CHATEAU DE CAZES HO
Il est probable que pour traverser le fossé, où d'ailleurs il n'y a jamais eu d'eau, on avait établi un pont; il devait se trouyer dans la portion comprise entre les points HD, où le fossé est comblé, et sans doute en face d'une porte relativement moderne, comme celle qui s'ouvre en B et qui donne accès, depuis la vallée du sud, sur le bastion du XVI* siècle. Si l'on veut entrer dans le château du côté de l'ouest, il faut s'engager dans le fossé, dont l'extrémité occidentale a été fortifiée lorsqu'on a construit le bastion. On voit là en effet, outre la tour E, un mur, peut-être la base d'une tour. De l'autre côté du passage, ce mur se prolonge vers l'est sur la contrescarpe du fossé. C'était peut-être primitivement la seule issue du cliAteau, un long couloir qu'il fallait franchir avant d'arriver au seuil de la porte.
A l'extrémité orientale, et enveloppée dans la même ligné de fossés, existe une grande cour entourée de dépendances modernes, au milieu de laquelle est creusé le puits. De cette cour on entrait dans les appartements du chAteau par une porte {MJ défendue par un moucharaby, mais qui ne me paraît pas remonter au delà de la fin du XV* siècle. Des masures modernes ont également remplacé, au sud, les anciennes constructions.
Il ne reste plus que la partie centrale des bâtiments du XIV* siècle, formant une masse carrée de constructions, traversées de l'est à l'ouest par un corps-de-logis, laissant au nord et au sud une petite cour fPP'J qui permettait de percer de larges fenêtres pour éclairer les appartements. Les arrachements des murs qui se voient sur la portion du château qui est restée debout, ne laissent aucun doute à cet égard; mais il est impossible, sans faire des fouilles, de savoir si les deux petites cours étaient fermées, au nord et au sud, par de simples courtines ou par des corps-de-logis. On passait d'une cour dans l'autre par un grand couloir (A) fermé par une porte à ses deux extrémités, et qui ser\ait en môme temps d'antichambre aux appartements situés à droite et à gauche, d'où, par des escaliers à vis, on montait au premier étage. Un de ces escaliers est placé au bout d'un long corridor étroit, percé dans l'épaisseur d'un mur, près du point L. Trois portes, suivies de petits couloirs qui se réunissent à la rencontre de quatre murs, et venant, l'une de l'antichambre, l'autre de la chambre N, et la troisième de l'appartement ruiné, au nord de cette chambre, permettaient, de quelque partie du château que l'on vînt, de monter au premier sans passer dans les chambres du rez-de-chaussée où l'on n'avait pas affaire. Cette disposition ingénieuse ne peut d'ailleurs s'exécuter qu'à la condition d'avoir des murs d'une certaine épaisseur. Une autre disposition, fort ingénieuse aussi, et observée déjà dans les constructions du château de Saint-Genès-de-Meyre (Voir l'Introduction), est celle employée pour construire des cheminées. Comme elles sont très-vastes, que les murs contre lesquels elles s'appuient ne sont pas très-épais, et que, par conséquent, elles auraient occupé une grande place dans l'intérieur des appartements, ou les a renfermées dans une petite tour carrée extérieure faisant saillie sur le mur, de sorte que ces cheminées arasent la paroi intérieure. On obtenait ainsi un autre avantage fort recherché alors, celui d'avoir des parties saillantes dans le chemin de ronde, pour surveiller le pied des courtines. Une autre saillie, à l'est, renferme, à chaque étage, une petite chambre où l'on entrait par les grands appartements contigus.
Le château n'était composé que d'un rez-de-chaussée et d'un étage surmonté d'un chemin de ronde, avec mâchicoulis dans certaines parties; l'appartement A' seul paraît avoir eu deux étages; mais le second est plus moderne. La cuisine devait être placée au rez-de-chaussée de cet appartement; on y voit encore un évier. Les chambres n'étaient pas voûtées, mais séparées par des planchers qui s'appuyaient sur des corbeaux ou sur des corniches.
Le premier étage était éclairé par de belles fenêtres dont les embrasures, voûtées en cintre
bombé, sont garnies de deux bancs; leur ouverture extérieure est formée d'un arc ogival encadrant deux baies ogivales subtrilobées, surmontées d'un oculus quadrilobé, et retombant sur de minces colonnettes dont les chapiteaux ont deux rangs de feuilles, ce qui caractérise le XIV» siècle. On aperçoit deux de ces fenêtres dans la gravure ( Planche XL ) ; on a enlevé le tour de toutes les ouvertures du rez-de-chaussée, de sorte qu'il est impossible de voir quelle était leur forme.
Ce château, quoique dans un état déplorable, est encore fort intéressant au point de vue de la distribution intérieure; c'était plutôt une maison de plaisance qu'une forteresse, et à ce point de vue sa destruction est doublement regrettable.
CHATEAU DE BISQUEYTAN
A Saint-Quentin, canton de Brannes, arrondissement de Libourne.
Ce n'est qu'à partir du commencement du XI V siècle qu'on trouve le nom du château de Bisqûeytan dans l'histoire de la province. Cependant, deux siècles auparavant, ce lieu devait être fortifié, puisque la chapelle, construite en style roman, se relie aux murs qui l'avoisinent. Il est même assez probable que le périmètre du château d'alors n'a pas subi de modification importante. Quoi qu'il en soit, et malgré le semblant de paix qui existait au commencement du XIV siècle entre la France et l'Angleterre, les seigneurs gascons, avec leur caractère turbulent, leur humeur querelleuse et peut-être aussi leur amour du pillage, ne pouvaient rester en repos; les uns tenaient ouvertement pour Philippe, les autres pour Edouard. Ils guerroyaient donc à leurs risques et périls, bien sûr que leurs chevauchées leur donneraient quelque profit et que tôt ou tard leurs méfaits leur seraient pardonnes. Un d'eux, Guillaume-Raymond de Gensac, seigneur de Rauzan et de Pujols, tenant pour le roi de France, avait à sa solde cinquante cavaliers et deux cents hommes de pied. Une nuit de l'année 1313, il surprit la tour de Bisqûeytan appartenant à Arnaud Calcul (Cailhau), bourgeois de Bordeaux, qui en avait confié la garde à Arnaud-Guillaume de Béarn. Le seigneur de Rauzan fit la garnison prisonnière, couvrit de chaînes le capitaine et les hommes qui la composaient, s'empara de tout ce qui était dans le château, arbora sur la forteresse le drapeau de la France, bien décidé ainsi à garder sa prise. Arnaud Cailhau s'en plaignit au roi d'Angleterre, qui, le 10 février de la même année, en écrivit au roi de France pour lui demander satisfaction (•). Guillaume-Raymond fut puni et pardonné bientôt après.
En 13'! 7, Arnaud- Guillaume de Budos possédait le château de Bisqûeytan; il le donna en échange à Eyquem-Guillem de La Mote, damoiseau, fils de Gaillard de La Mote de Buch, pour la terre et seigneurie de La Mote d'Ayran (^) , située sur les confins des paroisses de Beautiran et d'Aiguemortes. Eyquem-Guillem de La Mote le possédait encore en 1327. En 1390, il appartenait à noble homme sieur de Castéjà, puis à Bertrand de Mandosse, qui le vendit en 1476 à Jean de Pins ou de Piis, commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il avait la commanderie de Cadarsac, près Libourne. D'après la tradition, il aurait rebâti ou restauré le château.
Par son testament daté du 3 juillet 1 522, Barthélémy de Piis, après avoir recommandé son âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, à la Sainte-Vierge, à « Monseigneur sainct Michel et au chœur
(') Rymer; lome U, l'<^ partie, p. 2S. — ,») Variétés Bordelaises, vol. IV, p. 212.
CHATEAU DE BISQUEYTAN 121
d'anges et d'archanges, et singulièrement à Monseigneur sainct Quentin, » son patron, dont il était paroissien, « et Monseigneur sainct Loys, duquel il y a auctel (') en la chapelle dudit lieu de Bisqueytan, et généralement à tous les benoists saincts et sainctes du paradis, » élit sa sépulture devant le grand autel de l'église de Saint-Quentin, où son père, sa mère et ses autres parents ont été ensevelis. Il ordonne qu'on prenne de ses biens mille francs bordelais pour faire célébrer, dans l'église de Saint-Quentin, cent messes distribuées ainsi : trois messes basses en l'honneur de la Sainte-Trinité, cinq messes basses en l'honneur de Notre-Dame, neuf messes basses en l'honneur des neuf ordres d'Anges, douze messes basses en l'honneur des douze Apôtres, onze messes en l'honneur des onze mille Vierges, et enfin soixante messes le jour de sa sépulture. Il veut que les prêtres qui célébreront ces messes soient nourris et reçoivent dix ardits; que ceux qui suivront son enterrement aient à boire et à manger, gras ou maigre, suivant le jour de sa sépulture. Les frais occasionnés par ces générosités ne doivent pas être pris sur la somme de mille francs bordelais. Il ordonne en outre de célébrer à plusieurs reprises, dans l'église de Saint-Quentin, soixante messes par jour, et de payer dix ardits pour chaque messe; puis, pour les anniversaires, trois messes basses dans la chapelle de Bi.squeytau, fondée en l'honneur « dudict sainct monseigneur sainct Ladro. » Il demande encore une certaine quantité d'autres messes, soit dans la chapelle du château, soit dans l'église paroissiale, et laisse au recteur ou vicaire perpétuel de Saint-Quentin une vigne près de l'église. Il ordonne qu'une chapelle soit fondée dans cette église en l'honneur de Notre-Dame, que cinquante francs bordelais soient donnés pour la réparation de l'église de Saint-Martin de Cambes, où est situé le bien noble de Piis, afin que des messes soient dites dans cette église, et que les paroissiens soient tenus de prier Dieu pour son âme et les âmes de ceux pour lesquels il est tenu de prier. Plus loin, il ajoute : « Item, veulx et ordonne que sur ladite somme de mille » francs bourdelois, seront mariées sept pauvres filles de bon renom et de nos altenances ou » paroissiens de ladite église Saint-Quentin, et qu'il soit baillé et pris en la faveur desdites filles » la somme de dix francs bourdelois. » Cette somme leur sera donnée le jour de leur noce. En outre de ces dix francs, il fait un legs particulier à Jeanne Meunière, fille de Jean Meunier, demeurant au lieu de Biscjueytan. Ce legs consiste en « une robbe de drap de couleur bonne et » honneste et une coste de drap escardis, lesquelles luy seront données le jour de la solempnité de » .ses nopces. »
Il nomme ensuite chacun des membres de sa famille : Jean de Piis, régent de La Sauve; Charles de Piis, prêtre; autre Jean de Piis, seigneur de Grissac (peut-être Génissac); Benoît de Piis, seigneur de Saugeon, près Saint-Caprais; puis sa femme Jeanne de Vaquey, fille de Martin Vaquey, seigneur de Sallebœuf, pour la tranquillité et le bonheur futur de laquelle il prend toutes les précautions désirables. Enfin, en terminant, il recommande « que les armes et arbalestres et aultres » bastons desfensables qui seront au temps de son décès en la maison de Bisqueytan soyent et » demeurent en icelle, et que lesdits héritiers ne les puissent transporter en aultre lieu et place » quelconque, ains veult qu'ils demeurent en ladite maison de Bisqueytan pour la deffence et garde » d'icelle (*). »
Vers 1560, la terre de Bisqueytan passa dans la famille de Pontac, qui l'a gardée pendant cent cinquante ans environ. Sur la liste des membres de la noblesse en 1789, on trouve Françoise de Cursol, veuve de Gaufreteau, dame de Bellefontaine et de Bisqueytan. Les restes du vieux château
(') Et probablement une relique. — (*) Archives de M. le marquis de Piis.
V(iL. I. 16
et les terres qui en dépendent appartiennent maintenant à M. le baron de Montesquieu, qui habite
le château de La Brède.
Le château de Bisqueytan (Planche XLI) prend la forme triangulaire du promontoire rocheux sur lequel il est bâti. Une coupure peu large et peu profonde, taillée dans le roc, l'isole du plateau terminé par le promontoire qui lui sert d'assiette. Cette coupure n'est actuellement apparente que de P en A (Voir le plan. Planche XLI, n» 1); au-delà de ces deux points, elle est tout à fait comblée. Toute la partie orientale de C en £^ est bâtie un peu en arrière du bord des rochers formant une vaste corniche naturelle. Au nord-est et au nord, les murs affleurent le bord de la roche taillée à pic artificiellement.
Le château se divise en deux parties bien distinctes : une cour basse fl) entourée de constructions, dont un angle est occupé par la chapelle, et une cour haute (K), de 4 mètres environ plus élevée, qui l'avoisine, et où devait se trouver autrefois le donjon. Cette cour, qui sert de jardin aux fermiers de Bisqueytan, est faite en grande partie avec des terres rapportées : c'est peut-être une ancienne motte servant d'assiette au donjon roman contemporain de la chapelle.
En faisant le tour extérieur du château, on s'aperçoit vite que les murs ne sont pas d'une date très-reculée; ils sont en effet de la fin du XV" siècle, et l'on doit admettre comme juste la tradition qui attribue la reconstruction de cette forteresse à Jean de Piis.
Des mâchicoulis faisaient le tour des remparts, dont les angles étaient munis d'échauguettes en saillie sur des consoles ou des culs-de-lampe ; on en trouve des restes sur toute la courtine sudouest, où existe encore le chemin de ronde : celui de la cour K est à peu près au niveau du sol de cette cour. Certaines parties paraissent de la seconde moitié du XVI* siècle : ce sont, en outre de quelques détails, les deux tours A et F; elles ont été ajoutées aux anciennes défenses pour protéger les courtines et battre en enfilade la vallée et la coupure; les deux portes M, toutes deux en pleincintre, avec pont-levis et suivies d'un corps-de-garde actuellement ruiné; l'escalier A', qui servait aussi de tour, et dont les meurtrières et embrasures battaient la porte principale, la basse-cour et une poterne ouverte en B. Ces réparations ont été faites pendant les guerres de religion. On trouve cependant encore, dans la courtine orientale, un fragment de muraille et un contre-fort plat (EJ (Planche XLI) qui paraissent contemporains de la chapelle.
Les appartements construits au XV« siècle sont en G et de Cen E; ils ont été en partie démolis, et leur couronnement a complètement disparu.
La porte de ceux du nord, cachée par l'escalier N, est surmontée d'une contre-courbe encadrant un écusson sculpté (Planche XLI, n° 3), écartelé des armes de Piis et de Foix, qui sont, pour les Piis, d'azur à trois pommes de pin d'or, et les Foix, d'or à trois pals de gueules. Les mêmes armes se retrouvent sous la contre-courbe d'une fenêtre située vers l'orient; seulement, ici on a chargé les armes de Piis de cinq pommes de pin, 3 et 2 (Planche XLI, n" 4), au lieu de trois pommes seulement, 2 et 1 . « La maison de Pinos ('), en Espagne, a porté : tantôt d'azur à six pommes de pin » d'or, tantôt d'or à trois pommes de pin de sinople, ombrées du fond à la bordure de gueules (*). » Un Frère, Gabriel de Pino, de la langue de Castillc, était de l'entreprise de Zoara, où s'étaient » embanjués 308 chevaliers et 900 soldats sous le général Strozzi, grand prieur de Capoue. Frère » Pino fut tué. Il portait d'azur à six pommes de pin d'or {^). » Au nord, on voit aussi une fenêtre
(') Piis, Pys, l'ins, Pinos. de Pinibus, sont de.s variank'S du iiiéme nom. — (') O'Gilvy ; .\obiliairedeGuieiine et de Gascogne, vol. II, p. 313. — (») Note de M. le marquis de l'iis.
CHATEAU DE BISQUEYTAN ^ 123
portant sur son linteau un écusson fruste, de chaque côté duquel pendent deux pouimes de pin (Planche XLI, n» 5).
Les cheminées, les fenêtres et les portes ont été faites avec un certain luxe ; mais les rares sculptures qui les ornent sont assez mal dessinées; il reste encore une assez grande quantité de boiseries anciennes, mais elles n'offrent qu'un médiocre intérêt.
Le périmètre de la forteresse romane devait être à peu près le même que celui du château de Jean de Piis. La porte paraît avoir été placée au même endroit. Un soubassement circulaire (OJ, maintenant à fleur de terre, donne à penser que le couloir MO était fermé près de la basse-cour : c'était d'ailleurs un système employé par les ingénieurs du moyen âge que celui d'accumuler les obstacles près des portes. Alors, comme à présent, devait exister une cour intérieure entourée de constructions dominées par une tour qui n'existe plus. De cette ancienne forteresse, il ne reste que la chapelle, qui, sauf son couronnement, est à peu près entière; c'est elle qui forme le milieu de la vue gravée Planche XLL Son plan (même Planche, n° 2) se compose d'une nef large et courte, suivie à l'orient d'une abside demi-circulaire. Elle ne paraît pas avoir été voûtée, mais simplement recouverte d'un lambris. Un long pilastre servant de lit à une colonne à demi-engagée sépare la nef de l'abside : ses bases et chapiteaux ont disparu. La chapelle est éclairée par trois petites fenêtres romanes; ce sont les deux de la nef les plus rapprochées de l'abside, elles s'ouvrent à une grande élévation; l'autre, tout à fait à l'orient, au-dessus de l'autel, est à une hauteur moindre. La seconde fenêtre de l'abside m'a paru comparativement moderne et copiée sur les précédentes. Une porte ouverte près du pilastre méridional, et l'autre fenêtre du même côté, sont ogivales et paraissent appartenir au XIV* siècle. L'autel et le rétable sont de la fin du XV* siècle.
La porte est romane et s'ouvre dans le soubassement d'un avant -corps encadré par deux contre-forts plats. Elle est formée de deux archivoltes en plein-cintre retombant sur des colonnes à demi-engagées dans les pieds-droits. L'archivolte supérieure est ornée de tores peu saillants; la plus petite n'a pas de moulures. Les chapiteaux des quatre colonnes sont frustes et à peu près méconnaissables; ceux du nord étaient couverts de palmettes, ceux du sud de personnages. J'ai cru y reconnaître Daniel dans la fosse aux lions. La porte romane avait une troisième archivolte sous les deux précédentes; elle a été remplacée par une décoration assez laide du XV siècle. Les vantaux de cette époque sont encore en place.
Le puits, large et profond, creusé dans le roc vif, est placé contre la façade de la chapelle, entre l'avant-corps et le contre-fort de l'angle sud-ouest. Si l'on en croit la tradition et la terre qui résonne quand on frappe du [)ied au point F, un souterrain dont l'issue est fort loin dans la campagne partirait du château, traverserait le chemin, le vallon du nord, au milieu duquel existe une belle source (LJ, et passerait sous les rochers du bord opposé, sur lesquels s'élève un charmant colombier fSj, bâti probablement lui aussi par Jean de Piis.
Si l'on voulait faire une excursion dans les environs de Bisqueytan, on trouverait, à Fourens, un château sans caractère, ancienne demeure de la famille de Pontac, et près duquel existe la chapelle de Sainte-Remède. Ce sanctuaire a été bâti au XVI« siècle, sur une fontaine consacrée, et près d'un bois oîi fut trouvée, suivant la légende, une Vierge miraculeuse actuellement déposée dans l'église de Nérigean. Ce petit sanctuaire, de S^oO de long sur o""iO de large, se compose de doux étages. Dans le bas était le bassin de la fontaine, comblé maintenant et depuis peu de temps, pour détourner la source, et, au-dessus, la chapelle recouverte d'une voûte à nervures prismatiques.
.\ 130 mètres environ à l'est de cette chapelle, on en trouverait une autre qui paraît remonter
à la même époque. En se rendant à la métairie du Bois, on apercevrait, sur le plateau, à 50 mètres environ à l'ouest de cette métairie, une pieri-e levée haute et large de I^SO. Le métayer pourrait raconter comment, en défrichant le bois au milieu duquel s'élevait la pierre, il a déterré près d'elle, et sous de vieilles souches de chêne, des ossements humains; il conduirait, près de là, sur le bord d'un petit vallon, en face d'un oriJSce étroit servant d'entrée à une vaste caverne, où, en 18U, à l'arrivée des Anglais, les femmes des environs et leurs enfants se cachèrent avec ce qu'elles avaient de plus précieux. Il dirait qu'au milieu de la grotte passe un ruisseau d'eau limpide ; il raconterait comment, au temps jadis, une fée vola un enfant, le nourrit, puis le rendit à la mère. Depuis cette époque, cette caverne a pris le nom de la Grotte des Fées. Combien d'autres merveilles ne renferme pas ce coin poétique de l'Entre-deux-Mers, dont une des églises les plus curieuses est celle de Saint-Quentin, chef-lieu de la paroisse dans laquelle s'élève le château de Bisqueytan !
L'église de Saint-Quentin mériterait une monographie détaillée, qui ne peut entrer dans un ouvrage spécialement destiné à faire connaître les monuments militaires et non les édifices religieux. Aussi me contenterai-je de n'en donner qu'un aperçu. Le plan peut se diviser en deux portions bien distinctes : une nef composée de deux travées, avec un bas-côté qui en a trois, y compris le chœur, (^es portions sont du commencement du XVP siècle, et sont dues peut-être à la générosité de Barthélémy de Piis, dont le testament a été analysé plus haut. Ce qui le ferait supposer, alors même que le testament n'existerait pas, c'est un écusson sculpté sur le chevet du bas-côté, et écartelé des armes de Piis et de Foix, comme celui de la porte du château (Planche XIJ, n° 3). La nef remplace une nef romane, ainsi qu'on peut le voir par les fragments encore en place de l'ancienne porte occidentale.
Ce qu'il y a surtout de remarquable dans l'église de Saint-Quentin, c'est l'abside, composée d'un chœur voûté en berceau et d'un sanctuaire en cul-de-four. Généralement le chœur des églises de campagne de la Gironde ne se compose que d'une travée : celui-ci en a deux, et de plus le plan du premier étage de ce chœur diffère considérablement du soubassement. Cette différence de plan donne beaucoup de mouvement aux lignes architecturales de l'intérieur de l'édifice. Pour le soubassement, des contre-forts intérieurs, inégaux de largeur et de saillie, servent de lit à une colonne engagée, couronnée d'un tailloir sans chapiteau, ou plutôt d'un bandeau qui fait le tour de l'abside.
De chaque côté des pilastres et contre les parois du chœur s'élèvent, à la même hauteur que les précédentes, d'autres colonnes couronnées par le même bandeau. Sur le sommet des pilastres du soubassement et un peu en recul, ce qui donne au premier étage plus de largeur apparente qu'au rez-de-chaussée, reposent les bases d'un faisceau de trois colonnes accouplées, sur lesquelles retombent les arcs doubleaux de la voûte, qui, n'ayant pas trouvé dans ce dernier mur une résistance suffisante, l'ont poussé en dehors, ont pris en s'afFaissant la forme très-accusée d'anse de panier ainsi que la voûte elle-même, et ont, de cette façon, élargi la nef dans sa partie supérieure. Cet affaissement doit être très-ancien et n'a pas nécessité l'emploi de contre-forts postérieurs.
Le chœur offre à l'extérieur autant de bizarreries qu'à l'intérieur; ainsi, toutes les colonnettes du premier étage ne surmontent pas celles du soubassement; et comme il fallait leur donner un semblant de point d'appui, on les a montées sur un cul-de-lampe couvert de sculptures. Une arcalure en plein-cintre règne au premier étage.
Le .sanctuaire ne manque pas d'une certaine grandeur architecturale. Il est d'une régularité parfaite; les colonnes du premier étage retombent bien sur celles du soubassement, ou plutôt c'est la même colonne qui descend jusqu'au sol et qui est divisée par un anneau à la hauteur du bandeau
CHATEAU DE BISQUEYTAN 125
qui fait le tour de l'abside. Ces colonnes sont surmontées d'une arcature composée de sept arcs en plein-cintre, couronnés par une riche corniche qui forme, dans le chœur, le tailloir des chapiteaux. Dans le sanctuaire, on trouve encore une bizarrerie de construction : c'est que le premier étage est à faces droites, tandis que le soubassement est semi-circulaire; de plus, il y a sept faces à l'intérieur et neuf à l'extérieur.
La sculpture de l'église de Saint-Quentin est extrêmement curieuse : les chapiteaux, les cordons, les corniches, les tailloirs, les corbeaux, sont couverts de feuillages, d'enroulements, d'entrelacs, d'animaux, de personnages.
Le bandeau qui à l'extérieur sépare le premier étage du soubassement, prend autour des trois colonnes orientales l'aspect d'un véritable chapiteau, sans astragale il est vrai. Sur l'un d'eux est un bœuf et un lion; sur le suivant, trois faisceaux de pommes de pin; sur le troisième, deux rangs de feuilles d'acanthe dans le genre de celles que l'on trouve sur les chapiteaux gallo-romains. Entre le premier et le second chapiteau, le bandeau est couvert de deux bâtons horizontaux entourés de bandelettes terminées par deux fleurons en forme de feuilles d'acanthe. Entre les deux colonnes orientales existe un curieux bas-relief, complété par le cordon qui les relie. Cette sculpture, renfermée dans un cadre oblong, est malheureusement mutilée dans le milieu où l'on a percé un .soupirail pour éclairer le derrière de l'autel; ce qui, par contre, a quelque peu obscurci l'interprétation du sujet qu'il représente. A droite du spectateur, un personnage assis tient à la main droite un bâton, peut-être un sceptre : il est nu-tôte; il appuie la main gauche sur la poitrine d'un personnage auquel il a l'air de faire des recommandations; celui-ci, qui parait l'écouter avec impatience, est coiffé d'un bonnet pointu, ainsi que deux de ses compagnons qui s'avancent vers le milieu mutilé du tiibleau. Dans le haut de la portion mutilée, on voit un reste de nimbe, puis un personnage à demi assis, la tête appuyée sur la main droite, et tenant dans la main gauche un objet que je n'ai pu reconnaître. Deux arbres encadrent cette scène, où je vois dans le dernier personnage saint Joseph ; le nimbe couronnait la této de la sainte Vierge tenant sur ses genoux l'enfant Jésus que viennent adorer les trois Mages, coilles de bonnets pointus, comme c'est la coutume dans les sculptures de la Gironde représentant des sujets analogues. Le personnage assis est Hérode recommandant à un des Mages de venir lui dire où est l'Enfant lorsqu'il l'aura découvert. Dans le cordon qui est au-dessus du bas-relief, une main bénissant, la main de Dieu, sort des nuages; elle est appuyée sur le Saint-Esprit en forme d'oiseau, et qu'un ange tient par les pattes; un autre ange sort des nuages, au-dessous de la main divine. Cette intéressante sculpture, où les trois personnes divines sont présentes, est une adoration des Mages et une représentation curieuse de la sainte Trinité. Cette idée de faire tenir le Saint-Esprit par les pattes comme un oiseau prisonnier me paraît d'une adorable naïveté.
Je laisse de côté les sujets fantastiques, bizarres, obscènes, monstrueux; les personnages, les animaux, les sirènes, les femmes faisant des tours de force; les barriques, les feuillages de toutes les formes qui couvrent les médaillons et les chapiteaux de l'intérieur de cette remarquable abside, pour passer en revue les sculptures de l'intérieur, plus remarquables et plus curieuses encore que celles du dehors.
Sur les tailloirs des pilastres et des colonnes du soubassement, on remarque un dragon engoulant la queue d'un oiseau qui engoule la queue d'un autre oiseau, et ainsi de suite; puis des lions contournés se mordant réciproquement la patte. Ailleurs, un homme tient un livre écrit et paraît crier très-fort, c'est un prophète; un monstre dévore la tête de deux oi.seaux, un autre mange les
mains de deux hommes, etc., etc. Sur les chapiteaux du premier étage, on trouve lin centaure contourné qui décoche une flèche; Daniel dans la fosse aux lions, et le prophète Habacuc qui lui porte à manger; un groupe de personnages qui se disputent et se battent. Sur un chapiteau, on voit les différentes scènes du sacrifice d'Abraham : Dieu ordonne au patriarche de sacrifier son fils; Isaac portant le bois du bûcher est suivi par Abraham; Isaac, assis sur l'autel, attend le coup qui doit lui donner la mort; un ange retient le glaive et présente le bélier. Le baptême de Notre-Seigneur se voit sur un autre chapiteau; plus loin, saint Michel terrasse le dragon, et Samson déchire la gueule du lion.
Dans le sanctuaire, même richesse de sculptures : les corniches, les cordons, les chapiteaux en sont entièrement couverts. Au centre de l'un d'eux, un gros et gras personnage assis porte au cou une énorme bourse ; un diable placé à sa droite lui enfonce un bâton dans la bouche ou lui arrache la langue. A sa gauche, un troisième personnage maigre se serre le ventre avec ses deux mains; il est vêtu d'une robe courte et marche nu-pieds; c'est sans doute un pauvre affamé assistant au supplice du mauvais riche.
Toute la sculpture de cette église ressemble considérablement à celle de La Sauve (').
Il est une chose digne de remarque, c'est qu'outre le symbolisme qu'on peut découvrir dans toutes les sculptures de cette église qui ne sont pas purement historiques ou légendaires, on peut encore en retrouver dans son plan. Ainsi, dans le sanctuaire, on remarque à l'intérieur sept arcades et au dehors «ew/" faces. On trouve le même nombre de sept et de neuf de chaque côté du chœur, sept colonnes pour le soubassement et /lew/pour le premier étage : celles-ci divisées en trois groupes de trois chacune. Les fenêtres sont au nombre de sept, trois pour le sanctuaire et quatre pour le chœur : trois, sept et neuf sont des nombres mystiques (^).
L'église de Saint- Quentin d'ailleurs ne se recommande pas par son aspect extérieur : un orgueilleux clocher pointu n'attire pas les regards de la foule ; mais l'amateur, l'artiste ou l'archéologue, qui ne se laissent pas séduire par le bruit et la toilette, trouvent dans ce modeste monument de nombreux sujets d'attrayantes études.
CHATEAU DE PUJOLS
Canton de Pujols, arrondisseinen i de Libonrne.
La localité de Pujols, dont l'histoire écrite no commence qu'au XIV^ siècle, devait être un lieu fortifié ou du moins habité à une époque très-reculée. On trouve dans les environs quelques monuments celtiques (^), et l'église renferme un beau sarcophage chrétien, en marbre des premiers temps de l'établissement officiel du christianisme dans le pays (*).
Nous avons vu plus haut [^] que Guillaume-Raymond de Gensac, seigneur de Rauzan et de Pujols, ayant mécontenté par la prise du château de Bisqueytan le roi d'Angleterre, ce monarque le priva de ses seigneuries, qu'il donna à Guillaume Amanieu. En 1338, le château de Pujols fut
(') Voir mon AJbum de La Grande- Sauve. — (-) L'abbé Crosnier; Iconographie chrétienne; Bulletin numumental, vol. XIV, p. 49 et suiv. — (') Jouannet; Statistique de la Gironde. Guinodie; Histoire de Libourne. — (') Ce sarcophage a é'ié gravé dans le Cmnpte-rendu des Congrès archéologicjues de France, XXV» session, p. 54; et M. de Caumont doit, avant longtemps, en publier dans le Bulletin monumental d'autres dessins que je lui ai envoyés. — {'^) Voir Rauzan et Bisqueytan.
CHATEAU DE PUJOLS 127
pris par l'armée française, commandée par Raoul, comte d'Eu, et grossie par celle de Gaston XI, comte de Foix ('). Cette seigneurie fut restituée à cette époque à Guillaume-Raymond de Gensac; mais Guillaume-Raymond de Durfort ayant fait valoir des droits sur la seigneurie de Pujols, elle fut de nouveau reprise à Raymond-Guillaume de Gensac, le 28 octobre 1341 (^). Le 14 juin de la même année, les revenus et la justice de Pujols avaient été donnés à Guillaume Sans de Pommiers [^).
Jean de Madaillan, fils de Guillaume Aramon de Madaillan, seigneur de Rauzan, était seigneur (le Pujols; il reçut, en 1 378, du roi d'Angleterre 200 fr. pour les bons services qu'il lui avait rendus pendant la guerre qu'il soutenait contre Charles VI.
En 1417, le château de Pujols suivit la fortune de son voisin de Rauzan, et rentra dans le domaine du roi d'Angleterre, qui le donna le 11 février 1439 à son favori Bernard Angevin, qui parvint à se faire céder une grande partie des seigneuries de l'Entre-deux-Mers [^). Ce puissant personnage, dont la cupidité n'était jamais satisfaite, devant qui tout cédait, ne se contentait pas toujours de ce qu'il se faisait donner par Henri VI; « il s'empara de tous les fiefs de l'abbaye de )' La Sauve situés dans ses seigneuries, obligea les habitants à lui en payer les droits, empêcha la » nomination des prévôts auxquels l'abbaye confiait l'exercice de la haute et basse justice, enfin >' mit obstacle à la jouissance de ses privilèges de pêche, de navigation et de passage. » Mais là il s'adressait à plus fort que lui, et il fut obligé de restituer tout ce qu'il avait pris (^).
Depuis cette époque, la seigneurie de Pujols est restée dans les mains des seigneurs qui possédaient Rauzan ("). Pujols était une baronnie. Les seigneurs de Duras prenaient au XVII« siècle le titre de baron de Pujols. Les ruines du château appartiennent maintenant à la commune, qui y a installé la mairie, la justice de paix, etc.
Le plan du château de Pujols (Planche XLI, n° 6) est un polygone irrégulier, presque carré, entouré de trois côtés, au nord, à l'est et au sud, de larges fossés à peu près comblés actuellement. A l'ouest, il est protégé par la pente rapide du coteau sur lequel il s'élève. Une grande route passe actuellement au pied des murs de ce côté. Tous les murs du sud et une partie de ceux de l'ouest sont démolis jusqu'au niveau du sol, et le fossé du midi est entièrement comblé; de sorte que maintenant la place du bourg forme une immense terrasse, unie jusqu'au fond de la cour de la forteresse. Il est probable que cette place occupe l'emplacement d'une basse-cour et d'ouvrages avancés dans le genre de ceux qui existent devant le château de Rauzan, son contemporain. La porte devait être en J, mais on ne peut se livrer pour cela qu'à des conjectures.
Une particularité remarquable, c'est qu'ici, comme dans une partie du château de Rauzan et comme à Pommiers, il n'y a pas de grosses tours saillantes autour des courtines; mais de gros contre-forts, dont quelques-uns sont creux, en tiennent lieu. Ils sont pour la plupart surmontés d'échauguettes, et il est probable (|ue ceux qui n'avaient pas cet appendice étaient contournés par le chemin de ronde, ainsi qu'on l'a vu à Pommiers. La seule tour (Aj qui reste, et qui n'est pas eu saillie, s'élève au milieu de la façade septentrionale (Planche XLII); elle a trois étages, et le reste du château n'en a jamais eu que deux. On y montait par plusieurs escaliers, un entre autres qui est renfermé dans une tourelle saillante, au nord et au coin de la tour B. Les gros contre-forts CDEO, carrés dans le bas, sont surmontés d'échauguettes hexagones (Planche XLI, n" 7) à un ou à deux étages. Leurs meurtrières cruciformes ressemblent à celles de l'échauguette de Rauzan. Dans le
(') Guinodie; Hisloire de Libourne. — (') Rôles Gascons. — (') Idem. — (') Idem. — (') L'abbé Ciiot de La Ville; Histoire de ialjbaye et congrégation de Notre-Dame de la Grande Sauve, vol. II, p. 290. — (') Voir Raii/.un.
128 LA GUIENNE ANGLAJSE
contre-fort T existe, au deuxième étage, une petite chambre. Les défenses principales étaient donc portées au sommet des courtines, oii l'on voit encore les créneaux et les trous pour établir les hourds. Il ne reste plus que le corps-de-logis du nord, dans lequel les détails d'architecture, tels que cheminées, fenêtres à bancs, meurtrières, latrines (ces dernières sont placées aux points POQ). sont semblables à ceux que l'on trouve dans tous les autres châteaux de la Gironde du commencement du XI V siècle. En S existe un moucharaby qui défendait peut-être une poterne ou une
fenêtre basse.
Au nord-ouest s'avance un gros contre-fort (H), presque une tour, qui renferme dans sa partie inférieure, seule portion qui reste encore, une prison ou caveau dans lequel on entrait par un orifice pratiqué à la voûte. Ce contre-fort et les murs jusqu'en / sont démolis jusqu'à la hauteur d'un mètre au-dessus du sol de la cour.
Outre la porte principale, il y avait une grande poterne ogivale (K) au nord; elle était précédée d'un pont, très-probablement en bois, qui traversait le fossé et permettait d'aller dans le jardin qui occupait l'extrémité du coteau. Si j'ai indiqué une porte en J, c'est d'après les renseignements fournis par les habitants de la localité et par l'exemple des autres châteaux qui ont une porte principale et une ou plusieurs poternes; les murs complètement rasés et le fossé qui n'existe plus, m'ont empêché de m'assurer du fait par moi-même ; mais une seule porte ouverte an K. forçant à faire le tour presque complet du château pour y entrer, était assez dans les habitudes des ingénieurs du moyen âge.
Tel qu'il est, l'aspect du château de Pujols n'est pas séduisant; du seul côté par oii on peut le dessiner, il ressemble à une laide église (Planche XLII); de partout ailleurs il n'est pas plus beau et offre encore moins d'intérêt pittoresque; il ne devait pas en être ainsi lorsqu'il fut donné, au XV* siècle, à Bernard Angevin.
L'église de Pujols est un des monuments religieux les plus intéressants de l'arrondissement de Libourne : ses parties les plus anciennes datent de la fin du XII* siècle. A la fin du XV*, les seigneurs de Duras qui possédaient Pujols y firent de grandes réparations.
LA REOLE
Chef-lieu d'arrondissement.
Sur le plateau qui domine le vallon, en face du château de La Réole, existait une localité appelée Aillanl, dont l'emplacement porte encore le même nom. En 777, Charlemagne, en se rendant en Espagne, y fonda un couvent qu'il donna à l'abbaye de Fleury ou Saint-Benoît-sur- Loire, et qui porta le nom de Squirs. En 848, les Normands ravagèrent le pagus d'Aillard et démolirent le monastère de Squirs ('). Peu de temps après, il était possédé par un seigneur nommé Bernard ou Bertrand ; car alors il régnait dans l'Église un usage blâmé par les hommes les plus honorables du clergé de l'époque : les comtes et les autres grands seigneurs disposaient des évêchés et des aboayes de leur domaine, et les vendaient même aux plus offrants. Bernard, voyant que la discipline ecclésiastique s'était très-relâchée à Squirs, remit le couvent à l'abbé Adasius pour y
(') M. Dupin; Notice histor. et statist. sur La Réole. p. 107. — Archives histor. du départ, de la Gironde, t. II, p. 232.
rétablir l'ordre, et voulut qu'il fût désormais sous la main du Roi. En 977, Gombaud, évêque de Bazas, et son frère Guillaume Sanche, duc de Gascogne, rebâtirent le monastère, le rendirent à l'abbaye de Fleury, changèrent son nom en celui de Régula (la règle), dont on a fait La Réole, le dotèrent magnifiquement, et engagèrent l'abbé, nommé Ricard, à construire une ville, à lui donner des lois et des coutumes, qu'ils ratifièrent aussitôt (').
Telle fut l'origine de La Réole, qui, après Bordeaux et Libourne, est la ville la plus considérable du département de la Gironde. C'est aussi une de celles qui ont joué le plus grand rôle dans l'histoire du pays dont elle fait partie.
Le changement dans la discipline du couvent ne se fit pas sans troubles. Ricard, abbé de Fleury, avait eu la malheureuse idée d'envoyer à La Réole des moines de la maison -mère qui ne purent s'entendre avec les membres de l'ancien monastère. Langage, mœurs, coutumes, haines nationales, tout devait diviser les religieux des deux nations. Aussi, une guerre ouverte ne tardât-elle pas à se déclarer. Saint Abbon, qui avait succédé à Ricard, accouru à la première nouvelle, crut, avec quelques règlements, avoir rétabli la concorde, et repartit; mais la querelle devenant plus sérieuse, il fut obligé de revenir sur ses pas. Il arriva à La Réole le 10 novembre 1004. Le lendemain, jour de la Saint-Martin, un conflit eut lieu entre les Gascons vassaux du monastère et les Francs de la suite de saint .\bbon; celui-ci eut bien de la peine à séparer les combattants. Le 12 novembre, un moine de La Réole, nommé Anézan, avait mangé hors du monastère sans permission : saint Abbon le réprimanda; mais au même instant des cris séditieux se firent entendre; des injures, on en vint aux coups : les habitants de La Réole se ruèrent sur les Francs de la suite de l'abbé; celui-ci, voulant apaiser le tumulte, reçut un coup de lance dans le côté, et mourut le lendemain 13 novembre dans les bras de ses domestiques. Il fut enterré dan? l'église de La Réole, devant l'autel de Saint-Benoît; on l'honora dès lors comme un martyr, et l'on rapporte que plusieurs miracles furent faits à son tombeau. Amaubin, vicomte de La Réole et parent du moine Aimoin, historien de saint Abbon, préserva les moines francs de la fureur des habitants. Le comte Bernard, qui avait aidé saint Abbon, lors de son premier voyage, à établir les règlements propres à assurer la concorde dans le monastère, punit sévèrement les coupables, fit pendre les uns, brûler les autres, et mit les Francs en possession exclusive du couvent; mais, consumé par une maladie de langueur, il mourut le 24 décembre de l'année suivante, empoisonné, croit-on, par les Gascons, qui ne lui pardonnaient pas sa partialité pour des étrangers (*).
En 1186, Henri IH, roi d'Angleterre, fit démolir le couvent de Squirs; on fut obligé d'en faire le siège à cause de la résistance des religieux, qui obtinrent, quelques années après, la permission de s'établir dans la ville, où, en 1200, Jean-sans-Terre leur donna une maison pour leur tenir lieu de monastère. Pendant le siège, le caveau où reposait le corps de saint Abbon fut détruit; mais les Bénédictins le retirèrent et le placèrent hors du sanctuaire, au sud, sous un arceau où les Huguenots le détruisirent de nouveau (^).
.\u commencement du XII* siècle, La Réole avait pris assez d'importance pour qu'un péage sur la Garonne, établi sous ses murs par Bertrand, vicomte de Benauges, fût pour lui une source de grands revenus. Guillaume IX, duc d'Aquitaine, à son retour de la seconde croisade, convoqua dans cette ville la cour de Gascogne, sur la demande des moines de La Réole, qui se plaignaient de ce
(') Archive» hifloriques de la Gironde (anciennes coutumes de La Réole), t. II, p. 231. — Les fiiuiiiiiics do La Réole sont, à ce qu'on croit, les plus anciennes qui aient été fixt'es par écrit. — (') M' Dupin; Notice historique et slitlislique sur La Réulc. p. in. — L'abbé J.-J. Monlozun; Histoire de la Gascogne. — y'] M' IJiipin; Xolice.... etc.
Vol. I. 17
que le péage lésait énormément les habitants des contrées voisines. Les seigneurs qui composaient l'assemblée contraignirent le vicomte de Benauges à l'abolir. Cette ville était devenue une cité de premier ordre : Richard Cœur-de-Lion l'habita souvent et l'embellit de monuments qui font encore notre admiration. 11 y convoqua, en 1190, les seigneurs et les prêtres désignés pour l'accompagner en Palestine. Jean-sans-Terre n'oublia pas non plus ses fidèles bourgeois de La Réole. Par une charte datée du 11 novembre 1207, il les prit sous sa haute protection, leur concéda le droit qu'avaient les bourgeois de Bordeaux de faire le commerce dans toutes ses possessions, d'aller et de venir librement avec leurs marchandises , et défendit à qui que ce fût de leur porter préjudice (').
Malgré son amour pour les rois anglais et les fortifications importantes dont elle avait été entourée à la fin du XIP siècle, la ville ne put résister au comte de la Marche et au maréchal de France, Henri Clément, qui vinrent l'assiéger en 1224. Les Réolais capitulèrent à condition que le roi de France, Louis VIII, leur conserverait la franchise de leurs marchandises dans la Gascogne et dans le Poitou; en retour, ils devaient remettre le château entre les mains du roi, qui serait libre de le réparer, mais en donnant aux bourgeois une indemnité pour les terrains à prendre, ou de le reconstruire dans la partie de la ville qui lui paraîtrait la plus convenable, mais toujours en payant le terrain dont il aurait besoin à cet effet. La ville ne devait pas sortir de ses mains ni de celle de ses successeurs, et il ne devait pas démolir les fortifications. Il bannit à perpétuité les bourgeois qui sans doute lui avaient opposé le plus de résisiance, et confisqua leurs biens. Parmi les bannis, on trouve cinq membres de la puissante famille de Piis : Raymond, Déodat, Pierre, Guillaume et Bertrand; puis Etienne Quarrer, Raymond Myganh, Douât Usclat. Leurs fils et leur postérité étaient également bannis. Ils ne devaient jamais approcher de La Réole à une distance moindre de deux lieues. S'ils enfreignaient ce dernier ordre, les habitants pouvaient les prendre et les arrêter, sans les tuer cependant. Une autre charte du même roi, accordée la même année, est une confirmation des anciens privilèges municipaux dont la ville avait joui sous Henri et Richard, rois d'Angleterre {^).
Louis VIII avait conquis presque toute la Guiènne avant qu'Henri III ait pu envoyer des secours; mais à la fin le roi d'Angleterre équipa une flotte qui transporta à Bordeaux une armée commandée par Richard, son frère, et le comte de Salisbury. Les Anglais furent reçus presque partout avec enthousiasme, et réduisirent tout le pays sous leur obéissance, sauf Bergerac et La Réole. Celle-ci résista vigoureusement et resta au roi de France, qui lui confirma de nouveau ses privilèges. Elle dut cependant ne pas tarder à se soumettre aux Anglais, puisqu'en 1 230 un traité d'union fut passé entre cette ville et Bordeaux. Elles ne devaient rien faire sans leur consentement mutuel, et, en cas de guerre, devaient se porter secours.
La lutte continuait toujours entre la France et l'Angleterre. Saint Louis et Henri III faisaient d'immenses préparatifs avant d'en venir aux mains : celui-ci demandait des secours à toutes les villes de la Guienne. Étant à Pons, il écrivit, le 31 mai 1242, aux maires et aux communes de Bordeaux, de Bayonne et de Saint-Émilion, aux conseils et aux prud'hommes de Saint-Macaire, de Langon, de Bazas et de La Réole, de se trouver à Royan, bien pourvus d'armes et de chevaux; il manda également au sénéchal de Gascogne de lui envoyer tous les archers qu'il pourrait trouver (^).
(') liymer, tom. I, pars 1», p. 125. Londini, 1825. — {') Compté-rendu des tiafauxde la Commission des .Voîutments historiques du département de la Gironde pendant l'année I8i6-i1, page.s 47 et 70. — i^) Hymer; tom. I, pars 1», pages 140 et 143, 3- édit.
Tous ces préparatifs furent impuissants contre le talent du roi de France et le courage de son armée. Il fut vaincu, avec son allié le comte de la Marche, le 22 juillet de la même année, à Taillebourg sur la Charente. Après cette défaite, il visita quelques villes de la Guienne, entre autres La Réole, oii il se trouvait le 10 novembre (').
Le roi de France continua la guerre, et deux ans après quelques habitants de cette dernière ville la livrèrent par trahison aux Français, ainsi que l'atteste une lettre de la commune de Sainte-Bazeille à Henri III (^). Ce monarque eut quelques années après (1231) de sérieux démêlés avec les seigneurs de la Guienne. Il avait envoyé Simon de Montfort, comte de Leycester, pour les gouverner. Sa tyrannie devint tellement insupportable, que les seigneurs et les villes du pays, à la tête desquels était Gaston de Béarn, se révoltèrent contre lui, tout en protestant de leur fidélité au roi d'Angleterre. Celui-ci n'en tint d'abord aucun compte, et prit fait et cause pour son lieutenant.
En outre, Alphonse de Castille faisait valoir d'anciens droits sur le Bordelais, que ses troupes occupaient en partie.
Les bourgeois de La Réole, mécontents comme tout le monde, déclarèrent qu'ils se donneraient à un autre maître si on ne leur rendait pas justice contre Simon de Montfort ; ils ne furent pas écoutés, et se révoltèrent. Simon fut obligé de repasser en Angleterre. Le roi, espérant arranger diplomatiquement l'affaire, envoya deux députés aux révoltés, dont !e chef était à La Réole, pour les engager à venir en Angleterre, où ils s'expliqueraient. Les Gascons répondirent qu'ils ne quitteraient pas leur pays sans de bonnes garanties, de peur de perdre leurs forteresses. Cependant, deux partis divisant La Réole, l'un d'eux s'était emparé du château, et l'autre se tenait dans la ville. Le premier avait été secouru par Guillaume Pigorel, lieutenant de Leycester, et avait sans doute attaqué ceux de la cité, qui, tout en protestant qu'ils ne voulaient pas attenter aux droits du roi d'Angleterre, battaient le château avec des engins formidables. Les députes du roi, voyant où en étaient les choses, pensèrent que le meilleur parti à prendre était de travailler à une trêve, qui fut, en effet, couclue pour durer jusqu'à la Saint- Jean-Baptiste.
Les Gascons passèrent alors en Angleterre, mais n'obtinrent que des promesses illusoires. Le roi laissa à Simon son commandement. Celui-ci leva des troupes, et leur promit les dépouilles de la Gascogne; mais il fut vaincu : les Gascons se trouvèrent alors à peu près maîtres chez eux ('). L'affaire devenant très-sérieuse, le roi usa de ruse : il fit d'immenses préparatifs, et fit croire au Pape qu'il avait l'intention de passer en Terre-Sainte, et lui demanda de prendre ses États sous sa protection en excommuniant les rebelles. Le Doyen de Saint-André de Bordeaux fut chargé de prononcer cette sentence. Il excomnmnia, en conséquence : Gaston de Béarn; les vicomtes de Fronsac et de Castillon; Guillaume, prieur du Mas; Bertrand de La Dye; le maire et tous les jurais de La Réole; Bernard de Bonyll, et généralement tous les rebelles (*). Mais, au lieu de se diriger vers la Palestine, Henri III entra dans la Gironde avec trois cents gros navires, et arriva à Bordeaux au milieu de l'été (1233). Le 8 septembre, il était campé devant La Réole, qu'il commença à assiéger. Les habitans opposèrent une vigoureuse résistance; ils transformèrent l'église en forteresse, et y établirent des engins qui lançaient des pierres d'une grosseur énorme, et des traits d'une grandeur si démesurée, qu'on les envoya en Angleterre comme une merveille. Cette défense héroïque leur procura une honorable capitulation, qui fut signée le 29 septembre (''). Les Gascons
(') Rymer; tom. I, pars 1", p. 145; 3"^ édit. — (») Samazeuilh ; Histoire de VAgenais.du Condumuis el du Bazadais, vol. I, p. 169. — (') Voir les historiens de Bordeaux et de la Gascogne, — (') Rymer; tom. IV, pars 1", p. 176, 3" édit. — (') Marca ; Histoire du néam.
reprirent vite la ville, qui fut de nouveau assiégée le 15 novembre 1253 par Olivier de Chalais
sur l'ordre de Henri III. Ce monarque fit démolir la partie de l'église qui avait servi de forteresse (').
Cependant, la révolte continuant, le roi prit des moyens plus doux : il promit de pardonner et de tout oublier; il maria son fils Edouard avec Éléonore, sœur du roi de Castille, et, par le traité qui suivit, il fut convenu qu'il réparerait tous les dommages causés par la guerre. Guillaume, prieur du Mas, fut chargé par les habitants de La Réole d'écrire qu'ils déchargeaient Henri HI des dédommagements qu'ils étaient en droit d'exiger : « Pour l'honneur du roi, écrivait-il de Bordeaux au mois d'août 1254, pour obtenir sa paix et ses bonnes grâces, et celle d'Edouard son fils aîné, pour l'utilité de la ville, et à cause du pardon et des concessions qu'il a accordées à Gaillard du Soleil et à ses amis, je décharge le roi d'Angleterre, au nom du peuple que je représente, de l'amende qu'il s'est engagée à payer (^). » De son côté, le roi de Castille avait écrit au vicomte de Béarn, aux barons de Gascogne, au prieur du Mas, au maire et aux jurats de La Réole, etc., de remettre au roi et à son fils Edouard leurs châteaux, leurs villes et leurs terres (^). La Guienne alors rentra dans un calme relatif.
Au mois d'août de l'année suivante, Edouard vint à La Réole pour recevoir le serment de fidélité des habitants et confirmer leurs anciens privilèges. Voici les serments qui furent prêtés en cette occasion : « Sachent, tous ceux qui ces présentes verront et entendront, que l'an 1255, au mois » d'août, notre seigneur Edouard, fils premier ne et héritier de notre seigneur Henri, par la grâce » de Dieu, roi d'Angleterre, étant venu en la ville de La Réole, a juré aux prud'hommes, aux jurats » et à tous les habitants de ladite ville, qu'il leur sera bon et loyal seigneur, qu'il leur conservera » leurs fors et coutumes, et les établissements et privilèges de ladite ville.
» Ensuite, le prévôt, les jurats et le peuple (lot lo commun) de la ville, ont juré audit seigneur » Edouard qu'ils seront bons et fidèles, et qu'ils garderont corps et membres à leur loyal pouvoir, » sous la réserve des droits à l'église de La Réole. «
Puis, le roi leur donna pour sénéchal Etienne Balsan, alors sénéchal de Gascogne, qui fit aux Réolais un serment à peu près semblable à celui du roi (^).
Ce prince, devenu roi d'Angleterre, confirma de nouveau, en 1292-93, les privilèges de La Réole (»).
A la fin du XIIP siècle, le roi d'Angleterre, trompé par la cour de France, écrivit aux principaux seigneurs de Gascogne, entre autres à deux bourgeois de La Réole, Guillaume de Piis et Raymond du Mirail, pour se plaindre de Philippe-le-Bel, qui lui avait frauduleusement enlevé la Gascogne, et les engagea à lui être fidèles dans la guerre qu'il est obligé d'entreprendre (*'); puis, il envoya en Guienne une puissante flotte, commandée par son neveu Jean de Bretagne, qui s'empara de La Réole. Mais en 1296, Charles de Valois, frère de Philippe de France, et le connétable Raoul de Nesle, reprirent sur les Anglais les villes conquises par Jean (^). En 1303, la Guienne, qui était restée dix ans au pouvoir de la France, fut rendue à l'Angleterre. La paix ne pouvait cependant être de longue durée, et ces deux puissances n'attendaient qu'une occasion pour recommencer la lutte. Cette occasion n'était pas encore favorable pour le roi d'Angleterre, qui était complètement absorbé par la guerre qu'il faisait aux Écossais. 11 y employait tous ses hommes et tout son argent;
(') Nous verrons plus tard, en étudiant l'église, si l'ordre de cette ddmolition fut exécuté à la lettre. — (') Rynier; tom. I, pars 1», p. 185, 3= édit. — («) Id., id., p. 181, 3» éd. — (♦) Archives historiques de la Gironde, vol. II, p. 256 (Coutumes de La Réole, a IG, 17 et 18). — ['•] Rôles Gascons.— (•) Ilymer; tom. I, pars 2», p. 806 Londini, 181G. - (') M' Dupin; A'otice etc.
aussi s'adressait-il souvent, pour en obtenir, aux prélats, aux seigneurs et aux villes de la Gascogne. En 1316 et 1321, il écrivait aux jurats et à la commune de La Réole, et, en 1323, au prieur de Saint-Pierre de cette ville, de lui envoyer des subsides; il assurait que ces dons tout gratuits ne tireraient, par la suite, à aucune conséquence pour eux, et ne seraient pas un précédent pour en exiger de semblables à l'avenir (').
Les Français cependant supportaient les trêves avec impatience, et de leur côté les Anglais ne négligeaient rien pour mettre le pays en état de défense; ils avaient des agents secrets qui instruisaient le roi de tout ce qui se passait. On annonçait aux seigneurs et aux villes de Gascogne et de Guienne que le roi allait venir; on cherchait par tous les moyens à les engager à rester fidèles. Ces agents, connaissant l'importance de la place de La Réole, engageaient Edouard à remercier particulièrement cette ville, qui s'était bien montrée.
Voici le passage de ce Mémoire qui concerne la ville qui nous occupe : « 20° Item, bon est à » penser de touz les amis le roi de Gascoigne q'ils soient confortez de la venue le roi par ses » lettres ou en autre manere les doigne confort, si que lour corages demurgent estables devers lui » et nomeement les bones villes qe demoerent en sa mayn, et de niannder lettre de credence par » gentz a ceo covenables, a ceux qui sont les plus avant raenour des villes qe sont hors de sa main » pur atrere lour corages devers le roi, et nomeement à ceux de la Reule, pur ceo q'ils uni bien » serviz et granment prestes de lur, de quoi ils doyvent estre merciez, ove bêle promesse de grâce, » et de ceo q'ils unt molt perduz de lour, le roi les doit compleindre, et les doit mettre en certeine » espérance de recoverir toutes lour pertes, et doit faire mension en ses lettres, q'ii ad sur ceo » mannde en partie sa entencion au connte, et qe le connte face enquere de lour damages, et lui » en certifie, et si le roi soit tendre de ceux de la Reule, il trovera touz les autres de la terre plus » enclinz à lui (*). » Ces conseils étaient donnés le 16 octobre 1325. Déjà, le 30 septembre de l'année précédente, Edouard II avait écrit aux jurats et à la commune de La Réole pour les engager à lui être fidèles dans la guerre contre la France; il leur avait recommandé de l'instruire de temps en temps de l'état du pays et des nouvelles qu'ils pourraient apprendre, afin qu'il pût, avec plus de sûreté, aviser à ce qu'il devra faire. « Confortez vous, leur écrivait-il, et sciez de bon quer, comme » nous nous fions de vous; qar nous vous aiderons enterement (''). »
Après l'affaire du château de Montpezat, qui fut la première étincelle de la guerre, le roi de France envoya en Guienne son oncle, le comte de Valois, à la tête d'une puissante armée. A cette occasion, Edouard II écrivit, le 6 octobre 132i, au duc de Bretagne, pour se plaindre que le roi de France « voluntriuement, et sauns cause, .sauve sa révérence, et saunz quecunque procès faire » meement devant les piers en la grant chambre, si come il afferoit, sans égard pour paix faite » entre eux, pour leur parenté, a envoyé son oncle Charles, ofl graunt host, dans le duché, ou il » fait de grands dommages, et ad ja assege nostre cher frère, son neveu Edmond, counte de Kent, » en nostre ville de la Rieule. » Edouard pria, en conséquence, le duc de Bretagne de tâcher, par un moyen quelconque, de faire cesser cet état de choses (*).
Le comte de Kent, en effet, s'était renfermé dans La Réole, qu'il se disposait à défendre avec opiniâtreté. Un parti français, qui s'était avancé trop près de la ville avant l'arrivée du gros de l'armée, fut attaqué à l'improviste et forcé de fuir. Dans cette action furent tués le seigneur de Saint-Florentin et quelques autres chevaliers. Valois attacpia la place avec tant de vigueur, que le
(') Archives historiques de la Gironde, tom. II, p. .320. — Itynier; vol. II, pars 1", p. 467 et 503. Londini, 1818. — (') J. Delpil; Dixumenls , p. 58. - (») Rymer; tom. II, pars 1", p 571. Londini, 1818. — i') Idem, ibid., p. 573.
comte de Kent, voyant qu'il ne pouvait résister, ou plutôt cédant aux insinuations perfides de larchevêque de Dublin, qu'Edouard avait donné comme conseil à son frère, offrit le 22 septembre <324, et contre la volonté des personnes qui restaient fidèles au roi anglais ('), de se rendre à la condition qu'on accorderait à la ville une capitulation honorable, et que lui-même pourrait passer en Angleterre pour engager Edouard à acquiescer aux conditions imposées par le roi de France. Si Edouard refusait, il devait revenir se constituer prisonnier. Cette demande lui fut accordée, et, comme gage de sa parole, il donna pour otages quatre de ses chevaliers : Jean de Beauchamps, Nicole de Grey, Jean de Nevill et Jean de Wateville. Edouard consentit à ce que Philippe voulait, mais il céda la Guienne à son fils. Agé de treize ans, et ce fut ce jeune prince qui vint rendre hommage au roi de France. Le comte de Valois accorda aux habitants de la ville des privilèges qui furent confirmés trois ans plus tard par Charles-le-Bel [^).
Vingt ans après (1345), la ville de La Réole soutint encore un siège mémorable. Edouard III, à la mort de Charles-le-Bel, prétendit avoir des droits à la couronne de France; mais occupé alors par la guerre d'Ecosse, il rendit hommage à Philippe de Valois. Débarrassé des Écossais, il envoya en Guienne le comte de Derby ^ la tète d'une puissante armée. Ce général prit d'abord Bergerac. Les seigneurs qui s'y trouvaient partirent de nuit et se retirèrent à La Réole, où se renferma aussi le comte de l'Isle, « qui fit réparer la ville et la forteresse tellement qu'elle n'avoit garde d'assaut qu'on y fit, sur un mois ou deux. » Là, ces seigneurs tinrent conseil, et il fut convenu qu'ils se disperseraient dans les diverses forteresses des environs, et qu'un corps de quatre ou cinq cents hommes tiendrait la campagne (^).
Après la prise de Bergerac, le comte de Derby résolut d'aller attaquer les forteresses de la haute Garonne. Ici, je laisse parler Froissart : « Or, vint le comte Henry Derby atout ses gens devant La Réole, et l'assiégea fortement et destroitement, et mit bastides sur les chemins en telle manière que nulles pourvéances ne pouvoient venir ni entrer dedans la ville. De la ville et du châtel de La Réole étoit capitaine pour le temps un chevalier de Provence, qui se nommoit messire Aghos de Baulx (^); et avoit dessous lui et de sa charge plusieurs bons compagnons, qui la ville tinrent suffisamment. Si vous dis qu'il y eut plusieurs grands assauts, car presque tous les jours y assailloit-on, et traioient et escarmouchoient les archers à ceux de dedans. Si en y avoit souvent des blessés des uns et des autres. Tant y fut le siège que en la saison bien avant, car ils cuidoient être confortés du roi de France ou du duc de Normandie, mais non furent.
» Les Anglois qui séoient devant La Réole, et qui y furent neuf semaines et plus, avoient fait ouvrer et charpenter deux beffrois de gros merrains à trois étages, et séant chacun beffroi sur quatre roes; et étoient ces beffrois du lez de la ville tous couverts de cuir boulu, pour défendre du feu et du trait, et avoient en chacun étage cent archers. Si amenèrent les Anglois, à force d'hommes, ces deux beffrois jusques aux murs; car entreraentes que on les avoit ouvrés, ils avoient fait emplir les fosses si avant que pour conduire tout aise leurs beffrois. Si commencèrent ceux qui étoient en ces étages à traire durement et fortement à ceux qui se tenoient aux défences ; et tiroient si roide et si ouniement (tous à la fois) que à peine s'osoit nul montrer, s'il n'étoit trop fort armé et bien pavaisé contre le trait. Entre ces deux beffrois, qui étoient arrêtés devant les murs, avoient deux cents compagnons atout boyaux et grands pics de fer et autres instruments
(') Rymer, torn. II, pars lo, p. COO. Londini, 1818. (Leî8 mai 1325, Edouard II écrivit au Pape pour se plaindre de l'artbeôqi.ie de Dublin, qui fut chajisé du royaume.) — {^) Archives historiques de la Gironde, tom. I, p. 300. — p; Froissart. — (') Il l'Sl nommé Agout de Baux dans l'Histoire du Languedoc.
» pour effondrer le mur; et ja en avoient assez de pierres otées et rompues, car nul n'osoit appro- » cher pour défendre; car les archers qui étoient haut es étages r'apparoient dessus tous les murs » et traioient trop roidement et ouniement. Par cet état et assaut et par force eut été la ville de » La Réole prise et conquise sans nul remède, quant tous les bourgeois de la ville, qui tous effrayés » étoient, s'en vinrent à l'une des portes et demandèrent le seigneur de Mauny, ou aucun grand » seigneur de l'ost à qui ils pussent parler. Ces nouvelles vinrent au comte Derby : si y envoya le » sire de Mauny et le baron de Stanford pour savoir qu'ils vouloient dire ni mettre avant. Si trou- » verent que les hommes de la ville se vouloient rendre, saufs leurs corps et leurs biens. Les che- » valiers qui là avoient été envoyés, répondirent que rien n'en accepteroient sans le sçu du comte » Derby : « Si irons parler à lui et tantôt retournerons devers vous; si vous dirons son intention. »
» Quand messire Aghos de Baulx sentit que ceux de La Réole se vouloient rendre, il ne voulut » oncques être à leur traité, mais se partit d'eux et se bouta dedans le chatel de La Réole, atout » ce qu'il avoit de compaignons, et y fit mettre et mener, tendis que ces traités se faisoient, » grand'quantité de vins et de pourvéances de la ville; et puis s'enclorent dedans, et dirent qu'ils ne » se rendroient mie ain>i. Or, vinrent les dessus dits chevaliers au comte Derby, et lui contèrent » comment les bourgeois de La Réole se vouloient rendre, saufs leurs corps et leurs biens. Le comte » demanda si le capitaine de laiens avoit été à ce traité. Ils répondirent que nenni, fors tant seule- » ment que les hommes de la ville. « Or, allez voir, dit le comte aux chevaliers, pourquoi il n'y I) est, et comment il se veut maintenir. » Ils dirent : « Sire, volontiers. » Lors retournèrent arrière » jusqu'aux barrières, et demandèrent à ceux de la ville : « Votre capitaine, où est-il? Ne veut-il » point être de ce traité? » Us répondirent : « Nous ne parlons que de nous-mêmes : il fasse à sa » volonté ; il s'est ja bouté au châtel et montre qu'il le voudra tenir quoique nous devenons Anglois. »
» Adonc retournèrent les chevaliers devers le comte Derby, et lui relatèrent la besogne ainsi » qu'elle alloit. Quand le comte ouït ce, si n'en fut mie moins pensif; et quand il eut pensé une » pièce, si dit : « Allez, allez, prenez-les à merci; par la ville prendrons-nous le châtel. » Lors se » départirent les dessus dits dudit comte, et vinrent de rechef à ceux de La Réole, et les reçurent » à merci, parmi ce (sous condition de) qu'ils vinrent sur les champs apporter les clefs de la ville <> au comte Derby, et lui présentèrent en disant : « Cher sire et honoré, de ce jour en avant nous » reconnoissons à être vos féaux subjets et nous mettons du tout en l'obéissance du roi d'Angle- >' terre. » Ainsi devinrent hommes ceux de La Réole en ce temps par conquét au roi d'Angleterre. » Avec tout ce, le comte Derby leur fit jurer sur la tête qu'ils ne conforteroient en rien ceux du " châtel de La Réole, mais leur seroient ennemis et les grèveroient de tout leur pouvoir. Ils le » jurèrent solemnelloraenl. Par ainsi vinrent-ils à paix, et fit défendre le comte, sur la hart, que » nul ne fit mal à ceux de La Réole.
» Ainsi eut le comte Derby la ville de La Réole; mais le châtel se tenoit encore, qui bien étoit " pourvu et garni de bonnes gens, de bon capitaine et sftr, et de grand'artillerie. Si se traict ledit » comte dedans la ville de La Réole, et y fit traire toutes ses gens, et environner le châtel, et » dresser devant tous les engins qui nuit et jour jetoient contre les murs dudit châtel. Mais trop » petit l'empiroient, car ils étoient haut malement et de pierre dure, et ouvrés jadis de mains de » Sarrasins, qui faisoient les soudures si fortes et les ouvrages si étranges, que ce n'est point de » comparaison à ceux de maintenant.
» Quand le comte Derby et messire Gautier de Mauny virent qu'ils perdoient leur temps par » ces engins, si les firent cesser, et s'avisèrent qu'ils ouvreroient d'un autre métier. Ils avoient des
13i) LA GUIENNE ANGLAISE
» mineurs; car oncques ne furent sans eux tant qu'ils guerriassent, et leur demandèrent si on » pourroit miner le châtel de La Réole. Ils répondirent qu'ils y essaieroient volontiers. Lors avisèrent » leur mine et commencèrent à ouvrer et à miner fort et roide, et aller par dessous les fossés : si
» ne fut mie sitôt fait le comte Derby sist plus de onze semaines.
» Tant ouvrèrent les mineurs que le comte Derby avoit mis en œuvre, qu'ils vinrent dessous le » châtel, et si avant qu'ils abattirent une basse tour des chaingles (') du donjon. Mais à la maître » tour du donjon ne pouvoient nul mal faire, car elle étoit maçonnée sur une roche dont on ne » pouvoit trouver le fond. Bien s'apperçut messire Aghos de Baulx que on les minoit : si en fut en ). doute, car, au voir dire, c'est grand effroi pour gens qui sont en une forteresse, quand ils sentent » que on les mine. Si en parla à ses compaignons, par manière de conseil, à savoir comment ils » s'en pourroient maintenir; et bien leur dit qu'ils étoient en grand péril, puisque on leur alloit par » ce tour. Les compagnons ne furent mie bien assurés de ces paroles, car nul ne meurt volontiers, » puisqu'il peut finer par autres gages (quand il peut sortir d'embarras autrement). Si lui dirent les » chevaliers : « Sire, vous êtes notre capitaine et notre gardien, si devons tous obéir et user par » vous, voir est que nous nous sommes moult honorablement ici tenus et n'auront nul blâme en » avant de nous composer au comte Derby ; si parlons à lui, à savoir s'il nous laisseroit jamais )) partir, saufs nos corps et nos biens, et nous lui rendrons la forteresse, puisque autrement ne » pouvons finer (trouver). »
» A ces paroles s'accorda messire Aghos de Baulx, et vint jus de la grosse tour; si bouta sa tête » hors d'une basse fenêtre qui là étoit, et fit signe qu'il vouloit parler au quelque fiit de l'ost. » Tantôt fut appareillé qui vint avant. On lui demanda ce qu'il vouloit dire. 11 dit qu'il vouloit » parler au comte Derby, ou à messire Gautier de Mauny. On lui répondit que on leur feroit savoir » volontiers. Si vinrent ceux qui là avoient été devers le comte Derby, et lui recordèrent ces » nouvelles. Le comte, qui eut grand désir de savoir quelle chose messire Aghos vouloit dire, » monta tantôt à cheval et emmena avec lui messire Gautier de Mauny et messire Richard de » Stanford, et leur dit : «Allons jusques à la forteresse voir et savoir que le capitaine nous veut. » » Si chevauchèrent celle part. Quand ils furent là venus, messire Aghos ota son chaperon tout » jus, et les salua bellement l'un après l'autre, et puis dit : « Seigneurs, il est bien vrai que le roi » de France m'a envoyé en cette ville et en ce châtel pour le garder et défendre à mon loyal » pouvoir; vous savez comment je m'en suis acquitté, et voudrois encore faire; mais toujours ne » peut-on pas demeurer en un lieu. Je m'en partirois volontiers et aussi tous mes compaignons, s'il " vous plaisoit; et voudrions aller demeurer autre part, mais que nous eussions votre congé. Si )) nous laissiez partir, sauf nos corps et nos biens, et nous vous rendrons la forteresse. » Adonc » répondit le comte Derdy, et dit : « Messire Aghos, messire Aghos, vous n'en irez pas ainsi; nous )' savons bien que nous vous avons si étreints et si menés que nous vous aurons quand nous » voudrons; car votre forteresse ne gît que sur étais; si vous rendez simplement, et ainsi serez » vous reçus. » Lors répondit messire Aghos, et dit : « Certes, sire, s'il nous convenoit entrer en » ce parti, je tiens en vous tant d'honneur et de gentillesse que vous ne nous feriez fort toute » courtoisie, ainsi que vous voudriez que le roi de France ou le duc de Normandie fit à vos cheva- » liers, ou à vous-même, si vous étiez au parti d'armes où nous sommes à présent, si ne blesserez » mie, s'il plait à Dieu, la gentillesse ni la noblesse de vous, pour un peu de soudoyers qui si sont,
(') Chaingles, encuinte, pare fermé ilo mur ou de liuies. (Uucunge.)
» qui ont gagné à grand peine leurs deniers et que j'ai amenés avec moi de Provence, de Savoye, » et du Dauphiné de Vienne. Car sachez que si le moindre des nôtres ne devoit aussi bien venir à » merci comme le plus grand, nous nous vendrions ainçois tellement que oncques gens assiégés en » forteresse ne se vendirent en telle manière, si vous prie que vous y veuilliez regarder et entendre; » et nous faites compagnie d'armes (traitez nous avec la loyauté dont les guerriers usent entre eux); » si vous en saurons gré.»
» Adonc se retirèrent ces trois chevaliers ensemble, et parlèrent moult longuement d'une chose » et d'autre. Finalement, ils considérèrent la loyauté de messire Aghos de Baulx, et qu'il étoit un » chevalier étrange hors du royaume de France, et que moult raisonnablement il leur avoit montré » le droit parti d'armes et que encore les pouvoit-il tenir là moult grand temps à siège, car on ne » pouvoit miner la maître tour du châtel. Si s'inclinèrent à sa prière, et lui répondirent courtoise- » ment : « Messire Aghos, nous voudrions faire à tous chevaliers étrangers bonne compagnie; si » voulons, beau sire, que vous vous partez, et tous les vôtres; mais vous n'emporterez que vos » armures seulement. » Il cioy à ce mot et dit : « Et ainsi soit. » Adonc se retrait le dessus dit à » ses compaignons, et leur conta comment il avoit exploité. De ces nouvelles furent eux tous joyeux; » si ordonnèrent leurs besognes le plutôt qu'ils purent, et s'armèrent, et ensellèrent leurs chevaux » dont par tout n'en avaient que six. Les aucuns en achetèrent Anglois, qui leur vendirent bien » et cher. Ainsi se partit messire Aghos de Baulx du chûtel de La Réole, et le rendit aux Anglois, » qui s'en mirent en saisine, et s'en vinrent à Toulouse.
» .\près ce que le comte Derby eut sa volonté et fut venu à son entente de la ville et du château » de La Réole, où il avoit été et sis un grand temps, il chevaucha outre, mais il laissa en ladite » ville un chevalier anglois, sage homme et vaillant durement, pour entendre à la réfection de '« la ville et du châtel, et remettre à point et réparer ce qui brisé et rompu étoit. »
Si le gouverneur anglais fut chargé de réparer le château, il paraît qu'il ne le fut pas de réparer la ville; car en 1337 des impôts furent établis pour relever les fortifications, et plusieurs localités et paroisses des environs, entre autres le château de Castet&-en-borthe et celui de Savignac, furent obligés d'y contribuer (').
Il paraît que la soumission de La Réole était une chose fort importante pour le roi d'Angleterre, puisqu'en 1347, le 2 juin, il écrit au maire et aux jurais pour les remercier de lui avoir été fidèles dans les graves périls auxquels ils avaient été exposés pour sa cause, et pour les engager à persévérer dans cette fidélité. Le lendemain, 3 juin, il confirma les privilèges qui autrefois avaient été accordés par le roi Jean-Sans-Terre. Voulant aussi récompenser les bourgeois et habitants de s'être remis entre ses mains, il décida (]ue la ville et les localités, les châteaux, les maisons et les paroisses de sa juridiction, ne pourraient être, d'ores et en avant, séparés de la couronne d'Angleterre; il ordonna, en outre, de solder, aux frais de son trésor, aux jurats de la ville, mille florins d'or, reste dû des deux raille que le comte de Lancastre avait promis de solder pour les vivres qui avaient été fournis à son armée (*). On trouve encore, dans Rymer, une preuve de l'importance de La Réole pendant le XIV* siècle : en 1357, le Roi décida qu'étant une ville frontière, elle serait à l'avenir, ainsi que son château, gouvernée par un officier anglais (^).
Lorsque le prince de Galles prit possession de la Guienne, que son père lui avait cédée en toute propriété, les seigneurs vinrent lui rendre hommage, et les villes envoyèrent des députés pour le
'i Mes Gascons. — •) Itymer; toiu. III, p.ir» 1», pag. 123 et 125. Londini, 1825. — i') [dein, ihid., p. 380.
Vol. I. 18
même motif : ceux de La Réole prêtèrent serment, le 1 5 juillet, en l'église de Saint-André de Bordeaux, «environ la heure de my jour, en présence de moy Pierres de Maderan, notaire; de » mons. Richard de Stamford, mons. Jacmes Daudele, mons. Mel Lobovit, chivalers, maistre Jehan » l^streigle, chancelier d'Aquitaine, maistre Jehan de Harewelle, connestable de Bourdeaulx et » plusieurs aultres. » Ces députés étaient : « Geraud du Port, Thiebaut de Lanson, Arnaut du Port, » fils de Raymond, Arnaut Dynte, jurez; mons. Bertrand de Pomers, mons. Raymond de Fargues, » mons. Johan de Robenx, mons. Raymond de Pelegrue, mons. Arnaud de Pomers, bourgoys; » Raymond Seguin, Imbert deus Claus, Arnaut Seguret, mestre Johan Bailot, Fort de Possinhac, » procurours ('). »
Après les victoires remportées par le prince Noir et le traité de Bretigny, la Guienne paraissait devoir jouir longtemps d'une tranquillité relative; mais l'expédition d'Espagne, entreprise par ce prince, avait ruiné ses finances : un impôt qu'il leva pour les rétablir mécontenta tout le monde; les seigneurs et les villes portèrent leurs plaintes aux pieds de Charles V, qui cita le prince de Galles à comparaître devant la Cour des Pairs. Sur le refus de celui-ci, la guerre recommença, et le roi de France envoya en Guienne une armée sous la conduite du duc d'Anjou et de Bertrand Du Guesclin. En 1374, le duc d'Anjou vint devant La Réole, qui se rendit au bout de trois jours de siège (^) ; mais comme il n'avait pas assez de troupes pour conserver toutes ses conquêtes, presque toutes les villes revenaient à leurs anciens maîtres. La Réole, qui s'était donnée aux Anglais, fut assiégée de nouveau et reprise par le duc en 1378.
En 1384, les bourgeois demandèrent la permission de prendre et élire vingt bourgeois pour la défense de la ville. Jean, fils du roi de France, duc de Berry et d'Auvergne, comte de Poitou et lieutenant du roi en Guienne, considérant que les bourgeois et habitants de La Réole sont bons et loyaux sujets, leur accorde cette permission. Ces bourgeois doivent être choisis parmi les « plus sages et convenables au faict de la guerre et deffence de ladicte ville. » Ils recevaient pour gages sept francs et demi par mois (^).
Cette place paraît avoir obéi aux Français jusqu'en 1 417 : alors les Anglais s'en emparèrent (^). Mais la môme année, Jean, vicomte de Lomagne, fils aîné du connétable d'Armagnac, fut nommé gouverneur du Languedoc; comme il n'avait que vingt ans, il sentit le besoin de se faire pardonner sa jeunesse par quelque glorieux fait d'armes. Il jeta les yeux sur La Réole, et résolut de l'enlever aux Anglais. Il assembla les milices de sa sénéchaussée, et attaqua la ville, qui fut prise au mois d'avril. La garnison anglaise se retira dans le château, bien résolue à se défendre. Le vicomte l'assiégea; mais l'artillerie qu'il possédait n'étant pas suffisante, il fit venir de Carcassonne une bombarde qui lançait des pierres d'une grosseur prodigieuse (^). Malgré la bombarde, le château résistait toujours, et les milices du vicomte, mal payées, menaçaient de le quitter. Jean ne voulant pas abandonner une proie dont il était sur le point de se saisir, emprunta au sire d'Albret, par acte passé à Nérac le 1 5 juin, divers joyaux. Il put ainsi payer son armée et se rendre maître du château (^).
(') J. Delpit; Documents — (») Froissart. — (') Archives historiques de la Gironde, t. I, p. 308. — (*) Boudon de Saint- Amans; Histoire ancienne et moderne du département de Lot-et-Garonne. — fl Voir, pour la description de ces bombardes et l'effet qu'elles produisaient, les Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par le prince Lguis-Napoléon Bonaparte (l'empereur Napoléon III). Il paraît que ces sortes de mortiers faisaient plus de bruit que de mal. Pendant le siège de Constantinople (1453), « Mohammed prit à son service un fondeur hongrois très-renommé, nommé Orban, qui fondit une bombarde dont l'àme avait
» 12 palmes (3 mètres) de circonférence, et lançait un boulet de pierre pesant à peu près 1,200 livres Mais cette bouche
i> à feu était si pesante, qu'on employait cinquante paires de bœufs pour la traîner, et qu'elle mit deux mois à faire une route
» de deux jours. Il fallait deux heures pour charger cette pièce Elle éclata, et Orban fut tué. » — (°) Histoire générale du
Languedoc. — L'abbé J.-J. Montlezun; Histoire de la Gascogne.
Les Français conservèrent La Réole jusqu'en 1420. A cette époque, Henri V, roi d'Angleterre, ayant engagé les Bordelais à porter leurs armes en Saintonge, ceux-ci résolurent, avant d'obéir, de s'emparer des diverses places que les Français possédaient dans les environs de leur ville. La Réole fut assiégée par eux et prise. On employa dans ce siège des bombardes qui lançaient des boulets de pierre de 800 livres pesant (').
De 1420 à 1442, La Réole resta aux Anglais; mais Charles VII, lors de son expédition en Guienne, vint, après la prise de plusieurs autres places, assiéger la ville : « Adonc, dit Berry (*), » fut mis le siège devant La Réolle, où estoient dedans Georges Soliton, escuyer anglois, capitaine » du chasteau et de la ville, et un Gascon nommé Baron, atout cent lances et trois cens hommes » de traict. Le troisième jour ensuivant, le Roi fit assembler ses gens et assaillir ladite place, » laquelle fut gagnée et prise d'assaut très-vertueusement, et fit le Roi incontinent mettre de toutes
» parts le siège devant le chasteau En ce temps, dedans les mines faites devant le chasteau de
» La Réolle, le Roy y estant devant, fut frappé par la gorge d'un coup de traict le comte d'Eu, » dont la blessure lui venoit sortir par l'espaule senestre, et respondre en entier jusques dedans » l'espaule dextre, de quoy il fut en grand danger de mort. Le huictiesme jour de décembre se » rendit ledit chastel de La RioUe au Roy, et s'en allèrent les Anglois de dedans un baston au » poing; et en partirent les susdits capitaine Georges Soliton et le Baron avec sept vingt Anglois. » Et fut le chasteau baillé en garde à Olivier de Coïtivy, séneschal de Guyenne pour le roy de » France, qui le fit bien avitailler et artiller. Les François eurent beaucoup de mes-aises devant » ladite place, car l'hiver fut très-fort de gelées et de neiges, et si ne pouvoient avoir ni recouvrer » aucuns vivres que de Toulouse, où il y a bien trente-six lieues de distance; et si ne venoient » lesdits vivres que par la rivière (de la Garonne), laquelle gela le lendemain de la susdite com- » position de La Rioile. Or à prendre ladite ville et le chasteau s'y gouvernèrent grandement et » sagement le sire de Coïtivy, admirai de France, Valpergue, Baillif de Lyon, et le seigneur de » Vennensac, sénéchal de Toulouse. »
A la conquête de la Guienne par Dunois, en 1 451 , La Réole passe inaperçue. En ! 433, elle ne prit aucune part à la révolte qui rappela les Anglais ; aussi le roi de France lui accorda-t-il, en récompense de sa fidélité, le droit de porter trois fleurs de lys dans ses armes. Louis XVIII, par lettres-patentes du 13 avril 1824, confirma ses armoiries, qui sont : d'azur, à une porte de ville flanquée de deux tours d'argent sommées de deux autres tours de même; le tout maronné de sable et surmonté de trois /leurs de lys rangées en chef, avec la légende : Urbs régula ducatus
AOIITA.M.E.
A partir de la conquête définitive de la Guienne, et pendant cent dix ans environ, on ne trouve aucun fait intéressant à noter sur l'histoire de La Réole; mais lorsque les guerres de religion vinrent désoler nos contrées, elle n'échappa à aucun des malheurs que ces luttes déplorables entraînèrent à leur suite. En 1oG2, les Huguenots tentèrent de s'emparer de la ville, qu'ils assiégèrent avec quelques pièces de campagne; mais Biaise de Moulue y avait envoyé quelques jours auparavant son cousin, M. d'Eymet, qui, avec deux compagnies qu'il dressait, repoussa les assaillants (^). Nous avons vu plus haut qu'en 1384, les habitants de La Réole avaient demandé et obtenu la permission d'élire une garde bourgeoise pour la défense de la ville. Pareille demande fut faite, en 1303, à
(') Dom Devienne; Histoire de Bonleaux. ~ Ktc, etc. — 'i Histoire chronohgique de Charles VIL — (') Commentaires de Rlase de Monluc.
Monluc. Ce capitaine avait permis aux jurats de prendre vingt soldats pour protéger la ville; les jurais firent observer qu'un si petit nombre d'hommes ne pouvaient suffire à la garde des portes et « faire le guet et estinguet, » parce que ceux de la nouvelle religion s'assemblaient dans des maisons des paroisses et juridiction de La Réole, et qu'ils portaient des « armes, comme courcellects, mo- » rions, Jacques de mailhe, harquebouses, pistoUes, pistollects, et toutes autres armes ofFencives. » Les quarante du conseil et autres bourgeois proposèrent, en conséquence, de monter la garde de nuit et de jour près des portes, et demandèrent, en outre, l'autorisation, lorsqu'ils rencontreraient quelques-uns de ceux de la religion réformée munis d'armes offensives, de les saisir et de les porter dans le château ou dans la maison commune de la ville. Monluc fit droit à leur requête (').
La majeure partie des habitants de La Réole paraît n'avoir pas donné dans la Réforme; et lorsque Catherine de Médicis et son fils Charles IX vinrent en Guienne, au commencement de 1 565, le jeune Roi trouva la ville si agréable, qu'il se décida à y rester trois jours. Le roi de Navarre, gouverneur de la province, y présenta à Charles IX la députation du Parlement de Bordeaux. Le Roi et sa mère descendaient la rivière en bateau : c'était, d'ailleurs, la manière la plus agréable et peutêtre la plus sûre de voyager.
Pendant tous ces troubles, les finances de La Réole n'étaient pas dans un état prospère, si l'on en croit les doléances des jurats, par suite d'un impôt proposé en 1566. On trouve dans ces doléances, publiées par les Archives historiques de la Gironde (tom. I, p. 324), plusieurs articles curieux. L'on y voit que les passages des rois et des grands seigneurs étaient une lourde charge pour la ville : ainsi, l'année précédente, le passage et le séjour du Roi et de sa suite avaient coûté « plus de troys mil livres tournoises ou environ de tous fraiz. » Depuis le passage du Roi, avaient été « desfrayés ausdictz dépens communs plus de sept à huict cens personnages, grans seigneurs » et aultres. » Les habitants avaient nourri sept à huit mille lansquenets de passage; ils ajoutaient que « ladicte ville de La Réolle est une pauvre ville munye presque toute de gens mécanicques et » laboureulx à braz, gaignes deniers du jour à la journée, et par exprès de pescheurs es menuz » retz sur la rivière de Garonne qui n'ont, ne possèdent aultres biens ny avoirs.
» Item, dans ladicte ville y a ung prieuré, le prieur duquel avecques ses religieulx preiient en » revenu la plus grand substance dudict La Réolle et presque tout.
» Item, y a aussi deux couvens de mendïans, sçavoir de l'ordre de sainct François et de sainct » Dominicque, que lesdictz habitans nourissent ordinairement, ensemble les pauvres de l'ospital » dudict La Réolle, qui sont les tous en nombre ordinairement de cent à six vingtz personnes.
» Item, oultre ce y a une église collégiale ou y a ordinairement de cinquante à soixante prestres, » vivans aux despens du commun populaire dudict La Réolle. »
Les jurats demandaient, enfin, que la ville fût exemptée de toute cotisation.
Douze ans plus tard, le G janvier 1577, Jean Geneste de Fabas ou Favas, vicomte de Castetsen-Dorthe, s'empara de La Réole par escalade, « avec des eschelles de plus de soixante pieds de » haut, faites de plusieurs pièces, les cmboitures n'ayant jamais esté pratiquées auparavant son » invention [^). » Sully, alors âgé de quinze ans, y entra un des premiers, à la tête de cinquante soldats. Les religionnaires, excités par leurs chefs, pillèrent et incendièrent les maisons, profanèrent les églises. Un des capitaines huguenots, Vinccns, d'Auros, se fit tellement remarquer par sa cruauté, que, quatorze ans après, s'étant marié avec une veuve Dumas, de La Réole, il fut
(') Archa-es hhlorlquea de la Gironde, t. I, p. 322. — [^] D'Aiibigné; llisloire unicerselte.
LA UÉOLE 141
menacé de mort par plusieurs habitants, et l'entrée de la ville lui fut interdite par une délibération de la jurade (*).
Deux ans après, la ville retomba au pouvoir des catholiques. Le roi de Navarre était brouillé avec Marguerite de Valois, sa femme; désirant se réconcilier avec elle, ou plutôt Catherine de Médicis voulant réunir les deux époux, celle-ci se rendit à La Réole, accompagnée d'un essaim de jeunes et belles demoiselles; Henri y vint, de son côté, suivi de six cents cavaliers. La réconciliation se fit, et parut sincère (*). Des fêtes brillantes furent données à cette occasion. Ussac, vieux capitaine huguenot, à qui le roi de Navarre avait confié le commandement de la ville, devint éperdument amoureux d'une des suivantes de la Reine, la belle d'Astrie. Ussac était vieux, et, de plus, il avait au visage une balafre qui lui coupait la bouche en bec de lièvre, de sorte qu'il ne pouvait parler qu'en sifilant. Aslrie, fort coquette, lui donna d'abord de l'espoir, puis se moqua de lui; les jeunes gens le raillèrent, et le Roi ne chercha pas à leur imposer silence. Les moqueries allèrent si loin, qu'Ussac, blessé au vif, livra la ville à Duras pendant qu'Henri était à Auch (^). Une chronique locale raconte différemment la perte de cette place pour le parti huguenot : « elle rapporte que » huit catholiques, commandés par le capitaine Perrinet, et cachés dans la maison de Guillaume » Peyrot, notaire, parvinrent à s'introduire dans le cliAteau, auprès duquel elle était située, et » s'emparèrent de cette manière de la ville, le 21 novembre, avec le concours des habitants qui » leur étaient dévoués. » Mais elle ne tarda pas à retomber entre les mains des Huguenots, qui la tinrent en leur pouvoir jusqu'en 1580 (*). — En 1579, Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, qui combattait le calvinisme avec toutes les armes en son pouvoir, réunit un synode à La Réole {^).
Cette ville reçut, au mois de juillet 1G21, la visite d'Anne d'Autriche, reine de France, et de Gaston, duc d'Orléans; ils entrèrent par la porte de la rivière, montèrent le sault, et logèrent au château. La Reine repassa à La Réole après la levée du siège de Montauban («).
Les guerres de la Fronde furent aussi fatales à La Réole que l'avaient été celles de religion. Cette ville, qui penchait pour le parti du Parlement, fut cependant obligée d'obéir au duc d'Épernon. En novembre 1649, « le duc d'Espernon, appréhendant qu'on voulust muguetter La Réole, résolut » d'y envoyer une garnison pour s'en asseurer. De quoy les habitants firent advertir le marquis » de Saulvebeuf, promettant que s'il devançoit ceux du duc d'Espernon, qu'ils le recevroient. Il ne » méprisa point cet offre, car en même temps il donna ordre que l'armée fust preste à my-nuict » pour la marche. Mais quelle sollicitation qu'il fist, elle ne se trouva en estât de marcher qu'à sept » ou huict heures du matin. Cependant, le duc d'Espernon s'estoit saisi de La Réole à la pointe du » jour; cela fascha le marquis de Saulvebeuf, qui ne laissa pour cela de continuer sa route et » envoyer des coureurs reconnoislre la ville et faire entendre par leur contenance aux habitants » qu'ils estoient proche d'eux, s'ils avoient envie de leur tenir parole. Ils le vouloient bien, mais la » présence du duc d'Espernon les tenoit dans la crainte; lequel en sortist bientost, estant escorté )» presque de toute sa cavalerie ; lequel le marquis de Saulvebeuf fit pousser si rudement, que le
(') M' Dupin ; Notice... etc. — (') La Reine-mèro comptait rester à La Réolo peu de temps; mais divers incidents la contraignirent d'y demeurer dix-huit mois : . Et en estant faschée, elle voulut quelquefois attribuer que cela se faisoit artificieusement • pour voir plus lonfçtemps ses filles, pour ce que le lioy mon mary estoit devenu fort amoureux de Dayclle, et M. de Turenne » de La Vergne; ce qui n'empeschoit pas que je ne roceussc beaucoup d'honneur et d'amitié du Roy, qui m'en tesmoignoit » aut;mt que j'en eusse pu désirer. » (Mémoires de Marguerite de Valois.J — (') D'Aubigné; Histoire universelle. — (') M' Dupin; Notice... etc. — [') Almanach ecclésiastique de Dordeaux, 18G0. — (') M' Dupin; Notice... etc.
» duc d'Esperuon ayant prins l'espouvente et toutes ses trouppes, ils piquèrent sans bailler haleine » et en très-grand désordre jusques à Marmande; desquels, néantmoins, le sieur de Biron se » destacha pour rentrer dans La Réole trouver la garnison que le duc y avoit laissée ('). »
Nous avons vu, en parlant de Rions, que les milices de La Réole, commandées par le marquis de Galapian, qui suivait le parti du prince de Conti, assiégèrent Rions en 1632. L'année suivante, pendant la sédition de l'Orméo à Bordeaux, la ville de La Réole, qui avait pris part à la révolte (*), fut assiégée et prise par le duc de Caudale, fils du duc d'Épernon, qui, nommé gouverneur de la Guienne, commandait les troupes royales. La ville se défendit vigoureusement, mais fut forcée de capituler le 2 avril (^). « Mazarin adressa, à cette occasion, le 28 juin, aux jurats et habitants, » une lettre par laquelle il les félicitait sur leur soumission et les engageait à réparer les torts » du passé par leur zèle pour le service du Roi. Louis XIV leur avait déjà écrit lui-même » le 29 avril (*). »
Au milieu du XVII" siècle, la peste sévissait avec fureur dans le Bordelais; le Roi transféra le Parlement à Agen. En 1653, la peste s'étant déclarée dans cette ville, le Parlement vint siéger à La Réole. Le premier président de Pontac y tint la séance d'ouverture le iO décembre. En septembre 1654, il obtint l'autorisation de revenir à Bordeaux. En mai 1678, il fut de nouveau rappelé à La Réole; il y resta jusqu'en 1690, et fut rétabli à Bordeaux le 13 novembre. La cour tenait ses séances dans le bâtiment des Cordeliers, rue des Menuts (^).
Depuis cette époque, aucun fait intéressant ne s'est passé à La Réole. Cette ville a subi la loi commune : englobée dans la grande nationalité française, elle a dû d'abord se résigner au rôle de ville de second ordre, perdue dans le fond d'une province éloignée du centre, et ensuite en celui de simple chef-lieu d'arrondissement. Ce qu'elle a perdu en importance politique, elle l'a gagné en bonheur et en tranquillité; son commerce et le bien-être de ses habitants se sont accrus... Aussi suis-je persuadé que si l'état avait besoin de secours en hommes et en argent, la municipalité actuelle ne répondrait pas par des doléances semblables à celles des jurats de 1566.
La Réole, bâtie sur un mamelon rocheux qui domine la rive droite de la Garonne, à 61 kilomètres en amont de Bordeaux, est, après ce chef-lieu et Libourne, la plus grande ville du département de la Gironde. Fondée, comme nous l'avons vu, à la fin du X* siècle, elle occupa d'abord le sommet du mamelon et la cime des rochers qui bordent la rivière ; elle ne tarda pas à s'agrandir, et trois accroissements successifs, entourés de solides murailles, furent jugés nécessaires pour contenir ses habitants et les défendre contre les ennemis du dehors. En parcourant la ville avec attention, on retrouve encore des portions assez considérables des quatre enceintes.
Le plan (Planche XLIIl) est la réduction d'un plan géométral qui se trouve dans la mairie de La Réole, et dont M. le secrétaire de la ville a eu l'obligeance de me donner communication. Ce plan porte la date de 1 757 (^) ; il a été fait par l'ingénieur de Laguette à une époque oii les quatre enceintes existaient presque en entier, et où des monujnents, maintenant détruits, étaient encore debout. Il a déjà été publié, avec un Essai de Statistique archéologique sur La Réole, par M. Lapouyade, membre correspondant de l'Académie de Bordeaux, dans les Actes de cette Société (1846, p. 297); mais son importance est telle, que je ne crois pas hors de propos de le graver de nouveau, en
(') Fontesnil; Histoire des mouvements de Bordeaux. — (^) Archives historiques de la Gironde, tom. I, pag. 332 et suivantes. — (') Dom Devienne; Histoire de Bordeaux. — i',. M' Dupin; Notice... etc. — [^) Idem. — ,") M. Dupin m'a dit que cette date n'était pas exacte, et que le plan avait été fait en 1761.
corrigeant quelques erreurs commises par l'ingénieur du siècle dernier, et en le complétant avec l'aide du dernier plan cadastral et par de nouvelles observations faites sur place.