passé depuis trois mois ns les tranchées sans abri de Verdun, aux millioHS lommes de toute l'armée qui ont passé sur le front
Verdun, que vous avez su et que vous n'avez pas agi !