‹ La guerre vue d'en bas et d'en hautChapitre 59 sur 94 · POLITIQUE MILITAIRE · texte numérisé non relu

POLITIQUE MILITAIRE

Repli italien. — Pertes. — Prisonniers : 260.000 hommes. — Canons : gros calibre (3o5 à 260), 97 ; — moyen calibre (210395), 1.577; — petit calibre (87 à 65), i.^oo; — bombardes (58 et 240). 1.782.

Munitions : obus, gros et moyen calibres, 2.000.000; petit calibre, 5. 600. 000.

Tel fut le bilan de l'attaque austro-allemande des 26 et 3o octobre 1917.

Limiter le désastre italien, rendre l'armée italienne capable de résistance et même d'offensive, tel est le double problème que les faits posent aux gouvernements de l'Entente. Pour le résoudre, il faut d'abord connaître les causes du désastre.

Ces causes sont d'ordre politique, d'ordre moral et d'ordre tactique.

1° Causes d'ordre politique. —La double propagande des deux partis extrêmes a fait chez nos alliés l'objet de débats passionnés dans la presse et au Parlement. Des régiments ont lâché pied ou se sont rendus et ont fui aux cris de « Vive la paix du Pape ! » ou de « Vive l'Internationale 1 ». Il appartient au Gouvernement italien de prendre des mesures pour s'opposer à cette propagande.

2° Causes d'ordre moral. — La démoralisation de l'armée a eu des causes plus internes. Les rapports du Haut Commandement et de la troupe sont trop lointains. La troupe est d'origine démocratique. Le Haut Gom-

mandement et les E.-M. sont d'origine aristocratique. La discipline allemande a été introduite dans l'armée : raideur du salut, automatisme. L'officier de troupe est loin de son soldat, non par nature, mais par ordre.

La nourriture était insuffisante. La Chambre italienne vient de l'augmenter.

Les permissions, après avoir été données, avaient été retirées : trop de permissionnaires ne rentraient pas. Un régime nouveau de permissions vient d'être institué.

Le soldat n'était logé que sous la tente.

La nourriture de nos propres soldats et des soldats anglais, l'attitude de nos officiers à l'égard de leurs hommes, les soins qu'ils prennent de leurs cantonnements ont si vivement frappé le soldat italien, que nombre d'entre eux ont manifesté le désir de s'engager sous notre uniforme et regrettent de ne pouvoir servir sous notre drapeau.

L'organisation allemande de désertion, dont le siège 3st à Zurich, trouvait donc ici un terrain favorable.

3° Valeur technique de l'armée italienne. — Mais ces causes intérieures et internes à l'armée n'expliquent qu'incomplètement le désastre de l'Isonzo. Il faut en rechercher les raisons principales dans les méthodes tactiques et l'organisation technique de l'armée italienne. Elle est au point où nous en étions dans l'hiver 191^-1915. Un tel retard, à une époque où la tactique évolue chaque trimestre, explique plus d'un échec.

Le soldat est bon. — De nombreux officiers français de .ous grades, interrogés, déclarent l'avoir vu tenir sous les marmitages sévères. Sa résistance physique au froid 3t à la faim est supérieure à celle du soldat français. Ca- 3able d'affolement, il est aussi capable de grands élans le bravoure. Excellent « matériel humain » : c'est l'im- Dression unanime des officiers français en contact avec 'armée italienne.

Uofficier de troupe est de qualité moins bonne. Le doublement des C. A. a obligé à utiliser en hâte une qualité d'officiers de valeur non éprouvée. Le grade d'officier n'a pas été donné, comme chez nous, au mérite sur le champ de bataille, mais à certaines classes so ciales, de bourgeoisie moyenne et petite : l'instruction militaire de ces officiers n'existe pas. Certains chefs de bataillon et même des chefs de corps n'avaienl pas vu de photographie aérienne.

U organisation sur le terrain n'est pas en profondeur. Les hommes sont bourrés au coude à coude dans les premières lignes; les mitrailleuses aussi : pas ou peu de secondes lignes de soutien. Nos alliés ignorent la tranchée à contre-pente. Aucun souci d'économiser les hommes. A la moindre alerte, toutes les réserves son! portées en première ligne. Pas de troupe de contre-attaque. Aucun abri.

On s'explique, soit dit en passant, que les dernières attaques aientcoûté aux Italiens, sur leplateau d'Asiago, plus de 25.000 prisonniers.

Enfin, la division n'existe pas comme unité tactique. Les brigades de chaque division changent constamment. Le commandant s'exerce parallèlement à la ligne ennemie et non pas en profondeur.

L'art des relèves est ignoré.

Artillerie. — Matériel d'artillerie légère et lourde excellent, comparable au nôtre quant à la qualité. Les prises effectuées par l'ennemi l'ont réduit, mais la réduction du front permet d'en avoir un chifTre suffisant par secteur défensif.

Le corps des officiers contient des gens distingués, mais l'emploi tactique de cette artillerie rend inefficace la qualité du matériel et la valeur des hommes.

Les tirs de barrage sont mal exécutés. Ils se déclenchent parfois une demi-heure après que l'infanterie les a demandés.

Les canons sont employés en première ligne, la

bouche presque sur la tranchée, ce qui explique les fortes prises de canons faites à chaque attaque par l'ennemi.

L'artillerie est placée aux vues de l'ennemi, sur les crêtes, sans abri. Elle ne sait ni se défiler, ni s'enterrer.

L'artillerie lourde est à la disposition du C. A. : les divisionnaires ne l'ont pas pour les contre-atlaques.

La contre-batterie est encore lians l'enfance. L'avion d'artillerie est mal employé. Les antennes manquent souvent. La contre-batterie de destruction était condamnée par le commandement suprême (i).

Telle est l'opinion unanime des officiers français sur l'armée italienne : elle m'a d'ailleurs été confirmée par certaines hautes autorités italiennes elle-mêmes.

Conférence de Rapallo. — Cette situation avait sans doute été signalée dans les rapports des rares missions françaises qui sont venues sur le front italien.

Mais à la conférence de Rapallo, le Gouvernement français semble avoir ignoré, d'après les procès-verbaux dont le Gouvernement nous a donné connaissance, l'état de l'armée italienne.

Le Gouvernement français est demeuré hypnotisé par l'organisation d'un État-Major commun : son action s'est exercée sur l'Angleterre plus que sur l'Italie; vis à-vis de cette dernière nous n'avons rien exigé, dans l'intérêt de la coalition et dans l'intérêt de l'Italie elle-même, en échange des divisions que nous envoyions.

30 mai 1917.

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