PORTES
i" Enceinte.
H Porte ou Tour du Salés.
L Porte du Turon.
Porte de Gironde.
— du Martouret.
— des Menuts.
3° Enceinte.
/ Porte des Baboyns.
I" Enceinte.
M Porte des Quate-Sos.
— Vidauco.
J — de la Marmory.
iV — du Sault de Plis.
— Saint-Martin.
— Soubiran.
2< Enceinte.
0 — Soufferte ou de Plis P — Pinte.
— de la Rivière ou
de la Mer.
K Porte Sainte-Colombe.
Q Château.
Saint-Michel.
R Couvent.
W Les Cordeliers.
S Hôtel de Ville.
Les Jacobins.
T Maison S U Grande
eguin.
École.
Logis du Hôpital.
Parlement.
L'enceinte la plus étroite occupe le sommet d'une colline bornée au sud par la Garonne, qui baignait le pied des rochers; à l'ouest, par le ruisseau de Charros, appelé au XV* siècle le ruisseau du Babouyn (lou ryou d'aou Babouyn) — ('); à l'est, par un autre ruisseau, le Pinpin, des rochers
Cl M' Oupin; Notice... etc.
et des pentes naturelles; au nord, par la déclivité du terrain. Elle enveloppe le château (QJ à l'ouest; entoure les rues Porte-Pinte, Gensac, Brumar; forme une des extrémités de l'Hôtel de Ville fSJ, et se prolonge jusqu'à la rencontre d'un mur qui, du bord du Pinpin, près de son embouchure, passe dans un pâté de maisons, à l'ouest de la rue Sainte-Colombe et à l'est de celle du Petit-Mirail.
MM. Dupin et Lapouyade pensent, avec raison, que le château des Quate-Sos (') faisait partie de cette première enceinte; néanmoins, le château qui existe maintenant est plus moderne.
On n'a pas la date de la construction des murs de la première enceinte, et malheureusement les restaurations successives qu'on leur a fait subir ont dénaturé leur ancien caractère ; les constructions plus récentes auxquelles ils servent d'appui les cachent en partie et dérobent aux regards les portions qui pourraient donner quelques indications précieuses. Je ne les crois pas cependant de l'époque de la fondation de la ville (977) ; mais ils sont positivement antérieurs au XIII* siècle.
Il est dit qu'à la fin du XII" siècle, Richard Cœur-de-Lion habita souvent La Réole. La tradition lui attribue la construction de divers monuments que cette ville renferme. On sait que ce monarque fit construire une grande quantité de forteresses, soit parce que ses États n'en étaient pas suffisamment pourvus, soit parce qu'il désirait se créer des ressources pour résister à son puissant ennemi Philippe-Auguste. Il est donc probable que La Réole, pour laquelle il avait une certaine prédilection, n'a pas été oubliée, et que c'est à lui qu'on doit la fondation de la seconde enceinte, qui a tous les caractères des constructions élevées à la fin du XII* siècle. Vers le même temps, les Bénédictins reconstruisirent l'église Saint-Pierre fRj, qui est encore, en partie, debout, et probablement le monastère, dont il ne reste plus rien. L'Hôtel de Ville et plusieurs maisons sont de la même époque. Cette seconde enceinte prend du bout de l'ancien mur, près de la rue du Petit-Mirail; elle se dirige, vers l'est, jusqu'au Turon (L), suit, de là, la rive occidentale du Pinpin, qu'elle abandonne brusquement à 120 mètres du Turon, et va s'appuyer à angle droit contre le mur de la première clôture, près d'une saillie carrée de cette clôture. Un rocher à pic, qui formait une excellente défense naturelle, avait sans doute motivé ce brusque abandon de la rive du ruisseau.
Cette nouvelle clôture renfermait le quartier de la Salargue, qui, en 1275-76, fut cédé à Raymond du Mirail (*).
On trouve dans le Catalogue des Rôles Gascons, qu'Henri III, se trouvant à Bordeaux le 29 décembre 1242, donna aux bourgeois de La Réole 400 marcs, pour clôturer leur ville. Ce don, dit M. Dupin, est consigné dans les Archives communales. Les divers sièges qu'avait soutenus la ville, dans le commencement du XIII* siècle, avaient du fortement endommager les remparts; une partie de ce don fut employée, sans doute, à leur restauration. On avait dû remarquer que la partie septentrionale de la ville n'était pas suffisamment défendue par une seule ligne de murailles sans fossés (on n'en trouve pas de traces). Le château, lui aussi, ne paraissait, sans doute, pas assez fort; on le rebâtit en entier dans le système moderne, en se servant de quelques-unes des pierres d'un château ou d'un monument plus ancien ; car il n'est pas prouvé qu'un château existait avant le XIII* siècle. Peut-être aussi cette forteresse avait- elle été construite ou reconstruite par Louis VIII, après la prise de la ville par les Français, en 1224 (Voir supra, page 130); mais cette date me paraît bien reculée pour la construction d'un château à plan régulier. On construisit donc une troisième ligne de remparts partant de la Porte-Pinte fPJ, à l'extrémité nord-est de
(') On croit généralement que le nom de Quate-Sos fQuaIre-SœursJ lui vient des quatre tours rondes qui s'élevaient aux quatre angles de son enceinte. — l'j Rôles Gascons.
la rue de la Glacière; elle enveloppe la rue des Argentiers, la place Craberie, la rue Ganiate, et rejoint au Turon, sur le Pinpin, la seconde enceinte. De larges fossés, convertis en jardins ou occupés par des maisons, entouraient ces murailles, et se reliaient d'un côté au Pinpin et de l'autre au Charros.
Nous avons vu plus haut que le siège de 1345 avait fortement endommagé les murailles de la ville. On trouve dans le Catalogue des Rôles Gascons, que le 12 octobre 1357 on imposa, pour la fortification de la ville de La Réole, les localités et paroisses de Caslets-en-Dorthe, Duyre (Hure?), Savignac, Barbane (Puy-Barban?), etc. Outre ces impositions extraordinaires, la ville de La Réole prélevait, pour l'entretien de ses murailles, de ses quais (peyrats), et pour ses autres besoins, un impôt sur ceux qui vendaient du vin en gros ou en détail, tant dans la ville que dans la prévôté de La Réole. Chaque pipe de vin était imposée huit liards, et chaque barrique quatre liards, qui étaient versés entre les mains des jurats ('). On employa l'argent de cette imposition extraordinaire à réparer les murs, peut-être le château; mais on ne construisit rien de nouveau et l'on n'agrandit pas alors la ville. Je n'ai du moins trouvé aucune construction importante de cette époque. « Les » constructions des faubourgs, dit M. Dupin, étaient devenues si nombreuses au XV* siècle » qu'elles nécessitèrent de nouvelles murailles. Elles furent bâties par les habitants quelque temps » après la prise de la ville par Charles Vil, en 1451, et achevées en 1466. — Un acte notarié du » 19 février 1 459 fait mention des murs du Cugey. »
A partir du mur nord-est du château, en A', et s'appuyant verticalement sur ce mur, la ligne de cette quatrième enceinte « traversait, dit M. Lapouyade, le Charros, allait joindre la porte de » Gironde (A), revenait vers le ruisseau, qu'elle traversait une deuxième fois, et se prolongeait » jusqu'à la porte du Martouret (B). Parvenue à ce point, la ligne se dirigeait vers la porte des » Menuts (CJ, allait traverser le ruisseau de Cugey (le ruisseau de Cugey prend le nom de ruisseau » du Pinpin à partir de la place du Turon) qui coule vers le Turon (LJ, arrivait au chemin de la » Croix-de-Hort (B'J, puis à la porte de Saint-Martin, » se dirigeait vers la rivière jusqu'à la vieille poste CC'J, et de là, longeant la Garonne, se reliait au mur de la première enceinte, près du Sault de Piis (N). Cette enceinte renferme les quartiers de Gironde, du Martouret, de Saint-Michel, du Cugey, de Saint-Martin, du Bourg-Neuf, et enveloppe, au sud-ouest, les rues du Salés et de la Mar.
La Réole, après la construction de cette dernière ligne de fortifications, pouvait prendre au moyen âge le nom de grande ville.
Un nombre assez considérable de portes donnaient entrée dans ces différentes enceintes. Toutes ont été démolies, excepté quelques arceaux dans les escaliers du Sault de Piis (N). Les portes de l'enceinte du XV' siècle, « au nombre de sept, étaient, » dit M. Dupin, que je me plais à citer parce qu'il a vu un grand nombre des monuments de La Réole maintenant détruits, et qu'il a compulsé et compulse encore avec fruit les précieuses archives que possède la ville, « celles de » Gironde (A), du Martouret (BJ, des Menuts (Cj, de Vidauco (D), de Saint-Martin (EJ, de » Soubiran (FJ, et celle de la Rivière (GJ, au bas du Sault et à l'entrée du port.
» La porte Soubiran était située au lieu dit le Port-du-Haut, autrefois le port Soubiran. A la » distance d'environ 29 mètres 25 centimètres de cette dernière, et intérieurement, un fortin » quadrilatère (H) de 7 mètres 80 centimètres sur 4 mètres 87 centimètres battait sur la rivière et
(') Archives historiques de la Gironde, vol. II, p. 381, cli. cxi.i des Coutumes de La Réole.
Vol. I. 19
» défendait l'entrée du Salés ; il était percé d'un arceau pour communiquer de cette rue à la porte
» de Soubiran, et désigné sous le nom de Tour ou Porte-du-Salès.
» Ce fortin, qui existait avant 1248, fut démoli il y a environ cinquante ans, ainsi que les » diverses portes de la troisième enceinte, à l'exception de celles de Gironde et de Vidauco : la » première n'a été abattue qu'en 1810, l'autre en 1820. »
Si de l'ensemble on passe aux détails, on se sent pris d'une profonde tristesse en comparant ce que sont maintenant ces murs qui ont coûté tant de travail, de peine et d'argent, avec ce qu'ils étaient même au milieu du siècle dernier. Alors, sauf ceux de la deuxième enceinte, on pouvait les suivre dans tout leur parcours; alors, presque toutes les portes existaient encore. Maintenant, il ne reste plus que quelques fragments, qui ne sont debout que parce qu'ils servent d'appui à une maison, clôturent une vigne ou un jardin. Je veux bien croire que certaines portions de ces vieilles murailles étaient gênantes et que leur démolition était nécessaire; mais combien d'autres ne gênaient personne, et ont été impitoyablement abattues sous les prétextes les plus futiles (*)!
En suivant les chemins, très-pittoresques d'ailleurs, qui enveloppent la troisième enceinte, on voit que les murs étaient précédés d'un large fossé qui en défendait l'abord; de fausses braies s'avançaient entre le fossé et le pied des murs. Des traces évidentes de ce fossé se trouvent au sud-est de la porte des Menuts. Les murs étaient percés d'embrasures pour les petits canons employés au milieu du XV* siècle; mais ces embrasures assez rares font supposer que les principales défenses étaient encore, comme aux siècles précédents, dans la partie supérieure des murs.
On a vu plus haut que le mur de la quatrième enceinte s'appuie, à angle droit, sur celui de la première au nord-ouest du château; il traverse, par conséquent, le ruisseau du Charros, qui coule aux pieds de l'ancienne muraille. Près du ruisseau, et à l'extrémité de la rue du Figuey, on rencontrait une poterne (D'j s'ouvrant sur les prairies de l'ilet, bordées à l'ouest par des rochers élevés, au sommet desquels et à mi-côte était bâti le château d'Aillard dont on retrouve quelques pans de murailles, et à l'est par le Charros. Le mur montait en ligne droite jusqu'à la porte de Gironde, dont les massifs qui restent, à droite et à gauche de la rue, font supposer qu'elle s'ouvrait sous une tour carrée; elle était précédée d'un fossé qu'on traversait sur un pont formé de deux arches ogivales. Ces arches murées existent encore. A peu de distance, au nord de la porte, une tour ronde, dont il ne reste plus de traces, empâtait un angle droit du mur, qui de là se dirigeait directement vers l'est, en formant une suite de lignes brisées. Il traversait de nouveau le Charros, qu'il longeait, en reprenant la direction du nord, jusqu'à la rencontre d'une autre tour ronde empâtant un angle droit, et dont la base est bâtie en talus. A partir du point de départ, il ne reste des murs que je viens de parcourir qu'un fragment appuyé contre l'ancien rempart, un autre fragment près de la porte de Gironde, et la portion qui, de sa seconde rencontre avec le ruisseau, aboutit à la seconde tour ronde ; là, on voit quelques embrasures de canons. Sauf leurs embrasures, ces remparts diffèrent peu de ceux construits dans le siècle précédent. A partir de cette tour, le mur tourne brusquement vers l'est, et rencontre aussitôt la porte du Martouret (BJ, qui, si l'on en croit l'ancien plan, devait ressembler à celle de Gironde. D'après une vieille tradition, ce serait près de cette porte qu'aurait été tué saint Abbon, et le nom de Martouret lui aurait été donné en souvenir du martyre du saint abbé. Quelques personnes, et je me range à leur opinion à cause de la distance
(') Un riche industriel de La Réole, en me faisant voir les ornements mutilés de sa maison, me disait avec un air de satisfaction, comme s'il se vantait d'une action d'éclat ; « 11 y a vingt ans c'était entier, et c'était bien beau. C'est moi, Monsieur, qui ait fait abattre cela; c'était gênant, un ramasse-poussière, un..., et puis c'est mieux comme cela tout uni. »
qu'il y a de cette porte au couvent de Squirs et au château d'Aillard, pensent au contraire que ce nom lui vient de son voisinage du lieu où l'on exécutait les criminels.
Jusqu'à la porte des Menuts (C), qui s'ouvrait à l'extrémité nord-est de la ville et sur la crête d'un coteau qui la domine, les murs montent en formant une ligne brisée. De cette portion de remparts, il ne reste que celle qui sert d'appui à l'hôpital fZJ. Il n'existe plus que quelques fragments de la porte des Menuts, dont l'entrée ne paraît pas avoir été pratiquée en face du chemin de Monségur, qui y aboutissait. D'après le plan du siècle dernier, on voit que, pour trouver l'entrée de la ville, il fallait contourner à moitié un fortin qui existe encore, et faisait face au chemin. Cette porte était précédée d'un pont, comme celle de Gironde; de là, les remparts descendent le coteau en se dirigeant, d'abord au sud, puis ensuite au sud-est, jusqu'au ruisseau du Cugey, qu'ils traversent au lieu dit La Bombe (E'J. C'est la partie du mur qui traverse le ruisseau où trois ouvertures ont été ménagées pour ne laisser passer qu'une certaine quantité d'eau dans les moments d'orage et de crue subite du ruisseau. La première ouverture, qui avait été grillée, est à sections droites; la seconde, placée à quelques mètres plus haut, est en plein-cintre; il ne reste plus que le seuil de la troisième. Les murs remontent ensuite le coteau en suivant la môme direction. Ces remparts, qu'on voit encore en partie, forment une suite de lignes brisées. Arrivés à mi-côte, ils se dirigent vers le sud jusqu'au bord de la Garonne. Dans ce dernier parcours, on rencontrait d'abord la porte Vidauco (D), près de laquelle se trouvait la maison du bourreau; puis la porte Saint-Martin (E), qui devait ressembler à celle du Martouret; plus loin, et empâtant un angle saillant, un bastion étroit et allongé (F'J; et enfin, à l'angle méridional, sur le bord de la rivière, la porte de Soubiran (F), dont rien ne peut indiquer la forme. Toute cette ligne de remparts, sauf une petite portion entre les portes Vidauco et Saint-Martin, n'existe plus. Il y a peu d'années, on voyait encore, à l'angle de la muraille, au-dessus des rochers qui fort probablement dominaient la porte de Soubiran, une charmante petite tour carrée entourée de balcons en bois, d'un effet très pittoresque. Les magnifiques ormes qui bordaient le chemin, et dont les branches dominaient la toiture de la tour, faisaient de ce petit coin de terre un paysage ravissant. Le pont suspendu est en face de cette ancienne porte. Le petit fortin signalé par M. Dupin est probablement ce que l'ancien plan indique sous le nom de Contrôle (H). Plus loin, les murs forment deux lignes de remparts, laissant entre elles un long corridor, au fond duquel existait probablement une poterne (G') qui permettait aux habitants du Bourg-Neuf de descendre sur le bord de la rivière sans passer par les portes principales.
Enfin, après avoir traversé le Pinpin, les murs de la quatrième enceinte se reliaient, près du Sault de Piis, à ceux de la première. A ce point de jonction existait la porte de la Mer (G), qui passait, si l'on s'en rapporte au plan, sous une tour à peu près carrée. Les murs qui bordent la rivière sont presque entièrement démolis. Des remparts (N") paraissent avoir clôturé le Bourg-Neuf sur l.'i rive du Pinpin.
J'ai dit plus haut que le mur de la troisième enceinte se reliait à celui de la première, à la Porte-Pinte. Cette porte s'ouvrait à l'extrémité d'un long couloir resserré entre les remparts de la première et de la troisième enceinte, ce qui devait rendre l'accès de cette entrée fort difficile. Le mur de cette troisième enceinte, bâti sur la crête des rochers qui bordent la rive gauche du Charros, et formant le côté extérieur de ce couloir, a 1"(jO d'épaisseur; il était crénelé. Tous les créneaux ont été abattus ou murés avec des briques épaisses ; les brèches de la muraille ont été réparées de la môme façon; la partie inférieure est percée de meurtrières assez rapprochées les
unes des autres , et présentant à l'extérieur une longue fente verticale sans pattes et sans croix (Planche XLVIII, n° 6). Vers l'intérieur, elles sont fort larges et recouvertes d'un linteau très légèrement bombé, appareillé en larges briques. On trouve aussi une quantité considérable de briques dans le blocage de la muraille. Après un parcours de 70 à 80 mètres, on rencontre un pont ogival fij qui traverse le Charros et précède une porte appelée Porte des Babouyns, dont le couloir était percé de meurtrières semblables à celles qu'on trouve dans le mur voisin. Cette porte était à l'extrémité des deux rues des Argentiers et de la Glacière, et placée probablement de façon à intercepter la communication de ces deux passages. Les murs des deux enceintes sont à cet endroit si rapprochés l'un de l'autre, qu'un assaillant qui était parvenu à franchir les obstacles accumulés près de la porte, se trouvait dans un étroit couloir, exposé aux coups des archers postés sur les deux remparts. Ce genre d'entrée pour une forteresse était commun aux XlIP et XIV^ siècles. Plus loin, on rencontre la fontaine de la Marraory (H'J, et à l'extrémité sud de la rue du Martouret s'ouvrait la porte de la Marmory fJ), dont il reste encore un des côtés à peine reconnaissable. Elle était protégée par un fort quadrilatère flanqué de tours rondes contre ses angles, et d'une tour carrée sur ses flancs. Il ne reste d'ailleurs sur le plan de l'ingénieur Delaguette que deux côtés de ce fort : c'était une bastille avancée vers le point le plus faible de la place. Il devait y avoir une autre porte ou une poterne à l'extrémité orientale de cette enceinte, à l'endroit où elle se relie aux murailles de la vieille ville.
Pour voir ce qui reste de ces murs vers le nord-est, il faut pénétrer dans des maisons auxquelles ils servent d'appui. Je n'y ai pas trouvé de meurtrières, mais seulement quelques contre-forts plats.
Les murs de la première enceinte ont subi tant d'altérations, de mutilations, de restaurations, de changements, qu'il est impossible d'y voir autre chose que leur mode de construction, visible encore çà et là. Ils sont formés d'un revêtement de petites pierres dures smillées recouvrant un solide blocage. J'envelopperai donc leur description dans celle de la seconde enceinte, parce que les monuments intéressants qui se relient à ces murs sont, comme nous l'avons vu, de l'époque de cette seconde clôture. Ces monuments, joints à ceux qui sont disséminés dans la ville, font de La Réole une des cités les plus remarquables de la Guienne. On entrait dans ces deux enceintes par sept portes et plusieurs poternes. La porte des Quate-Sos fMJ donnait sur la rivière, entre le château et le couvent. A peine franchie, on montait dans la ville par un chemin creux appelé le Chemin des Quate-Sos, dominé d'un côté par les murs du château, et de l'autre par ceux du monastère. A l'autre extrémité de la ville, sur le bord de la rivière, était la porte du Sault fN), au bout d'une rue très-rapide qu'on appelle encore le Sault de Piis (Planche XLIII), et qu'on monte dans certains endroits au moyen de larges degrés. Dans cette rue, on trouve encore deux portes du XIII^ siècle, recouvertes d'un archivolte en cintre bombé. Il est probable que si elles n'ont pas été démolies, cela tient à ce que les charrettes ne pouvant monter le Sault, elles n'ont pas paru gênantes. Il devait être fort dangereux de grimper cette rue, étroite, raide et garnie d'escaliers, lorsqu'elle était défendue par des hommes énergiques.
A la fin du XV* siècle, Jean de Piis, bourgeois de La Réole, désirant construire une maison sur un emplacement sis près et touchant le garsil du Sault et contre la muraille de ladite ville, ce droit lui fut contesté par l'autorité municipale. Le syndic, les jurats, les habitants et le procureur du roi, prétendaient que le roi était en possession de cet emplacement depuis si longtemps qu'il n'était pas souvenance du contraire, et qu'il était affecté au service de la ville et des habitants pour aller au garsil et sur la terrasse du Sault. De son côté, Jean de Piis disait tenir cette place du
LA KEOLE 149
chapitre de Saint-Michel de La Réole, qui prétendait la posséder aussi depuis un temps immémorial. Plusieurs autres altercations existaient entre les parties. Enfin, pour éviter un procès et les frais qu'il occasionnerait, il fut décidé, le 6 septembre 1 480, en présence du notaire de la ville et des représentants des deux parties, « que ledit Jean de Plis bâtira ladite maison de telle sorte qu'il » laissera un chemin pour aller et venir audit garsil et muraille de ladite ville, et ledit de Piis sera » tenu de faire un escalier de pierre, bon et convenable, pour aller de ladite rue du Sault à ladite » muraille, terrasse et garsil, pour le service de ladite ville, manans et habitans d'icelle ('). » Pour sûreté de cette convention, chacune des parties fournit une caution.
Venait ensuite la porte Sainte-Colombe (K), dont on voit à peine l'emplacement. Elle était près d'un angle rentrant de la muraille, à côté duquel s'avance, vers l'est, une espèce de tour carrée ou jjlutôt une saillie du mur faisant l'oifice de tour. A l'extrémité orientale de la seconde enceinte était la Barbacanne (L). C'était une fortification avancée servant à protéger deux portes. L'une appelée Porte du Turon, qui s'ouvrait sous une tour barlongue de lO^SO sur 1 o^GO de large. «Elle fut » démolie, dit M. Dupin, en 1764. Son emplacement servit à agrandir le Turon et à former la place » actuelle. » Du côté de la ville, et au bout de la rue Salargue (zj, s'ouvrait la porte de la Barbacanne ([']. Ces trois dernières portes donnaient accès dans la seconde enceinte appelée Platea de Salargiis, s'étendant sur la pente rapide du coteau, au sommet duquel est construite la première ville. Celte enceinte protégeait la première ligne de remparts dont il a déjà été parlé, et dans lesquels s'ouvrait la porte de Piis fO), plus anciennement appelée Porte Soufferte. D'après le plan du XVIII" siècle, cette porte était recouverte d'une tour carrée. Une autre porte se trouvait dans les murs nord-est de la ville, à la jonction des rues Gensac et Brumar (J'J. Elle était située de façon qu'en débouchant par la porte de la Marmory (JJ, on était obligé de tourner à angle droit pour arriver en face de. son ouverture. Il ne reste plus rien de cette porte. J'ai parlé plus haut de la Porte-Pinte (PJ, dont on ne voit non plus aucun vestige.
Tous les monuments vraiment intéressants de La Réole sont situés dans l'intérieur des deux premières enceintes, ou appuyés contre leurs remparts et en faisant partie. .4vant de les décrire, je vais jeter un coup d'oeil rapide sur ceux qui restent maintenant dans la quatrième enceinte.
Le plus considérable de tous ces monuments était l'église de Saint-.Michel (VJ, située sur une hauteur, à l'extrémité de la rue à laquelle elle a donné son nom. On a démoli ce qui en restait il y a quelques années. Le i 5 novembre 1303, Guillaume de Lamote, évoque de Bazas, l'érigea en collégiale et y établit douze chanoines; elle devint église paroissiale (*).
Il est probable que c'est pour la reconstruction de cette église que le roi Edouard l", étant à Blanquefort, ordonna, le 3 juin 1289, au connétable de Bordeaux, de payer dans trois ans, pour la construction de l'église et des chapelles de La Réole, quatre cents marcs sterling, restant des neuf cents marcs que son père avait ordonné de délivrer, pour les ouvrages susdits, au prieur et au couvent de La Réole ('). Ce qui me porte à penser que cette somme était destinée à l'église de Saint- Michel, c'est qu'elle devait être soldée, par annuités, le jour de la fête de ce saint. L'église étant entièrement démolie, on ne peut chercher la preuve de sa date dans les caractères architectoniques.
Il ne reste plus rien du couvent des Jacobins (X), situé près de la porte Saint-Martin; fort peu
(') ... Que lodit Johan de Piis bastira lodit hostau per ainsi que laissera camin per anar et venir audit garsil et murailha du lad. villa, et sera tengut lodit de Piis de far una escala de peyra bona et suffizanta per anar de lad. carreyra del Sault à lad. murailha torrata (terracia?) et garsil au servici de lad. villa, manans et habitans daquera... {Archives de M. le marquis de Piis).
(') M. Dupin; Notice. .. etc. — Archives historiques de la Gironde, t. II, p. 113. — (') Id., p. 305.
de chose de celui des Cordeliers (W), bâti au sud-est de la rue des Menuts. Ce couvent avait considérablement souffert pendant les guerres du milieu du XIV* siècle. Placé hors des murailles et du côté le plus exposé de la ville, il avait sans doute été souvent visité, en 1 343, par les troupes du comte de Derby; aussi, les moines qui l'habitaient après le siège de La Réole étaient réduits à la dernière misère, par suite de la ruine des personnes qui les faisaient vivre. Ils eurent recours à Edouard III, roi d'Angleterre, qui écrivit, le 24 juillet 1348, au sénéchal de Guienne et au connétable de Bordeaux, de donner par semaine et jusqu'à nouvel ordre, au gardien et aux Frères Mineurs de La Réole, qui n'ont pas de quoi se nourrir fquod non habent quid manducent neque bibantj, vingt sous de la monnaie de Bordeaux pour leur subsistance ('). Il ne reste que quelques bâtiments modernes de ce couvent; mais un groupe de quatre chapiteaux taillés dans un seul bloc de marbre, ornés de quatre écussons (Planche XLIX, n"' 1 , 2 et 3), et provenant, m'a-t-on assuré, des Cordeliers, sert de banc dans la cour de l'hôpital. On voyait en outre, il y a un an environ, dans la cour d'une maison du Bourg-Neuf, en K, un autre groupe de quatre chapiteaux également en marbre, ayant servi, comme le premier, à supporter les arcades d'un cloître du XIV° siècle. Ces chapiteaux sont aussi garnis d'écussons (Planche XLIX, n°' 4 et 5). Je ne les ai pas retrouvés à mon dernier voyage à La Réole. On les a vus, il n'y a pas longtemps, à Bordeaux, dans la gare du chemin de fer du Midi. Ces écussons, parmi lesquels s'en trouvent portant les armes de la famille de Piis (n" 5), sont accompagnés de moulures et de détails architectoniques du milieu du XIV* siècle. Ce qui me fait penser qu'à l'exemple du roi, les seigneurs gascons voulurent venir au secours des Cordeliers et réparer leur maison ruinée.
L'hôpital fZ) possède une fort belle chaire en bois, du XVII* siècle. Elle est supportée par un Hercule à genoux. Sur les panneaux du corps de la chaire, et sur ceux de la rampe de l'escalier sont sculptés des bas-reliefs représentant les Évangélistes, Notre-Seigneur donnant les clefs à saint Pierre, sainte Magdeleine, un saint Pierre seul, une abbesse en prières, et la même abbesse enlevée au ciel par un ange; enfin, sur le dossier, saint Pierre montrant une croix. Cette chaire provient de l'église des Bénédictins.
Ce qui reste de plus remarquable dans cette quatrième enceinte est un délicieux logis de la fin du XV* siècle, situé dans l'angle formé par la rue des Menuts et celle du Paradis (Y) (Planche XLV). Ce logis, bâti sur un plan barlong, n'a que deux étages, composés de deux chambres chacun et surmontés d'un grenier recouvert d'une toiture à pentes rapides, comme les pignons aigus sur lesquels elle s'appuie. Les rampants de ces pignons sont ornés de crochets en feuilles frisées. De charmantes fenêtres cruciformes, encadrées de moulures prismatiques, éclairent le rez-de-chaussée et le premier étage. Une fenêtre semblable, percée dans une belle lucarne à pignon avec rampants à feuilles frisées, donne du jour dans le grenier. Une tour octogone saillante renferme l'escalier, éclairé par des fenêtres coupant un des angles de la tour, et ornées de la même façon que celles du reste du logis. Les nervures de la voûte de l'escalier retombent sur des culs-de-lampe représentant des anges qui tiennent des écussons. A partir du premier étage de l'escalier, une tourelle, en saillie sur un riche cul-de-lampe terminé par un ange semblable à ceux de la voûte, renferme un très-étroit escalier à vis dont le noyau est en spirale. Il est éclairé par un petit jour surmonté d'une contre-courbe fort richement ornée. Il servait à monter au sommet de la tour, dans une chambre qui a été démolie et remplacée par une laide toiture.
Râles Gascons. — Rymer; l. III, pars 1», p. 164, Londini, 1825.
A l'extrémité inférieure des rampants du pignon qui donne sur la rue, on voit d'un côté un lion tenant un écusson aux armes de France, et de l'autre une chimère tenant un autre écusson sur lequel est une guivre dont la tête est fruste, de sorte qu'on ne peut voir si elle avale un enfant, mais c'est probable.
On sait que Louis XII avait des droits sur le duché de Milan, du chef de Valentine Visconti son aïeule. Il n'est donc pas étonnant de voir les armes de France et celles de Milan (une guivre avalant un enfant) sculptées sur une maison de cette époque. Sous la fenêtre de cette façade, des anges tiennent des écussons.
M. le vicomte de Seguin, à qui cette maison appartenait il y a peu de temps, m'a donné quelques renseignements sur une de ses destinations. Il m'écrivait que lors de l'exil du Parlement de Bordeaux à La Réole, en 1653, le président de Pontac y prit son logement; mais comme elle n'était pas assez grande pour le, loger convenablement, on éleva une aile appuyée au vieux bâtiment, dont elle défigure la forme primitive. Le couvent des Cordeliers, où le Parlement siégeait, lui était contigu. Pour en rendre l'accès plus facile au Premier Président, on ouvrit une porte qui servait de communication. Elle existe encore. Celle maison appartenait en 1653 à M. de Lavaissière ('). Dans le dessin que je donne de ce logis, que j'ai appelé logis du Parlement à cause d'une de ses anciennes destinations, j'ai cru devoir rétablir les fenêtres primitives, dont on retrouve parfaitement la trace; la porte de l'escalier, qui a été remplacée par une laide porte moderne. Cette dernière restauration a été faite d'après des monuments existants de la même époque. J'ai également supprimé le mur de clôture qui de la rue cache une majeure partie de ce délicieux logis. Je ne me suis permis ici cette licence, que parce que ce monument ne date pas de la domination anglaise.
Je ne peux passer sous silence la maison appelée la Vieille-Poste (C), située devant l'ancienne porte Soubiran, sur le bord de la Garonne. Elle date du second quart du XVI® siècle; mais sa porte a été refaite plus tard. On y voit, incrusté dans la muraille, un bas-relief qui représente deux anges portant les armes de France. De chaque côté de ce bas-relief, un médaillon renferme une tête de profil en bas-relief. Chaque médaillon est suivi d'un ange : celui de droite porte des guirlandes de fleurs; celui de gauche, un écusson. Ceci est au-dessus de la fenêtre. Au-dessous est un médaillon renfermant un écusson écartelé, dont le 1 et le 4 sont frustes; au 2 et 3, une clef posée en pal. On voit aussi quelques ornements sur la façade de la maison, du côté de la rivière. Tout cela est peu précieux et assez laid, quoique appartenant à la plus belle époque de la renaissance du XVI" siècle.
Examinons maintenant en détail les murs de la première enceinte et ceux de la seconde, dont, suivant les caractères architectoniques et le texte des Rôles Gascons, nous avons fiixé la date à l'année 1242.
A partir de la porte des Quate-Sos, située entre le château et le couvent, et en longeant la rivière, on aperçoit, au-dessous du monastère, des murs qui, après avoir formé une suite de redans, sont soutenus par des contre-forts assez saillants, puis un contre-fort plat qui rappelle les constructions romanes. Plus loin, et aux deux tiers environ de leur parcours, ils s'avancent vers la rivière pour former un angle, à l'extrémité duquel est une tour carrée (L') percée de meurtrières cruciformes que plus tard on a appropriées pour l'usage de petits canons. Sa partie supérieure est tronquée. « Dans un titre du XV siècle, dont la date nous a échappé, dit M. Dupin, elle est nommée tour
C) Dupin; Notice... etc.
» de Catherinol de Brodequin, et dans le XVII* siècle on l'appelait, comme de nos jours, tour du » Courneau ou de Brodequin. » Vers la partie supérieure du Sault de Piis était une autre tour carrée, mais moins saillante que la première, si du moins le plan est exact.
Du Sault jusqu'à la porte Sainte-Colombe, et de celle-ci jusqu'à la rencontre du mur nord-est, il [wiraît n'y avoir rien existé d'intéressant, si ce n'est la porte de Piis (0), dont nous avons dit qu'il ne reste plus rien. La porte Sainte-Colombe était percée dans un mur qui, d'un côté, s'appuie verticalement sur celui dont je viens de parler, et, de l'autre, se dirige en ligne droite vers le ruisseau du Pinpin, qu'il longe ensuite jusqu'au Turon, en suivant toutes les sinuosités des rochers qui encaissent ce cours d'eau. Je ne connais nulle part rien de plus pittoresque que ces vieilles murailles (Planche XLVI) percées d'ouvertures ogivales et en plein-cintre du XIIP siècle, garnies de consoles en pierre extrêmement saillantes, sur lesquelles s'appuient des galeries en bois de toutes les formes. Ces galeries sont couvertes de vases de fleurs qui pendant l'été forment un ombrage odorant impénétrable aux rayons du soleil; d'autres sont garnies de grands rideaux de toutes les couleurs, que le moindre souffle agite, ou de langes qu'on étend au soleil. Presque toutes les maisons ont été exhaussées longtemps après leur construction, et chaque propriétaire a donné à ses balcons en bois les formes et les saillies qui lui ont paru le plus convenables. Cette grande variété de formes est loin de nuire à la beauté de l'ensemble. Le bas des murs et les rochers aux pieds desquels coulent les eaux bourbeuses du Pinpin, qui se fait torrent pendant les grandes pluies, sont cachés en partie par des plantes grimpantes et enveloppés d'une ombre obscure, tandis que le sommet est en pleine lumière. Les arbres qui croissent sur le bord du ruisseau, les vignes en treilles et les arbres fruitiers ombrageant les jardins qui ont été ménagés entre le cours d'eau et les murs du Bourg-Neuf, ajoutent un grand charme à ce gracieux paysage.
Une des premières maisons, en remontant le Pinpin, est celle connue sous le nom de la Grande Ecole (U). On émet et on a émis sur la destination de cette maison des opinions que l'inspection seule des lieux ne permet pas d'admettre. Pour les uns, elle a servi de temple païen; pour les autres, c'était une écurie. La première de ces destinations ne mérite pas d'être combattue : une maison de la fin du XII* siècle n'a pu servir de temple à l'époque romaine ou gauloise; qu'on y ait mis des chevaux à une époque assez rapprochée de nous, c'est possible; mais lorsque cet édifice a été construit, il ne l'a pas été pour servir d'écurie. La description détaillée que je vais en faire et les dessins que j'en donne, prouveront surabondamment ce que je nie.
Le nom de la Grande Ecole lui vient de ce que les jurais, qui l'avaient acquise en 1 518 à titre d'arrentement, y avaient établi le collège de la ville. Cette propriété a cessé d'être communale en 1805 ('). Elle appartient maintenant à M. Tournier, qui y a établi une fabrique de liqueurs et de fruits confits.
La Grande École est sur un plan barlong, et se composait primitivement d'un rez-de-chaussée surmonté d'un et peut-être de deux étages. L'intérieur était de la plus grande simplicité quant à la distribution, puisqu'il n'avait qu'une pièce à chaque étage. Depuis lors, cette distribution a peu varié. Le second étage est du XV* siècle; son plancher est plus bas que celui d'un second étage plus ancien, et qui pourrait être de l'époque de la première construction; mais rien dans les caractères de l'architecture ne m'autorise à avoir une opinion arrêtée à cet égard. La façade tournée vers le Pinpin (Planche XLVI) se compose de deux ordres d'architecture, ordres fort
(M Dupin; Sotice... etc.
simples d'ailleurs, encadrés par deux contre-forts qui montent jusqu'au-dessus du premier étage, où ils se terminent en amortissements dallés. Un contre-fort, de saillie égale à celle des deux précédents, divise verticafement en deux le rez-de-chaussée seul ; il s'arrête à la hauteur d'une étroite galerie qui sépare le rez-de-chaussée du premier étage; là, de fortes consoles en pierre, à trois redans et plus modernes, servaient d'appui à une galerie qui n'existe plus. Ces contre-forts sont appliqués sur deux autres contre-forts plus larges et en retrait. Le dernier supporte la retombée de deux grands arcs en plein-cintre destinés à supporter la galerie ancienne. Le sommet de la façade est plus moderne.
Pour bien comprendre la description de cette maison, il faut savoir qu'étant située sur le bord du Pinpin, qui est très-encaissé, le premier étage, extrêmement élevé de ce côté, se trouve être le rez-de-chaussée lorsqu'on y entre par la rue Sainte-Colombe, et que le rez-de-chaussée vers le ruisseau, et bien au-dessus du niveau de l'eau, est une cave très-profonde par rapport à la rue. On y descend depuis celle-ci par un long couloir en pente douce; on peut y descendre aussi par un escalier de la maison voisine, appartenant maintenant au même propriétaire.
Ce rez-de-chaussée est voûté en berceau; mais cette voûte n'est pas ancienne, ainsi qu'on peut s'en convaincre, d'abord par sa construction, et ensuite parce qu'elle cache le sommet des fenêtres. Ce rez-de-chaussée n'avait fort probablement pas été voûté. Je suis porté à croire qu'il était dans le genre de celui de l'Hôtel de Ville qui sera décrit plus loin, c'est-à-dire que le plancher était soutenu dans son milieu par des arcs bandés dans le sens de la longueur de la maison, et retombant sur une ligne de colonnes, ou comme celui d'une grande maison (M'), située maintenant dans la rue du Petit-Mirail et appartenant à M. Anglade, dans laquelle des piliers ronds en pierre supportent de grosses poutres placées bout à bout, et sur lesquelles a été établi un plancher, qui a été refait, il est vrai, au XV* siècle; mais il en remplace évidemment un autre qui était plus élevé, ainsi que le prouvent les jambages des anciennes cheminées (Planche XLIX, n° 7). Je ne sais par où on entrait primitivement dans ce rez-de-chaussée. Ce ne pouvait être par l'escalier actuel qui vient de la maison voisine ; il est peu probable que c'était par le long corridor, lequel me paraît avoir été pratiqué même après la construction de la voûte. Était-ce par une grande ouverture fermée maintenant et percée au fond de la salle? ou bien y descendait-on par un escalier en bois et une ouverture au plafond?
Sur la façade de ce rez-de-chaussé&, on voit quatre ouvertures : deux fenêtres et deux portes. Les fenêtres géminées ogivales sont percées sous des ouvertures fort ébrasées en dehors et en dedans; une de ces ouvertures est ogivale, et l'autre en plein-cintre; toutes deux sont placées fort près des parois et as.sez haut dans le mur au-dessus du sol de la salle. Les portes sont fort étroites, à linteau légèrement bombé et formé de trois pierres; leur intérieur est disposé d'une façon fort bizarre (Planche XLVIII, n" 3); l'embrasure est voûtée en plein-cintre, mais cette voûte est divisée en trois parties, dans le sens transversal, par trois pierres plates posées en délit, formant ainsi derrière le linteau extérieur, trois linteaux droits successifs. Le dernier est orné de rainures, espèces de rayons partant d'un centre commun et se dirigeant vers la circonférence; puis des claveaux extradossés, formant archivolte, viennent réunir leur ligne de séparation aux lignes gravées dans la pierre du linteau. Entre le premier et le second linteau existe une espèce de tronçon de colonne dont il m'est impossible de deviner l'utilité. Sept marches placées dans l'embrasure conduisent du sol de la salle au seuil extérieur de la porte, qui était consolidée par des barres s'enfonçant dans le mur, et allaient communiquer à une espèce d'armoire (Planche XLIV, n" 3)
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réservée dans le mur, entre les deux portes. Cette armoire est fermée à moitié, à partir du bas, par une pierre plate taillée en trilobé. Dans le haut existe une console qui s'enfonce jusqu'à la paroi postérieure, dans le bas de laquelle un trou horizontal se dirige vers l'extérieur, mais ne traverse pas le mur. Le seuil d'une des portes a été abaissé ; sous celui de l'autre s'avancent des consoles qui ont dû servir à appuyer le tablier d'un pont que la tradition dit avoir existé en cet endroit, sur le Pinpin. Avant la clôture du Bourg-Neuf, c'était une poterne qui permettait au propriétaire de la maison de sortir de la ville sans passer par les portes communes. On sait que les maisons appuyées aux remparts n'étaient habitées que par des citoyens honorables et sûrs, auxquels on pouvait confier la garde de la ville. Des poternes de ce genre et placées à cette hauteur existent dans d'autres maisons du bord du ruisseau; elles sont munies de consoles, comme celle de la Grande École, et devaient par conséquent avoir chacune un pont.
Le premier étage, rez-de-chaussée par rapport à la rue, est éclairé par deux ouvertures ogivales placées juste au-dessus de celles du rez-de-chaussée. Elles encadrent deux étroites fenêtres géminées surmontées d'un oculus. Les cintres des fenêtres sont formés par un tore. La colonnette centrale est sur une base romane assez lourde, et n'a qu'une astragale sans chapiteau. Une des deux colonnes est octogone; l'autre est ornée de petites cannelures plates. Trois autres ouvertures à sections carrées sont percées entre ces deux fenêtres. Une d'elles servait de porte pour passer sur la galerie; les deux autres, qui paraissent plus modernes, n'ont été pratiquées que pour donner du jour et de l'air à la grande salle occupant tout le premier étage.
Cette salle est moins longue qu'elle ne l'était primitivement, parce que la portion de la maison qui donne sur la rue Sainte-Colombe a été démolie et remplacée par une cour et quelques constructions sans grand caractère. Elle était enrichie d'une curieuse ornementation, unique peut-être en son genre : c'est une rangée d'armoires ou niches en pierre, ménagées dans les parois latérales de la salle et à moitié environ de la hauteur de ces parois (Planche XLIV, n"' 1 et 2, plan et coupe). Chaque armoire est recouverte d'un cintre bombé extradossé, formé de claveaux en pierre très étroits; elle est séparée de sa voisine par un pilastre prismatique qui s'appuie sur une plate-bande soutenue par des corbeaux fort simples. Au-dessus de l'archivolte s'avance une corniche fort saillante, dont le large cavet est orné de boutons ronds. Elle est soutenue par des modillons formés de trois billettes horizontales, et espacés de façon qu'un d'eux se trouve juste sur le milieu de la niche et forme la clef de l'archivolte, et l'autre au-dessus des pilastres, où l'on voit une rainure qui paraît avoir servi à passer une pièce de bois destinée peut-être à poser un rideau recouvrant les armoires. Un encorbellement en pierre, peu saillant, règne tout autour de la salle.
Je donne (Planche XL VII) le seul fragment encore existant de cette originale ornementation qui se trouve dans la cuisine de M. Tournier. Le reste a été détruit il y a une vingtaine d'années.
Il est probable qu'on entrait dans cette vaste salle par une porte qui donnait dans la rue Sainte- Colombe; peut-être aussi était-elle précédée d'une antichambre. La démolition de la façade intérieure de cette belle maison est fort regrettable, car elle devait nécessairement être plus riche que celle qui est tournée vers le Pinpin.
J'ai dit plus haut qu'un second étage a peut-être existé primitivement : celui qui existe maintenant ne date que du XV* siècle; les fenêtres du moins sont de cette époque.
Dans son état actuel, cette maison, quelque belle et intéressante qu'elle soit, n'est qu'un faible reflet de ce qu'elle était lors de son achèvement à la fin du XII* siècle. Le rez-de-chaussée, quoique non voûté, était plus élevé que maintenant; et s'il y avait un second étage, ce qui me paraît fort
douteux, il devait être plus riche que la salle nue qui le remplace. Le rez-de-chaussée était plus élevé, non-seulement de toute l'épaisseur de la lourde voûte actuelle, mais encore de toute la hauteur (O^SS) qui existe depuis le sol actuel du premier étage jusqu'au-dessus de l'encorbellement continu, qui forme actuellement un banc contre les parois de cette salle. Cet encorbellement servait d'appui aux solives. On comprend alors que les niches qui occupent les parois de la salle (Planches XLIV, n°^ 1 et 2, et XLVII), et qui, vu la hauteur où elles sont placées maintenant, paraissent ne pouvoir être utiles à rien, étaient alors à une hauteur convenable, un mètre environ, puisque les solives et le plancher exhaussaient le sol de la salle de 30 à 35 centimètres au-dessus de l'encorbellement.
Je ne peux faire que des conjectures sur l'usage de ces armoires. M. Félix de Verneilh, l'illustre auteur de l'Architecture byzantine en France et de plusieurs autres ouvrages renommés d'archéologie, m'a dit avoir vu en Allemagne des niches ayant des rapports éloignés, il est vrai, avec celles-ci, et qui avaient servi, au moyen âge, à serrer des fers de flèche et de lance et d'autres armes. S'il en était ainsi, la Grande École aurait été construite pour servir d'arsenal. La corniche fort saillante qui surmonte les armoires, supportait peut-être le plancher d'une galerie qui faisait, à la hauteur de 2 mètres environ, le tour de la salle.
L'appareil de cette maison est assez irrégulier; celui des contre-forts est plus large que celui des remplissages, qui d'ailleurs ont été réparés en plusieurs endroits. Il est probable que les deux façades étaient à pignon, comme celles de l'Hôtel de Ville qui sera décrit plus bas.
En face, et de l'autre côté du Pinpin, sont les murs qui protègent le Bourg-Neuf, renfermé dans la quatrième enceinte
La maison voisine flT) de celle-ci, en remontant le ruisseau, appartient au môme propriétaire ; mais il n'en a pas toujours été ainsi. Elle est démolie jusqu'au niveau du sol du premier étage. Quant au rez-de-chaussée, il a une porte (poterne) et deux longues fenêtres en forme de lancettes, très-étroites et fort évasées extérieurement. En remontant le ruisseau, mais surtout après le moulin (A'J, on trouve une réunion de maisons de l'aspect le plus pittoresque; elles sont toutes percées de fenêtres ogivales ou en plein-cintre, et supportent des galeries appuyées sur des consoles de l'époque primitive (XII' siècle), fort saillantes et ornées de masques d'hommes ou d'animaux. Cette série de maisons se termine par une tour carrée, au bout d'un angle aigu des remparts. Dans le bas de la maison qui précède cette tour, est une large et haute poterne ogivale. Toutes ces maisons, dont la base est garnie d'arbustes et de plantes grimpantes qui se reflètent dans l'eau du Pinpin, forment un des plus jolis coins de cette pittoresque ville.
De cette partie de la cité jusqu'à l'Hôtel de Ville (S) placé au milieu de la muraille nord, il n'existe plus rien à noter dans les anciennes fortifications ; mais l'Hôtel de Ville est un des monuments les plus intéressants du département de la Gironde.
Il a servi pendant longtemps de prison. Le département l'acquit de la commune en 1826 (*). Depuis peu d'années, on lui a donné une autre destination ; il sert de marché couvert, et son premier étage a été loué à M. Becquet, fabricant de chapeaux de paille, qui y a établi son entrepôt. Grâce à l'obligeance de ce négociant, j'ai pu étudier le monument dans toutes ses parties. Une halle fOj s'élevait autrefois à l'est de l'Hôtel de Ville; on en a fait plus tard une cour pour les prisonniers; c'est maintenant une place.
(') Oupin; Notice.,., etc.
Une des extrémités de l'Hôtel de Ville fait partie du mur de la première enceinte, où il forme une légère saillie. Il concourait ainsi à la défense de la cité dans les moments de siège. Il est
construit sur un plan barlong, beaucoup plus long que large, ainsi que • l'indique ce plan. Les murs, fort épais, sont consolidés par des contre-forts plats qui rampent sans ressaut jusqu'au sommet, oîi ils se terminent par un amortissement dallé (Planche L).
Maintenant, ce monument n'est pas tel que l'avait laissé le constructeur de la fin du XIP siècle; car au XI V^ siècle ont été faits quelques petits changements; on y en a fait de grands au XV*, et, il y a quelques années, on a dénaturé une des façades latérales pour métamorphoser le rez-de-chaussée en marché couvert ('). Dans cette dernière transformation, l'architecte a cherché à imiter le style primitif; mais les bases des colonnes n'ont pas le profil des anciennes; les chapiteaux, je parle de ceux du rez-de-chaussée, n'ont pas le caractère de ceux faits à l'époque de la fondation de l'édifice. Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'un contre-fort, qui ne gênait nullement les dernières dispositions architecturales, a été complètement démoli. Ce contre-fort, en supposant même que sa suppression ne soit pas une cause de ruine future pour l'édifice, rompait la monotonie d'une muraille privée d'ornements, et donnait du mouvement à la façade latérale, dont il occupait le centre. De plus, les nouvelles archivoltes ne sont pas extradossées; elles l'étaient toujours au moyen âge; c'était aussi solide, peul^étre plus; à coup sûr, c'était infiniment plus beau, car cette régularité dans la longueur des claveaux encadrait agréablement les arcs.
Nous avons vu plus haut qu'à une autre époque on avait métamorphosé le rez-de-chaussée en prison. Pour cela, on avait fait des voûtes qui atteignaient au milieu des colonnes du rez-de-chaussée, et on avait divisé ce rez-de-chaussée en une certaine quantité de cellules plus ou moins éclairées par des orifices grillés, percés fort probablement lors de la construction de ces prisons. Les voûtes divisaient le rez-de-chaussée en deux étages ; on entrait dans celui du bas par la grande porte A (Voir le plan), et, pour arriver à celui du haut, on passait par la porte C, ouverte à un niveau supérieur de l'autre, et au seuil de laquelle on montait par un escalier extérieur qui n'existe plus maintenant. On a fait disparaître ces cachots et l'escalier lors des dernières modifications, regrettables seulement au point de vue que j'ai signalé plus haut.
Dans la description détaillée, je serai obligé de reparler de ces divers changements. A la fin du XIP siècle, l'Hôtel de Ville paraît s'être composé d'un étage au-dessus du rez.-dechaussée. Celui-ci (Planche LI donnant la coupe sur le milieu d'une des nefs, et Planche LU donnant une vue perspective du rez-de-chaussée) est divisé en deux nefs par une colonnade composée de cinq colonnes, dont deux sont fuselées, et dont les bases ont le tore inférieur beaucoup plus large que l'autre, ce qui leur donne un aspect de grande solidité.
Les chapiteaux de ces colonnes sont admirablement sculptés, et d'une si grande originalité de forme, qu'il est presque impossible de les décrire. Le premier, à partir du sud, est composé de trois rangs superposés de crochets; le second n'a que des moulures épannelées; le troisième, qui
(*) La Planche L est faite d'après un croquis de M. Jules de Verneilh, dessiné pendant qu'on faisait subir au monument ces dernières modifications.
me paraît un souvenir du chapiteau corinthien, a deux rangs de feuilles d'acanthe surmontés de quatre crochets qui forment les angles; une belle rosace occupe la place de la rose corinthienne. La corbeille du quatrième a la forme d'une large console couverte de stries ondulées. A la place de la rose est un disque creux. Le cinquième se rétrécit brusquement au-dessus de l'astragale, puis d'épaisses feuilles d'eau supportent un large entablement carré, orné de festons d'où partent des consoles et des volutes, sur lesquelles s'appuie le tailloir. C'est le premier dans la vue perspective.
Sur ces chapiteaux, retombent, dans le sens de la longueur des nefs, six arcs très-légèrement ogivaux, dont l'extrados supporte le plancher du premier étage. Aux deux extrémités de la nef, la retombée des arcs se fait sur un cul-de-lampe : celui du sud n'est qu'une simple console ; mais sur celui du nord sont sculptés une tête de tigre, un chien ou un loup contourné (Planche XLIX, n" G). Les sommiers des arcs sont très-étroits, de sorte que le tailloir des chapiteaux fait une saillie considérable. Cette disposition, peu dans les habitudes des architectes du moyen âge, est un souvenir de l'architecture romaine.
On entrait dans le rez-de-chaussée par une porte en cintre ogival plus moderne (A), suivie d'un long couloir voûté en plein-cintre, et terminé à l'intérieur par un grand arc de même courbe que le couloir. Cette vaste salle ne paraît avoir été éclairée que par deux fenêtres ogivales presque aussi étroites que des meurtrières, très-hautes, fortement biseautées en dehors (Planche LUI) et largement ébrasées en dedans. Comme elles prenaient leur jour à l'extérieur de la ville, elles avaient été placées à une grande élévation au-dessus du sol de la chambre. Si on ne connaissait les habitudes artistiques des XII* et XIIl» siècles, on se demanderait pourquoi on a si richement sculpté des chapiteaux qu'on devait à peine distinguer dans le demi-jour qui régnait dans celte vaste salle, destinée peut-être à servir simplement de magasin (').
L'accès du premier étage avait été disposé de façon qu'on pouvait y monter sans entrer dans le rez-de-chaussée, ou sans en sortir lorsqu'on s'y trouvait. Pour cela, on avait pratiqué deux portes ouvertes toutes deux à une assez grande élévation au-dessus du sol. Celle de l'intérieur est dans le mur sud, en face de la nef orientale en B; elle est à linteau sur consoles; on y arrivait par un escalier, probablement eu bois, et dont les arrachements 'paraissent contre le mur. En face de celle-ci, et de l'autre côté du mur, s'ouvre celle de l'extérieur; elle est ogivale. Primitivement on devait y arriver par un escalier en bois; on le fit en pierre plus tard, et on le recouvrit d'un auvent; dernièrement, on a cru qu'il serait inutile, puisque le marché couvert n'étant jamais fermé, la porte de l'intérieur est toujours accessible, et on l'a démoli. Il paraît maintenant qu'on trouve que l'escalier en bois tient trop de place dans le marché, et on veut faire un autre escalier pour le remplacer. Je fais des vœux pour qu'on rebâtisse celui de l'extérieur et qu'on ne mutile plus ce beau monument, en perçant par exemple le mur, idée déplorable qui germe dans la tête de quelques personnes.
Ces deux portes donnent dans une antichambre, à l'ouest de laquelle est un large escalier en pierre. Les rampes droites conduisent au premier étage, qui occupait toute la largeur du bâtiment. Les fenêtres des deux extrémités sud et nord (Planches L et LUI) ont été refaites au XV^ siècle, de sorte qu'on n'en voit plus la forme primitive; mais il est probable qu'elles ne différaient pas beaucoup de celles qui s'ouvrent sur la façade latérale de l'orient, où il en reste deux de la première construction. Elles sont encore dans leur état primitif : ce sont, à partir du nord, la troisième et la
(') Une personne avec qui je visitais dernièrement La Réole, m'a dit qu'il y avait d'anciennes fenêtres dans les parties démolies des murs.
cinquième (Planche L). Ces fenêtres sont formées de deux arcades ogivales, séparées par une courte colonnette dont le chapiteau est formé de larges feuilles d'eau surmontées de volutes. La retombée des côtés se fait sur les pieds-droits couronnés de simples tailloirs. Ces deux ouvertures sont encadrées, à l'intérieur seulement (Planche XLVIII, n° 1), par une belle archivolte ogivale composée de plusieurs tores, et d'une moulure extérieure couverte de feuilles plates presque circulaires. Il faut remarquer que les pierres qui composent ces fenêtres sont d'un échantillon plus gros que celles du reste de la muraille. Sur la façade latérale opposée a existé une autre fenêtre semblable, maintenant murée. A l'ouest, le mur est si bien tapissé de lierre et de plantes grimpantes, qu'on ne peut voir si sa forme extérieure est semblable à celle des fenêtres qui lui font face. Elles se fermaient au moyen de volets intérieurs dont les gonds sont encore en place.
Les fenêtres modernes sont bien imitées à l'extérieur; mais quoique ogivales à l'intérieur, elles sont bien plus basses que les autres et n'ont pas d'ornements à l'archivolte.
Les fenêtres du XV^ siècle sur la façade méridionale étaient cruciformes. On a enlevé l'allège de celle du nord, et on a fait ainsi une porte qui permet de passer sur une galerie en encorbellement avec une balustrade à jours flamboyants, et conséquemment du XV* siècle aussi. De ce balcon (Planche LUI), on pouvait voir tout ce qui se passait entre les deux murs de la première et de la troisième enceinte, au nord de la ville, et dans une partie de la ville neuve. Cette galerie en a remplacé une plus ancienne, ainsi qu'on peut s'en convaincre à l'aspect des corbeaux dont quelques uns sont du XII" siècle. On y arrivait par une porte basse, qu'on a dû murer lorsqu'on a ouvert la grande porte actuelle.
Il faut remarquer que les compartiments ajourés de la galerie, quoique ornés tous de la même façon, ne sont pas d'une largeur uniforme. Cette irrégularité, qu'on pouvait facilement éviter, ne nuit en rien à l'élégance de ce motif d'architecture.
Il existe maintenant un second étage; mais je crois que ce n'est qu'un exhaussement du XI V siècle, fortement remanié au XV*. Je crois même que cet étage n'a jamais existé dans toute la longueur de la pièce ; car le plancher, tel qu'il est établi aux deux extrémités du monument, aurait coupé les archivoltes des fenêtres, ce qui certainement n'a pas eu lieu; ce n'était donc qu'une chambre fermée, du côté de la grande salle, par une cloison en bois. La chambre du sud était chauffée par une grande cheminée appuyée contre le milieu du mur méridional. Le contre-fort, qui s'élargit légèrement à la hauteur de cette cheminée, la signale à l'extérieur. Le sommet du tuyau a été remplacé par le timbre d'une horloge. De chaque côté de la cheminée, une large fenêtre, à moulures prismatiques, à meneaux cruciformes à l'extérieur et en cintre bombé intérieurement, répandait une lumière abondante dans cette chambre. Au-dessus de ces fenêtres, des moucha rabys protégeaient les deux portes du rez-de-chaussée (Voir la coupe Planche LI, et la vue générale Planche L).
La chambre du nord était chauffée par une grande cheminée du XV* siècle, appuyée contre le mur de l'ouest, presque en face d'une fenêtre de même époque. Dans cette chambre, on trouve encore deux autres fenêtres dans la façade du nord (Planche LUI). Toutes les deux ont leur embrasure voûtée en cintre bombé. Une d'elles a des moulures prismatiques et des meneaux cruciformes; l'autre, du XIV* siècle, se compose de deux ouvertures géminées trilobées, renfermées dans un arc ogival surmonté d'une archivolte saillante. Le tympan, au-dessus des ouvertures géminées, est percé d'une ouverture quadrilobée.
Ces deux chambres me paraissent former des appendices servant aux réunions particulières
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des magistrats de la cité, au conseil d'administration. Des rainures dans les parois et des entailles dans les poutres ayant servi à assujétir des cloisons, donnent à penser que des chambres analogues ont existé au-dessous de celles-ci.
Les latrines sont renfermées dans l'angle nord-ouest, où elles forment une saillie soutenue par des consoles ornées d'un bouton.
Il est difficile de savoir si primitivement les murs latéraux étaient aussi élevés que maintenant. A l'intérieur, on croit apercevoir une différence d'appareil au-dessus des archivoltes des fenêtres; ce qui ferait penser que là, ou à peu près, s'arrêtait la construction du XII" siècle. Mais ce qu'il y a de positif, c'est que les pignons ont été exhaussés au XV' siècle ; on voit très-bien à l'intérieur la forme moins aiguë de pignons plus anciens.
Les remaniements successifs qu'a éprouvés ce monument en rendent l'étude très-difficile. La charpente, faite suivant les traditions anciennes, est relativement moderne.
Il n'est pas rare de voir, dans les villes anciennes, l'Hôtel de Ville placé de façon à ce qu'une de ses faces faisait corps avec le mur d'enceinte. Dans plusieurs villes du Nord, il en est ainsi. Mais, sans aller si loin, nous en voyons un exemple à Bordeaux, oii les tours de la Grosse Cloche et les murs de l'Hôtel de Ville faisaient partie des fortifications. Dans les villes construites d'un seul jet, dans les bastides, comme Sauveterre, Libourne, Monségur, l'Hôtel de Ville était établi sur un des côtés de la place centrale. M. Viollet-le-Duc ne connaissait pas l'Hôtel de Ville de La Réole lorsqu'il écrivait (') : « Si nous voyons encore, dans le nord de l'Allemagne et en Belgique, des » Hôtels de Ville d'une époque assez ancienne, comme ceux de Lubeck, d'Aix-la-Chapelle, bâtis » au XIII* siècle, ceux de Brunsvick, de Dantzig, de Munster, de Ratisbonne, élevés pendant les » XIV* et XV« siècles, nous ne possédons plus en France d'édifices de ce genre, sauf celui de » Saint-.Vntonin, antérieurs à la fin du XV* siècle et au commencement du XVI*. » M. Viollet-le-Duc est ordinairement si bien renseigné, il a vu et dessiné tant de monuments, il nous fait si bien connaître tout ce que nous avons de beau en France, que je suis étonné que l'Hôtel de Ville de La Réole lui ait échappé; aussi, moi qui ai tant appris dans ses livres, je suis heureux de lui signaler le plus ancien Hôtel de Ville de France après celui de Saint-Antonin.
Si l'on a suivi avec attention les descriptions qui précèdent, on a dû voir qu'il existe une différence notable entre les détails architectoniques de ces diverses enceintes. Dans la première, rien à noter qui puisse en donner la date; mais l'aspect des murs, comparés à ceux des remparts auxquels ils se relient, ne peut tromper un œil exercé. Dans la seconde enceinte, celle de la fin du XH* siècle, et dans les monuments attribués à cette époque, on ne voit pour ouvertures inférieures que des fenêtres très- étroites, ogivales ou en plein -cintre, tenant lieu de meurtrières, et par lesquelles un homme ne pourrait s'introduire. Ce caractère change dans le mur de la troisième enceinte du milieu du XIII* siècle : là, des meurtrières nombreuses au rez-de-chaussée, pas d'ouvertures dans le haut des murs, pas de mâchicoulis, mais de simples créneaux. L'étude du château fournira encore d'autres détails qui viendront à l'appui de mon opinion. Quant à la quatrième ligne de fortifications, la présence des embrasures pour les armes à feu et celle des petites meurtrières du chemin de ronde, corroborent la date donnée par l'histoire, seconde moitié du XV* siècle.
Maison Seguin { T du plan d'ensemble). — Si après avoir visité les monuments qui se trouvent
(') Diclimnaim raisonné de l'archiUcture française du XI' au XVl« siècles; par Viollet-le-Duc. Mot : Hôtel de Ville.
adossés aux remparts, nous entrons dans l'intérieur de la ville, nous rencontrons à tous les pas des maisons de toutes les époques, depuis la fin du Xll' siècle jusqu'à nos jours. Quelques-unes, et les plus anciennes, sont en pierre et admirablement bâties; d'autres, remontant au XV' siècle, sont en bois et torchis, et ont toute la richesse et tout le pittoresque de ces sortes de constructions ; d'autres enfin ont des portions fort anciennes; mais des réparations plus modernes faites à diverses reprises, et des changements de destination, les ont étrangement défigurées. Quoique dégradées, elles sont encore dignes d'attention et figureraient très-bien dans une statistique complète de La Réole.
La plus intéressante de toutes ces maisons est celle dont on aperçoit une petite portion dans la rue Blandin. Cette portion me paraît avoir fait partie d'une grande habitation renfermée entre les rues Blandin et Pe y-Seguin, à partir du milieu environ de ces deux rues jusqu'à leur extrémité méridionale, où elles rencontrent la Grande-Rue. Plusieurs propriétaires occupent actuellement cet emplacement. Ce vaste ensemble de constructions se trouve situé sur le point culminant de la ville et à la place qu'a dû occuper la première forteresse qu'on y a construite. Le nom de Pey-Seguiti que porte une des rues qui la borde d'un côté, et la connaissance que j'avais du séjour prolongé d'une des branches de la famille de Seguin à La Réole, me faisaient penser que cette maison avait appartenu aux descendants de ces anciens comtes de Bordeaux. J'en causais un jour avec M. J. de Bourrousse de LafFore, directeur du Cabinet héraldique de Bordeaux, qui travaillait alors à la généalogie de la famille de Seguin; il paraissait approuver mes idées à ce sujet, et voici ce que je trouve dans cette généalogie, qui vient d'être publiée par cet auteur dans le troisième volume du Nobiliaire de Guienne et de Gascogne, page 94 : «La ville de La Réole, patrie adoptive et » principale résidence de la famille Seguin depuis neuf cents ans au moins, avait au moyen âge
» et durant les derniers siècles, la rue de Pey-Seguin habitée par des membres de cette famille
» Pierre de Seguin habitait la rue de Pey-Seguin en 1338, Hélie II de Seguin en 1S49. Le mot » Podium, employé dans la basse latinité pour signifier hauteur, élévation, mont, est traduit indiffé- » remment en langue gasconne par Pitch, Pech, Puy ou Pey, qui ne sont que des variantes du » même mot. Puy-Seguin, Pey-Seguin, sont deux manières différentes de prononcer le même mot, » qui signifie Mont-Seguin. Aussi nous paraît-il très -vraisemblable que les Seguin, seigneurs » puissants du X° au XIV' siècles, firent donner à la rue qu'ils habitaient à La Réole le nom du » château de Puy-Seguin qu'ils avaient fondé. »
Je crois que la façade principale et la porte de cette belle habitation étaient tournées vers la Grande -Rue. A la place de l'entrée, s'élève maintenant une maison moderne appartenant à
M. Conqueret. La porte franchie, on trouvait un long l couloir couvert, dont une portion sert maintenant de [cour à la maison moderne. Sur un des côtés de ce couloir ont été conservées trois arcades ogivales de 'largeurs inégales, retombant sur des piliers carrés, dont le chapiteau est remplacé par un simple tailloir orné de festons. L'extrados des arcs est entouré d'un cordon orné d'étoiles à huit rayons. L'arcade la plus étroite retombe sur deux consoles : l'une d'elles représente une tète de tigre, et l'autre un bossage orné de petites feuilles rondes comme celles de la fenêtre de l'Hôtel de Ville. La portion qui reste entre ces piliers et le mur longeant la rue Blandin est complètement reconstruite, ainsi que la
portion qui longe la Grande-Rue; on ne peut donc établir que des conjectures sur sa forme primitive. Une cave ancienne existe sous la partie du bâtiment qui longe la rue Blandin.
Dans le fond de ce couloir est une porte murée qui communiquait dans le rez-de-chaussée de la partie conservée de l'ancienne maison, appartenant maintenant par moitié à M. Moulinet, boulanger, et à une aubergiste dont je ne sais pas le nom. Après avoir franchi le seuil de la porte, on se trouve enfermé dans une antichambre étroite (DJ. Comme le vantail de la porte, même ouverte, aurait tenu trop de place, on lui a ménagé une niche dans le mur, de sorte que, dans cette position, il ne faisait pas de saillie sur la muraille. L'antichambre n'est d'ailleurs signalée que par les arrachements de ses parois. Ce rez-de-chaussée était éclairé, à l'ouest, par deux petites fenêtres ogivales, biseautées extérieurement et largement ébrasées vers l'intérieur; leur archivolte extradossée est formée de longs claveaux, et leurs pieds-droits, comme celui de toutes les autres ouvertures, de pierres beaucoup plus fortes que celles de l'ensemble de la construction, bâtie en appareil moyen carré et piqué. Ces croisées ont été fortement dénaturées : une d'elles a été élargie, et l'autre est en partie remplacée par une grande porte déjà assez ancienne. Entre les croisées, d'énormes corbeaux soutiennent le foyer d'une cheminée du premier étage. En face des fenêtres existe une porte murée en cintre bombé, communiquant autrefois dans la partie orientale de la maison. En face de la porte principale, une grande arcade ogivale occupant toute la largeur du rez-de-chaussée le divisait en deux parties à peu près égales. Cette arcade est actuellement murée. L'autre moitié du rez-de-chaussée est tout à fait dénaturée : les fenêtres ont fait place à une porte et à une fenêtre plus large que les deux petites ouvertures ogivales, et une porte qui se trouvait au fond et permettait de communiquer dans la partie maintenant ruinée de la maison, au nord, a été murée.
Sous cette partie du rez-de-chaussée existe une cave peu profonde, dans la direction de celle qui est sous la maison neuve, et qui, avec le peu d'élévation des fenêtres au-dessus du sol (il n'était pas dans l'usage alors de laisser les fenêtres d'un accès aussi commode), me fait penser que le sol intérieur de tout ce rez-de-chaussée était plus bas qu'il ne l'est maintenant, et que, de la porte d'entrée, on y descendait par des escaliers. Dans cette hypothèse, la rue Blandin occuperait
l'emplacement d'un ancien fossé entourant le Puy-Seguint Ce fossé ayant été inutile plus tard, on a remblayé pour un motif quelconque la partie centrale de la cave. Il eût d'ailleurs été peu logique de bâtir une arcade sur pilastres pour n'ouvrir que la portion comprise au-dessus des sommiers.
Les poutres et les solives du plancher sont appuyées sur une corniche en pierre peu saillante qui règne tout le long du mur. Le rez-de-chaussée ne paraît pas, du moins dans la partie intacte de la maison, avoir eu de communication directe avec le premier étage. Pour en trouver l'entrée, il faut revenir chez M. Conqueret, dans le couloir- antichambre; là, à la hauteur de ce premier étage, on voit une porte fort belle (Planche LIV), à laquelle on arrivait peut-être par un escalier en pierre dont il ne reste plus que deux marches; elle s'ouvre sous un linteau droit, orné sur sa face verticale d'un élégant méandre, et sous sa face horizontale de trois patères renfermant un petit
i" i-i^iïe.
i' étage.
Vol. I.
fleuron. Ce linteau supporte un tympan encadré d'une archivolte en plein-cintre subquinquilobé. Dans les trois lobes supérieurs sont trois têtes en haut relief. Au sommet, une tète d'homme barbu, à longs cheveux divisés sur le front; à sa droite, une tête de jeune homme; à sa gauche, une tête de femme couronnée. Ces trois têtes, non nimbées, sont peut-être des portraits; leurs yeux ouverts sont très-saillants. Sauf cette difformité, qui se remarque sur toutes les sculptures de La Réole, elles sont d'un très-beau dessin et surtout pleines de style. Cette archivolte retombe sur deux colonnes qui ont pour chapiteau une tête monstrueuse engoulant la colonne. Le tailloir est couvert de festons. Le linteau s'appuie sur deux consoles ornées : l'une, d'un vigoureux entrelac, et l'autre d'une belle fleur formée de quatre pétales dont les extrémités sont recourbées. Deux colonnettes servent de support à ces consoles. Cette porte est actuellement murée.
A côté d'elle, sur le mur à gauche, est une autre porte ogivale, murée aussi, et par laquelle on arrivait à une pièce donnant sur la rue Blandin, et remplacée maintenant par la maison moderne. La planche LIV montre ce que la description a été impuissante à faire comprendre. Il est bon de faire remarquer ici que le portail de l'église de Puy-Seguin, dans l'Entre-Dordogne, est aussi en plein-cintre subquinquilobé, et que les sculptures et moulures de ce portail sont semblables à celles de la maison Seguin. Cette coïncidence apporte une preuve nouvelle à mon opinion, et j'ajoute de plus que la maison de la rue Blandin et l'église de Puy-Seguin ont peut-être été bâties par le même architecte, au service du môme seigneur, un membre de la famille Seguin.
Après avoir franchi cette porte, on rencontrait immédiatement, comme au rez-de-chaussée, une petite antichambre dont la porte s'appliquait aussi dans une niche plate réservée pour elle dans la paroi du mur. La salle dans laquelle on entre est juste de la dimension de celle du rez-de-chaussée, et n'a jamais été plus grande, parce que le mur qui la sépare de sa voisine, bûti sur l'extrados de l'arc ogival du bas, est ancien.
A l'une des extrémités de ce mur, juste en face de la porte d'entrée, est une porte murée qui permettait autrefois de passer dans la pièce voisine. Sur la paroi orientale de la chambre, c'est à dire à droite en entrant, on trouve une porte qui donnait accès dans les appartements situés de ce côté. Le mur donnant sur la rue Blandin est percé de deux fenêtres, défigurées par une restauration postérieure; mais celles de la chambre voisine nous font voir qu'elles étaient ogivales, fortement biseautées en dehors, et leur cintre percé dans une grosse pierre carrée; qu'en dedans, elles étaient en plein-cintre et très-ébrasées ; que le bord de cet ébrasement était adouci par un large cavet.
Entre ces deux fenêtres est une cheminée extrêmement curieuse, aussi ancienne que la maison elle-même, et parfaitement conservée (Planche LV). Son ouverture a 2™ 13 de large sur 'l°'90 de hauteur. Le manteau convexe , mais formé de trois faces droites , est d'une seule pierre ; il a 80 centimètres de haut ; il est orné d'une arcature formée d'arcs en plein-cintre s'entrecroisant de façon à former onze arcs ogivaux retombant sur des pilastres sans chapiteaux et sans bases. Sous l'arc du milieu est sculptée une charmante tête de jeune homme. Ce manteau est surmonté d'une corniche fort simple et soutenu par deux consoles très-saillantes, divisées elles-mêmes en trois consoles superposées et en retrait, couvertes de quatre bas-reliefs très-remarquables comme dessin et comme style. Un des bas-reliefs représente une harpie à corps d'oiseau; ses pieds sont armés de griffes puissantes, et son cou est surmonté d'une délicieuse tête de femme. Sur la console inférieure est un enroulement, au centre duquel une tige supporte une jolie tête humaine. Un autre bas-relief représente un dragon sans ailes; sa croupe se recourbe en replis tortueux; ses pieds sont armés de griffes; il a la tête plate d'un serpent. La console au-dessous est ornée d'une superbe tête
de jeune homme, dans un encadrement d'arabesques. La troisième console n'est qu'un simple corbeau sans ornements. Au-dessus du manteau, la hotte se rétrécit jusqu'à la corniche qui supporte les poutres du plancher et fait le tour de la salle. Dans la chambre voisine du même étage, on trouve à droite, après avoir franchi la porte, une petite armoire carrée, puis une ouverture qui donne dans la maison voisine; au fond, en face de la porte d'entrée, une autre porte de communication. Deux fenêtres donnaient sur la rue Blandin; une seule est intacte, l'autre a été remaniée, mais on y a conservé l'ancien banc en pierre. Cette seconde chambre n'avait pas de cheminée.
La porte d'entrée du second étage est placée juste au-dessus de celles des étages inférieurs; elle est à linteau sur consoles, assez étroite, murée depuis assez longtemps, puisqu'un corbeau ayant dû servir de moucharaby a été établi sur ce remplissage. Après l'avoir franchie, on se trouve dans une antichambre analogue à celles qui sont au-dessous, précédant une vaste salle maintenant divisée en deux par un mur moderne, et occupant autrefois tout l'étage. Elle est remarquable par le luxe de son ornementation. Ce devait être l'appartement le plus riche de toute la maison Seguin. Au milieu, deux magnifiques fenêtres percées sur la rue Blandin y répandaient une abondante lumière; deux autres petites fenêtres sont percées aux deux extrémités du même mur. En face des fenêtres, et par conséquent à droite de la porte d'entrée, on a orné la paroi de deux grands arcs ogivaux qui retombent sur trois colonnes (CAB) dont les chapiteaux sont ornés de palmettes entourant des têtes de monstres ou de charmantes têtes humaines vigoureusement sculptées. Dans les remplissages qui ferment ces grandes arcades s'ouvrent de petites fenêtres en plein-cintre, très ébrasées vers l'intérieur, où leur arc est extradossé (Planche XLVIII, n° 5). A l'extérieur, il est taillé dans une seule pierre, comme celui de certaines petites fenêtres fort communes dans les églises romanes.
Les deux grandes fenêtres de cette salle sont, à mon avis, ce que l'art du commencement du XIII* siècle a laissé de plus remarquable dans l'architecture civile du sud-ouest de la France. Elles sont semblables entre elles, sauf dans les détails de leurs sculptures. L'une d'elles est considérablement dégradée; l'autre est presque intacte, mais un des chapiteaux est mutilé et deux de ses ouvertures sont bouchées avec des briques. Un mur moderne, construit pour diviser cette salle en deux, s'appuie entre les deux fenêtres et empêche de voir comment elles sont reliées l'une à l'autre. Dans ma gravure (Planches LVII), j'ai séparé les colonnes des embrasures par un petit pilastre Cette gravure représente le côté de la salle tel qu'il devait être avant la construction du mur qui la divise maintenant. La Planche LVI fait voir une embrasure et le mur de séparation.
Chaque fenêtre (voici le plan de celle qui est intacte) se compose de trois hautes et étroites
baies ogivales, dont les archivoltes retombent sur deux minces colonnettes monolithes, isoléôs, et
— ■> deux autres colonnettes engagées dans les pieds-droits,
— humaines. Ces crochets ne ressemblent pas à ceux
employés dans le courant du XIII* siècle : ce sont des espèces de feuilles d'acanthe dont les extrémités supérieures sont très-recourbées, ou des sortes de fleurs de lis renversées, d'un dessin très large. Ces baies ogivales, toutes trois de môme hauteur, s'ouvrent sous un tympan au fond d'une embrasure recouverte de deux grandes archivoltes ogivales en retrait, retombant sur des colonnettes
qui garnissent les parois des embrasures. La colonnette de l'archivolte du fond est de même dimension que celles des baies; mais l'autre, d'un diamètre plus considérable, est également plus longue, parce qu'elle s'appuie sur un banc qui fait le tour de la salle, et bien plus bas que l'allège. Les archivoltes sont ornées, sur leur face et leur intrados, d'une façon fort originale, et dont on ne trouve peut-être pas d'autre exemple. Les claveaux, au nombre de vingt-deux pour une fenêtre et de vingt-quatre pour l'autre, sont formés d'une billette ogivale très-saillante. Chacun d'eux est séparé de son voisin par une profonde scotie. Les Planches LVI et LVII font, je crois, comprendre cette curieuse ornementation.
Les chapiteaux des colonnettes de la fenêtre du fond sont presque tous entièrement dégradés; on en voit un cependant orné d'une tête humaine s'avançant entre de grosses feuilles recourbées. , Ceux de l'autre fenêtre sont à peu près intacts. Celui sur lequel retombe, à droite, ^^ la plus petite archivolte, représente une hideuse tête de monstre à dents aiguës J^= engoulant la colonnette ; il ne reste plus de celui de gauche qu'une jolie tête 9 ./^^ humaine. Sur le chapiteau de la grande colonnette de droite est une magnifique tête de jeune homme barbu, entre deux charmantes feuilles d'acanthe; à gauche est une tête d'aigle entourée de feuilles recourbées ressemblant à des fleurs de lis. Les bases de toutes les colonnettes de cette salle, pourvues de griffes, sont d'un remarquable dessin. Celles des grosses colonnes des fenêtres et des arcades du fond sont percées de petits orifices carrés de 0,50 à 1 mètre de profondeur, et dont je ne peux deviner l'usage. Les profils des tailloirs, ceux des cordons, des billettes des claveaux, de l'archivolte qui recouvre ces claveaux, etc., sont également fort beaux. L'artiste qui a sculpté cette maison et l'architecte qui a conçu ces fenêtres avaient un remarquable talent. A l'extérieur, les baies sont encadrées par une archivolte en plein-cintre retombant sur un cordon qui s'étend sur toute la longueur de la muraille.
La hauteur totale de ces fenêtres, depuis le plancher de la chambre, est de ^^^^ 5 mètres environ ; leur largeur totale est de S^SO ; la hauteur des baies est de 2"'1 4. Il est probable que, dans l'origine, on fermait ces fenêtres avec des tentures; plus tard, ce mode ayant paru insuffisant, on a employé deux volets ; mais pour les établir et surtout les fermer, il a fallu entailler le tailloir des chapiteaux des colonnettes. Ouverts, les volets devaient faire le plus mauvais effet; fermés, ils enlevaient toute la lumière. Près de l'angle nord-est existent deux portes : l'une communiquait dans des appartements placés au nord, et l'autre dans la partie de la maison placée à l'est et maintenant démolie.
A côté de l'antichambre qui suivait la porte d'entrée, on voit de petites colonnes engagées dans la muraile, et qui ont dû supporter une galerie ou tribune qui occupait toute l'extrémité méridionale de la salle; ce qui, avec le banc qui en fait le tour, donnerait à penser qu'elle servait de tribunal, de salle de délibération, de lieu de réunions solennelles. Le dessous de cette galerie était éclairé du côté de la rue Blandin par une fenêtre , et du côté opposé par un petit jour très-ébrasé en dedans.
Les étages de cette maison ne sont pas, comme c'était l'ordinaire, séparés par des bandeaux, et l'allège des fenêtres ne paraît pas à l'extérieur. C'est une construction très-simple, mais qui ne manque pas de caractère. Les deux petites fenêtres du second étage sont maintenant dénaturées; je ne sais même pas si elles étaient ogivales primitivement.
LA REOLE 165
J'ai avancé plus haut, que cette maison de la rue Blandin ne formait qu'une faible portion d'une grande maison dont la façade devait être sur la Grande-Rue. Je base mon opinion, en premier lieu, sur l'existence des diverses portes signalées dans ma description, portes qui sont dirigées vers le sud où existait la façade supposée, vers le nord où est maintenant une maison moderne, et vers l'est où existe une maison dont plusieurs parties sont aussi anciennes que celle que je viens de décrire; en second lieu, sur l'existence d'un évier au point E du plan du rez-de-chaussée. Il est évident que si la maison placée à l'est n'avait pas appartenu au même propriétaire, il n'aurait pu avoir un évier dont l'égout rejetait les eaux de vaisselle dans la cour ou l'antichambre et devant la porte d'une habitation étrangère. Tout cet emplacement compris entre la rue Blandin et la rue Pey-Seguin appartenait donc probablement, au XIII' siècle, à un seul propriétaire. La façade qui donne sur la rue Pey-Seguin est pourvue d'ouvertures ogivales de l'âge et du caractère de celles de la rue Blandin. Voici (Planche XLIX, n" 8) des caractères dont je n'ai pu deviner le sens et qui sont gravés sur l'archivolte d'une petite fenêtre dans la rue Pey-Seguin, où l'on voit également une porte dont le linteau ( Planche XLIX , n° 9) est orné d'une moulure que je crois fort rare ; on rencontre aussi dans cette maison cette petite ouverture (Planche XLVIII, n" 4) ressemblant à celles qui s'ouvrent à l'est de la grande salle de la rue Blandin.
Si j'ai parlé si longuement de cette belle maison, c'est que je la considère comme un des plus beaux restes de l'architecture civile dans le midi de la France, et que je serais heureux si l'étude que j'en publie pouvait engager la ville de La Réole à en faire l'acquisition pour la sauver de la ruine imminente dont elle est menacée.
L'église Saint -Pierre est un édifice de la fin du XII' siècle ou des premières années du XIII*; elle est contemporaine par conséquent de tous les beaux monuments de La Réole. Elle se compose d'une large nef à trois travées, terminée à l'orient par une abside polygone. Des transsepts ont été ajoutés plus tard : chacun d'eux a une abside pentagone. Une porte du XIV' siècle s'ouvre au nord du transsept septentrional. Une porte bien plus moderne s'ouvre dans la façade occidentale. Cette église n'a de bien remarquable que les sculptures, qui paraissent avoir été exécutées par l'artiste qui a orné la maison Seguin : ce sont les mêmes feuillages, largement traités et d'un goût si pur; les mêmes masques humains, gracieux ou grimaçants, jeunes et souriants, vieux et sévères; les mêmes têtes de monstres et les mêmes moulures. Les chapiteaux, où des têtes humaines sourient ou grimacent au milieu des feuillages qui enveloppent la corbeille, sont admirables de forme et d'exécution, mais ne font pas oublier les corbeaux de la corniche de l'abside, où l'on voit une collection de masques qui ne le cèdent ni aux productions de Callot, ni à celles de nos caricaturistes les plus renommés; et tout cela est traité avec une ampleur de style qu'on ne retrouve qu'aux i)elles époques de l'art grec.
En 1233, cinquante ans environ après sa construction, le roi d'Angleterre, Henri III, ordonna de démolir l'église (•). Cet ordre fut peutr^tre exécuté, et cependant cette même église est encore debout. Voici comment : les habitants de La Réole avaient transformé leur église en forteresse, d'où ils lançaient d'énormes pierres et des traits prodigieux contre le château. On sait quelle place il fallait pour asseoir les engins destinés à cet usage (*). On avait donc établi des terrasses sur les voûtes de l'église qui dominait le château, et c'est de là que partaient les projectiles. Ces énormes
(') Supra, p 132. — (') Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par le prince Louis -Napoléon Bonaparte (S. M. Napoléon III). — Viollet-le-Duc; Dictionnaire raisonné de l'architecture..., au mot engin.
pierres étaient lancées en bombe; elles effondraient les toitures et les voûtes. Leur portée n'était pas considérable; aussi Henri III, qui ne voulait que garantir le château pour l'avenir, et non détruire le couvent, se contenta de faire démolir la portion de l'église trop rapprochée de la forteresse, c'est-à-dire les deux travées occidentales. Elle en avait cinq (•), il lui en resta encore trois. Si la démolition n'a pas été exécutée alors, elle l'a été depuis, en 1577, par les huguenots [^), car l'église a été plus longue qu'elle ne l'est maintenant. On peut s'en convaincre en examinant avec attention les deux derniers groupes de colonnes, à l'ouest, coupés en deux par le mur de façade. Ce mur n'a recouvert que les colonnes du centre; de sorte qu'à l'extérieur, surtout du côté du sud, on aperçoit encore en place une colonne et un chapiteau appartenant à ce groupe. La nef m'avait toujours paru trop large (lô^SO environ) pour sa longueur (SS^oO). D'un autre côté, je trouvais que les groupes occidentaux de colonnes se reliaient mal avec le mur de façade; je me mis alors à étudier le monument avec plus d'attention, et j'ai pu apporter une preuve de plus que les caractères archéologiques s'accordent ici encore parfaitement avec les textes écrits. L'église est, dans ses parties essentielles, de la fin du XII" siècle; mais elle était plus longue que maintenant, et ses travées occidentales peuvent bien avoir été démolies par Henri III d'Angleterre ou par les huguenots.
Je ne dis rien du grand couvent bâti au XVIIP siècle, et dans lequel la sous-préfecture, la mairie, le tribunal civil, la justice de paix, la gendarmerie et l'octroi sont parfaitement à l'aise; ils me font regretter l'ancien monastère et le vieux cloître où les Bénédictins devaient avoir prodigué les ornements et les sculptures qui valaient bien ces longues lignes froides, et ces pavillons de caserne, et ces salles de château, et ce cloître sans caractère où les grilles en fer sont les seuls ornements qui ont pu exciter mon admiration. Dans un monument de ce genre, on n'est nullement choqué de voir un chef de bureau, un avocat, un juge, un douanier, un gendarme; un moine seul n'y serait pas à sa place.
Château des Quate-Sos. — Pendant tout le moyen âge, le château de La Réole était une forteresse indépendante de la ville; il avait son capitaine particulier, qui cependant prêtait serment entre les mains des jurats. Cet état de choses dura jusqu'à la fin du XVI' siècle (^). Néanmoins, malgré les démêlés multipliés que cette séparation occasionnait entre le commandant et les magistrats, l'histoire du château se trouve, comme nous l'avons vu plus haut, intimement liée à celle de la ville. Pendant la domination anglaise, les commandants du château paraissent avoir été nommés par le roi. Ainsi, en 1220, le roi d'Angleterre écrivit au maire et aux prudhommes de livrer la tour (le château?) de La Réole à Philippe de Uletot, à qui il donnait la garde de tout le Poitou et de toute la Gascogne (*). Guillaume Gombaut, qui était prévôt de la ville, était en môme temps gouverneur du château en 1261 (^). En 1274, un autre prévôt de la môme ville, Gauthier de Taney, avait le même commandement («). Le 17 novembre 1275, Guiscard de Bourg reçut du roi le château de La Réole, à la condition de le rendre quand il en serait requis (^). En 1291-92, la garde du château fut confiée par Edouard !<>' à Arnaud Audouin («). En 1305, Fort ou Fortin de Vais était en même temps prévôt de la ville et gouverneur des Quate-Sos (^). En 1308, Bernard Ferraunt fut nommé à cette
(') Le nombre des travées est ordinairement impair. — {') M. Dupin; Notice... description de l'église, p. 78. — p) M. Dupin; Notice... etc. — (') Rymer; t. I, pars la, p. 84, S^édit. — (S) Archives historiques de la Gironde, t. II, p. 277; Coutumes de La Réole, art. 81. — («) /</., p. 278; id., art. 84. — P) Martial et Jules Delpit; Notice d'un manuscrit de la Bibliothèque de IVolfenbuttel. — (») Rôles Gascons. — (») M. Dupin; Notice... etc.
charge par le roi d'Angleterre ('). En 1325, on trouve qu'elle était occupée par Guillaume de la Balma, chevalier, qui était encore capitaine du château en 1322, 1337 et 1339 (*). En 1341, la chûtellenie et la garde de cette forteresse fut donnée à Guillaume Sans (^) de Pommiers. Mais en 1345, Aghos de Baulx, qui en était capitaine pour le roi de France, défendit, ainsi que nous l'avons vu plus haut, le château pendant neuf semaines contre le comte de Derby. Après avoir pris le château, le général anglais y laissa un capitaine de sa nation (*), qui ne fut probablement chargé de cette mission que provisoirement. Guillaume Sans de Pommiers vint reprendre sa place, et le 12 octobre 1357, Edouard III décida que La Réole étant une ville frontière, serait à l'avenir, ainsi que son château, gouvernée par un Anglais. Ce décret ne devait être mis à exécution qu'après la mort de Guillaume Sans, qui était encore châtelain et gouverneur de la ville. Si cependant, ajoutait le roi, Guillaume donnait sa démission, il serait remplacé par un Anglais [^). En 1395, on trouve Maurel de Huyssac, chevalier, seigneur d'Audrenaut, sénéchal du Bazadais, du Bordelais et des Landes, châtelain et prévôt de la ville de La Réole pour le roi de France (^). En 1426 et 1433, Jean de La Sare était capitaine de La Réole ('). Enl 442, le château où commandait Georges Soliton fut pris par les Français et donné en garde par Charles VII à Olivier de Coïtivy (*). En 1543, c'était David de Montferrand qui était capitaine du château (^), et François de Gasc, sieur de Marcellus, en 1594 ('"). Après la conquête de la Guyenne, le roi de France garda le privilège de nommer le gouverneur; mais le rôle important qu'avaient joué ces sortes de forteresses avant l'usage de l'artillerie était près de finir, et bientôt après, elles ne furent plus considérées que comme des positions inquiétant seulement les villes et les campagnes dans lesquelles elles se trouvaient. Aussi, au commencement du XVII' siècle, fit-on démolir ou simplement démanteler une quantité considérable de châteaux. Celui de La Réole ne fut pas épargné : Louis XIII , par lettres-patentes du 4 janvier 1629, en ordonna la démolition. Le duc d'Épernon fut chargé de faire exécuter cet ordre. Il écrivit pour cela aux jurais de La Réole, le 19 janvier 1629;^l leur ordonna « de faire procéder » incontinent à la démolition et razement entier du donjon, murailles, tours, deffences et comblement » des fossez du chasteau de ladicte ville qui sont du costé d'icelle, sans toutes fois toucher aux » logements manables qui sont tant dehors que dedans ledit chasteau : et ce, par corvée des » habitons de ladicte ville et des lieux circonvoisins qui sont à trois lieues à la ronde. » Le roi en avait fait don au maréchal de Roquelaure, qui était mort en 1625 au château de Lectoure, où sa veuve avait continué de résider avec son fils encore fort jeune. La maréchale avait confié la garde du château de La Réole à un certain nombre de soldats, qui ne voulurent pas le rendre à d'Épernon. Celui-ci fut obligé d'employer la force. En conséquence, il écrivit aux jurats, le 24 janvier, qu'ayant appris la désobéissance de ceux qui sont dans le château aux commandements du roi, ils aient à se procurer des échelles, dont le sieur de La Roche, capitaine de ses gardes, fixera le nombre, la longueur et la hauteur. Il les prie en môme temps de fournir les hommes qui seront nécessaires, afin qu'il ne soit pas obligé de faire venir des gens de guerre pour procéder à cette exécution. Quand tout fut prêt, on attaqua la place de toutes parts. Une batterie de deux canons fut établie sur la place Saint-Pierre, en face du donjon où était le pont-levis. Le 30 janvier, une saucisse ayant
(M Rôles (iascons. — i'; Archives historiques de la Gironde, l. Il, p. 279, 28G, 289 et 299, Coutumes de La Réole, art. 87, 106, 112 et 138. — (■■') R;ies Gaicuns. — (•) Supra, p. 137. — (») Ryraer; t. III, pars 1», p. 380. Londini, 1825. — (") Archives historiques de la Gironde, t. II, p. 289 ; Coutumes de La Réole, art. 88. — C) Rymer; t. IV, pars 4«, p. 196, et t. V, p. 50, 3» éd.
— ('j Supra, p. 139. — U.ssac y commandait pour Henri IV; id., p. 1 il. — (») Archives historiques de la Gironde, t. I, p. 319.
— C") .M. Uupin; Notice... etc.
168 LA GUIENiNE ANGLAISE
fait sauter deux voûtes de la tour de l'angle sud-est, les assiégés se rendirent sans conditions. Le 31, sans perdre un moment, le duc d'Épernon fit mettre à mort les prisonniers. Le 13 mars suivant, le roi fit don à François Saumon, archer des gardes de son corps, et à Joseph Jarry, garçon de ses apothicaires, en considération de leurs services et pour leur donner moyen de les continuer, de la démolition du château de La Réole. Toutes les armes et les munitions de guerre furent envoyées à Bordeaux. « Le matériel se composait de plusieurs canons, fauconneaux, arquebuses à croc, » couleuvrines, 397 mousquets, 188 piques, cinq barils de poudre, cinq caisses de balles et de » plomb, etc. »
Les deux tours de l'entrée et les courtines du nord et de l'est furent démolies alors ; mais ce n'est que vingt ans après que le château fut entièrement démantelé (').
On rendit les meubles à la maréchale de Roquelaure. Son fils, le marquis de Roquelaure, ayant donné sa démission, le roi nomma, le 16 juin 1649, M. de Comminges capitaine et gouverneur du château et de la ville de La Réole. En 1681 , il appartenait à M. de Lacortiade; il passa ensuite à la famille Duval et à M. Azemar, puis enfin à M. Pirly, ancien sous-préfet de La Réole, qui le possède actuellement (^). Grâce à son obligeance et à son accueil bienveillant, j'ai pu visiter, dessiner et étudier le château dans toutes ses parties.
Le château des Quate-Sos, qui me paraît avoir été construit ou reconstruit [^) en même temps que les murs de la troisième enceinte de la ville, c'est-à-dire au milieu du XIII" siècle, était, au moyen âge, une des places les plus fortes de la Guienne; c'en est maintenant une des ruines les plus intéressantes. A l'extrémité occidentale du plateau sur lequel est bâtie la ville s'avance un
promontoire rocheux, séparé du plateau par une dépression naturelle. Du côté opposé , le ruisseau du Charros , encaissé dans une vallée étroite, enveloppe une partie du promontoire et se jette aussitôt 'dans la Garonne, dont la I berge devait être autrefois jplus rapprochée des murs que maintenant (*). Avant d'arriver au sommet du chemin creux qui sépare la ville du château, on a creusé une coupure qui relie ce chemin au vallon du Charros. C'est dans cette enceinte, de forme à peu près carrée, qu'a été bâtie la forteresse.
(•) M. Dupin; Notice... etc. — Archives historiques de la Gironde, vol. I, p. 328 et suiv. — (') Id. — Id., t. II, p. 378. — (') M. Grelet-Balguerie dit avoir la preuve qu'en 1189, Richard Cœur-de-Lion dtant arrivé à La Réole, construisit le château. Il est très-probable que Richard construisit un château à La Réole, mais ce n'est pas celui qui est maintenant debout; on peut cependant faire remonter à cotte époque quelques fragments de sculpture encastrés dans les murailles du château. Nous avons vu plus haut, page 131, que Louis VIII aussi fit réparer ou reconstruire le château, ou du moins eut la pensée de le faire. Je ne crois pas que ce projet ait été exécuté; dans tous les cas, ce château n'existe plus. — (*) On a redressé le cours du ruisseau lors de la construction du chemin de fer, dont le terrassement cache le pied de la forteresse à ceux qui suivent le bord de la rivière.
A l'ouest, les pentes naturelles sont extrêmement abruptes; au sud, les rochers sont à pic dans certains endroits. Néanmoins, de ce côté et de celui de l'est, on a cru nécessaire de bâtir une seconde muraille bien moins haute que la première et enveloppant des lices d'une étendue assez considérable. Du côté opposé, et à peu de distance du bord extérieur de la coupure, est le jardin du château, situé sur un plateau légèrement plus élevé que les terres environnantes. Il est probable que là se trouvait une motte dont il est parlé dans une transaction entre le capitaine du château, David de Montferrand, et les jurats de La Réole, le 22 mars 1 543; on y trouve cet article : « Item, » aussi ne seront empeschez lesdicts juratz, manans et habitans, de aller et venir et soy promener » sur la motte qui est près ledict chasteau es environs ('). »
Nous avons vu plus haut que les courtines du nord et de l'est ainsi que la tour de l'angle nord-est avaient été complètement démolies en '1629; mais l'œuvre de démolition n'a pas été telle qu'on ne voie encore un petit fragment de la base de cette tour, qui, par la place qu'elle occupait, prouve que le plan du château était à peu près carré et de la dimension de celui de Villandraut. Nous avons vu que le donjon où était le pont-levis avait été démoli, ce qui donne à penser, ou que la tour démolie était appelée le donjon, ou plutôt que le pont-levis précédait une tour élevée au milieu de la courtine, sur le bord de la coupure, et qu'on appelait alors le donjon (*); peut-être aussi, mais aucune preuve n'en existe, la porte s'ouvrait-elle entre deux tours, comme à Villandraut, ou à côté de la tour démolie, comme à Rauzan. Je laisse de côté toutes ces suppositions, pour ne m'occuper que de ce qui existe.
Le plan donc se compose d'une enceinte carrée flanquée à chaque angle d'une tour ronde. La porte devait se trouver dans la courtine du nord, où rien maintenant ne reste debout. Des lices ou terrasses inférieures protégeaient le château du côté de la rivière et du couvent des Bénédictins. Klles englobent toute la tour du sud-est et une grande partie de celle du sud-ouest. On doit peut-être comprendre aussi dans les dépendances du château primitif, le jardin de l'habitation actuelle, jusqu'à cette grosse tour, ou plutôt ce grand bâtiment carré et fortiflé en face de la rue Porte-Pinte et au Iwut de celle de la Glacière. Cette dernière rue occupe une dépression naturelle du terrain, et va rejoindre, par son extrémité supérieure, le chemin creux qui sépare le couvent du château. S'il en était ainsi, la forteresse et ses dépendances occupaient toute l'extrémité occidentale de l'ancienne ville; alors, la porte de cette enceinte extérieure du château devait se trouver au bout des deux chemins creux, à la place occupée par la grille actuelle et en face de la motte élevée dans le but de défendre cette entrée.
On voit par ce qui précède que cette position était admirablement choisie, et que la nature avait puissamment aidé l'art pour faire de cette place une des forteresses les plus redoutables des bords de la Garonne.
Si de l'ensemble on passe aux détails, l'intérêt reste le même, malgré l'absence complète des murs qui faisaient face à la ville. En commençant par l'est, on trouve le grand bâtiment (F) dont j'ai déjà parlé, et qui forme comme une proue avancée chargée de résister aux attaques tentées de ce côté. Ce bâtiment, de forme irrégulière, a des murs épais de I^TO; il est percé d'une certaine quantité de meurtrières dirigées sur le ruisseau du Charros et battant le pied des murs de la ville qui se relient au château. Des latrines sont tournées vers le Charros; comme toutes celles de cette époque, elles sont en saillie sur la muraille et sont supportées par deux consoles à plusieurs
{') Archives historiques de la Gironde, vol. I, p. 319. — (') Je connais plusieurs châteaux dont la tour qui suimonte la porte est appelée le donjon.
Vol. I. 22
retraits. Ce bâtiment formait un appartement complet, car un évier se voit aussi dans une def^
meurtrières.
Depuis ce bâtiment jusqu'à la tour de l'angle nord-ouest de l'enceinte carrée, le mur n'offre rien de particulier; le sommet en est à peu près partout horizontal; de sorte qu'il est plus élevé au-dessus du sol intérieur en A et en 5 qu'en C, cette dernière terrasse se trouvant plus élevée que les autres (c'est là qu'était, je crois, la motte dont j'ai parlé plus haut); de plus, il ferme Textrémité de la coupure DE, où il est surmonté d'un chemin de ronde; ailleurs, tout le sommet est crénelé. Il faut remarquer que ces murs ne forment pas une ligne droite, ce qui cependant eût été d'une facile exécution, mais que toutes ces lignes sont brisées, et que de plus on voit plusieurs saillies et une espèce de contre-fort ou section de tour demi-circulaire. Tout cela avait été fait pour établir des postes avancés, afin de prendre en flanc les assaillants qui auraient tenté de saper la base de la muraille.
Nous avons vu que toute la partie septentrionale et orientale du château avait été démolie ; la coupure a été en grande partie comblée, et c'est de plain-pied, sans rencontrer d'obstacles, qu'on entre maintenant dans la cour centrale, au fond de laquelle M. Perly s'est fait une charmante habitation. Là déjà, à la fin du XVI" siècle, on avait réparé les appartements dans le goût du temps. De grandes salles et une cuisine voûtées sous le rez-de-chaussée, par rapport à la cour, servent maintenant de caves et de greniers. Mais toutes ces réparations, plus ou moins modernes, n'offrent qu'un médiocre intérêt; aussi, après nous être promené un instant sur la terrasse d'où l'on jouit d'une admirable vue , après avoir vu passer sous nos pieds un bateau à vapeur et un train du chemin de fer, nous traverserons de nouveau la cour pour étudier les trois belles tours angulaires qui font classer ce château au nombre des ruines les plus intéressantes de la Gironde.
Après la démolition ordonnée par Louis XIII, on a comblé l'extrémité orientale de la coupure,
et pour descendre au fond de celle qu'on a laissé subsister, on a construit un bel escalier à deux
rampes, couvert maintenant de lierre et de plantes grimpantes. Laissons cet escalier sur notre
^^^■^^^^ droite, et, prenant un petit sentier près d'une grande voûte effon-
^^' ^^^"^^^ drée, dirigeons-nous vers la tour de l'angle nord-ouest J). Il n'en
m^^L...--^;-.,,^^^!^ reste que le rez-de-chaussée, dont le sol est au niveau de celui de ■ \ i / '••.^^■^ ''^ cour. Une partie des murs est enlevée, la voûte est effondrée, et
la clef, qui gît au milieu du sol (Planche LVIII), était ornée d'un écusson burelé de neuf pièces. On entre maintenant dans cette tour par une énorme brèche; on y pénétrait autrefois par une porte ^^^w ogivale actuellement murée (k) (plan de détail), qui communiquait
aux appartements de l'ouest. Les meurtrières, au nombre de cinq, sont percées sous un linteau sur consoles, au fond de profondes niches voûtées en ogive : ce sont tout simplement de longues fentes verticales pattées à leurs extrémités. Comme cette tour s'élève sur un monticule rocheux presque à pic, il fallait, pour atteindre les assaillants, viser de haut en bas; aussi, les meurtrières sont-elles extrêmement plongeantes, c'est-à-dire que leur pointe inférieure est au-dessous du sol de l'intérieur de la tour (').
(') Il n'est pas rare de voir des meurtrières construites de cette façon; mais les plus curieuses de cette espèce que je connaisse sont celles du chdteau de Najac, petite ville sur le Lot, département de l'Aveyron. Ce château paraît dater de la fin du XlIIe siècle. Elles sont disposées de façon que, depuis les étages les plus élevés, on peut toucher un assaillant placé au pied
Les nervures de la voûte sont épannelés, comme celles de presque tous les châteaux de la Gironde, et retombent sur des cul&-de-lampe simplement ornés de moulures, plus compliquées cependant qu'elles ne le sont dans les autres châteaux.
Le talus de la base de la tour commence extérieurement vers le milieu des meurtrières. Vers le point B, au-dessous et un peu à côté de la meurtrière, existe un petit arc ogival incrusté dans la maçonnerie. Est-ce un arc de décharge pour résister à l'éboulement en cas de mine, ou une ruse du constructeur pour faire croire à l'assaillant que là était une poterne et par conséquent une partie faible de la muraille, et l'attirer de ce côté? Deux autres arcs superposés se remarquent aussi au point C; ils doivent avoir été construits dans un but analogue. La tour est à peu près ronde à l'extérieur; mais cependant les murs sont plus épais vers la campagne que vers le château; à l'intérieur, elle est divisée en pans assez irréguliers, ainsi que l'indique le plan. Cette tour dominant le Charros est d'un accès fort dilDcile (Planches LVIII et LIX). Les plantes grimpantes, le lierre et les arbustes qui enveloppent de toutes parts ces murs épais de plus de 3 mètres, les œillets sauvages et les iris qui poussent dans toutes les fentes des pierres , le pont rustique qui est jeté au-dessus d'une de ses brèches, et les grands arbres qui la recouvrent entièrement de leur sombre feuillage, font de cette masure une des ruines les plus pittoresques qui existent.
La tour de l'angle sud-est (// du plan d'ensemble), malgré la saucisse qui flt sauter deux de ses voûtes en 1G29, a conservé presque toute sa hauteur; mais elle est éventrée vers l'intérieur de la cour jusqu'au niveau du sol du premier étage (Planche LX). Le rez-de-chaussée seul, sauf une
meurtrière qui a été changée en porte, et la voûte qui n'existe plus, est à peu près intact. Cette tour se compose de trois étages dont les chambres augmentent de largeur à chaque étage ascendant au détriment de l'épaisseur des murs. Ces chambres hexagones avaient des voûtes d'arêtes, sauf la troisième, qui paraît n'avoir jamais été voûtée et qui n'a pas toute sa hauteur primitive. Elle n'avait pas de meurtrières, mais elle était éclairée par deux fenêtres : une regardait la rivière et l'autre la ville. Une petite porte à linteau sur consoles conduisait dans des latrines qui occupaient l'angle formé par la tour et la courtine du sud. Je n'ai pu monter jusqu'à la hauteur de cet étage.
Deux faces du premier étage sont démolies jusqu'au sol ; c'est dans une de ces deux faces qu'évidemment se trouvait la porte d'entrée, et fort probablement au point A, communiquant ainsi avec les appartements situés derrière les courtines et avec l'escalier qui descend dans l'étage inférieur.
Les arôtes de la voûte sont simplement épannelées, et retombent sur des culs-de-lampe sans ornementation. Le plan indique le nombre des meurtrières et leur direction; elles s'ouvrent sous une profonde niche voûtée en berceau plein-cintre; elles sont plongeantes, afin de pouvoir viser à une petite distance du pied de la muraille. La fenêtre s'ouvre au fond d'une embrasure voûtée en cintre bombé et munie de deux bancs en pierre; elle est à sections carrées et divisée par un épais meneau contre lequel fermaient les volets. Une petite porte (BJ, à linteau sur consoles, conduit
de la tour; la fente extérieure de ces meurtrières, que je n'ai pu mesurer, m'a paru avoir 5 ou C moires de longueur audessous du sol intérieur de la niche dans laquelle elles sont percées.
dans des latrines dont l'orifice extérieur est placé au-dessous de celui des latrines du second étage.
En C existe une cheminée dont le manteau non saillant est formé par un arc bombé extradossé.
Le second plan montre la disposition du rez-de-chaussée, dont l'épaisseur des murs paraît considérable comparée à la grandeur de la chambre qu'ils protègent. La voûte est effondrée; mais on voit encore une partie de ses nervures qui retombent sur des culs-de-lampe, dont trois sont simplement épannelés à cinq ou trois pans : un des trois autres représente une tête de lion, et les deux derniers des têtes humaines. Les meurtrières s'ouvrent sous un linteau sur consoles au fond d'une niche voûtée en berceau plein-cintre. La porte à linteau se fermait du dehors au moyen de verroux et de barres qu'on enfonçait dans les murs, de sorte que cette chambre pouvait servir aussi de prison. Cette porte donne dans un couloir qui, d'un côté, communique avec un escalier venant du premier étage, et de l'autre, avec des caves ou des souterrains creusés dans le rocher sous le château. Cette porte est murée. Le couloir est éclairé par un petit jour. L'entrée de cet escalier, composé de quatorze marches dans sa partie droite, est fermée en dehors et de la même manière que l'entrée du corridor. Son ouverture supérieure est à linteau sur consoles. Le plafond rampant est composé d'une suite de linteaux sur consoles correspondant exactement aux marches.
Voici les hauteurs des différentes parties de cette tour, dont le croquis de la Planche LX a été dessiné à la chambre claire :
1» Du sol des lices au niveau du sol du rez-de-chaussée S^SO
2° Du sol du rez-de-chaussée au sol du premier étage 5 05
3° Du sol du premier étage au sommet actuel de la tour, environ 12 65
Hauteur totale de ce qui reste de cette tour, environ 2i™00
Elle devait avoir, sans les combles, de 24 à 25 mètres de hauteur. La hauteur sous voûte du premier étage est de 8'"30.
Dans une des meurtrières du premier étage, on a incrusté une mosaïque gallo-romaine qui provient de fouilles faites à Hure, village situé sur la rive gauche de la Garonne, au-dessus de La Réole. Cette mosaïque représente une rosace ornée de feuilles lancéolées dont les tiges se croisent à angle droit, de frettes crénelées et d'une torsade. Le fond est blanc, et le dessin est composé de cubes bruns, noirs et rouges. On trouve aussi, rassemblés dans cette tour, des fûts de colonnes en marbre et en pierre, et une grande quantité de boulets en pierre de tous les calibres.
Reste maintenant la tour de l'angle sud-ouest (^du plan d'ensemble). C'est la plus grosse du château : c'était, suivant moi, le donjon, la maUresse tour dont parle Froissart. Son nom est la Thomasse. Elle se compose de trois étages surmontés d'une terrasse. Vers la campagne, le côté extérieur de la tour est régulièrement circulaire; vers l'intérieur du château, elle est à pans coupés irréguliers. Les trois salles superposées que renferme ce donjon sont d'une irrégularité remarquable. Le rez-de-chaussée et le second étage sont hexagones, mais d'une dimension différente, et leurs faces ne sont pas tournées dans le même sens. Le premier étage est octogone; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que partout les faces ne sont pas d'égales dimensions, et que les "angles sont plus ou moins obtus; ce qui donne aux plans, et surtout à la coupe, des formes tout à fait insolites que j'ai conservées avec le plus grand soin. La coupe est tracée sur la ligne D' E' des plans.
Trois issues donnaient entrée dans la Thomasse; mais cependant il ne faut pas croire qu'il était
Coupe de la Thomasse.
aisé d'y pénétrer malgré le capitaine de la forteresse. Toutes offraient à l'assaillant des obstacles si difficiles à surmonter, que cette tour devait être considérée au moyen âge comme imprenable de
vive force. Une de ces issues se trouvait sur le chemin de ronde; la seconde, dans l'intérieur du château, et la troisième, au bout d'un long couloir, dans les lices, près de la tour du sud-est (en G du plan d'ensemble).
Voyons d'abord la terrasse, et de là nous descendrons dans les différents étages. Pour monter sur le •'> chemin de ronde, revenons vers la tour du nord-ouest, passons sur le pont rustique qui la traverse, et suivons le sommet de la courtine qui, de cette tour, va rejoindre la Thomasse. Sur notre route, nous rencontrons, au point L (plan d'ensemble et Planche LIX), une réparation faite au mur à la suite d'un éboulement, peut être d'une brèche; là, on remarque des corbeaux destinés à supporter des hourds, et des latrines faisant saillie. Au point de rencontre du chemin de ronde et de la tour, nous trouvons la porte d'un escalier très-élroit, à rampe à peu près droite, percé dans l'épaisseur du mur du côté nord de la tour. Remarquons, en passant, cette tête grimaçante incrustée dans le mur, près de la porte (Planche XLIX, n° ^3); elle provient d'un chapiteau appartenant à une construction plus ancienne. Cet escalier nous conduit sur la terrasse, d'oii nous jouissons du plus merveilleux des panoramas. La terrasse est à pans coupés, au lieu de suivre parfaitement le plan du reste du donjon. Les créneaux ont été démolis; on n'a conservé qu'un parapet haut d'un mètre environ, sur lequel on cultive, dans des tuiles creuses, des iris et diverses autres plantes qui font un charmant effet lorsqu'elles sont en tleur, mais n'empêchent pas cependant de regretter l'ancien crénelage, qui devait donner à cette tour un bien autre caractère. La terrasse, recouverte en asphalte, n'offre rien de particulier. Un second escalier a été ménagé pour le service des toitures du corps-tle-logis.
De la terrasse, on ne pouvait descendre dans le second étage de la Thomasse qu'en revenant sur le chemin de ronde. Ce second étage, au-dessus du rez-de-chaussée, se trouve être presque
le rez-de-chaussée par rapport à la cour du château ; mais il ne faut le considérer que par rapport à la tour elle-même. Revenus sur le chemin de ronde, nous trouvons un escalier à vis, dans lequel on ne peut plus pénétrer maintenant, mais dont la cage paraît très-bien, au nord, dans l'angle formé par la courtine et le donjon. Cet escalier desservait aussi, sans aucun doute, les appartements maintenant .,^, ruinés ou condamnés qui s'appuyaient contre la courtine de l'ouest, percée de quelques meurtrières ; on voit également une meurtrière dans le milieu de la cage de l'escalier, qui se prolonge jusqu'au pied 2» .tage. de la tour.
On descendait donc autrefois dans la Thomasse par cet escalier, condamné maintenant, et qui était suivi d'un long couloir percé dans l'épaisseur du mur et conduisant à une porte A (voir plan
du deuxième étage et la coupe) qui s'ouvre à une assez grande hauteur au-dessus du sol de la chambre. Une échelle ou un escalier mobile en bois, qu'on retirait lorsqu'on voulait intercepter la communication, servait à descendre du seuil élevé de cette porte dans la grande salle du second étage. Ce passage ne devait d'ailleurs être fréquenté que par des hommes chargés de la garde ou de la surveillance des courtines et des terrasses.
En prenant la route ordinaire, c'est-à-dire celle que devaient suivre en temps de paix les personnes qui désiraient entrer dans le donjon, il fallait traverser la cour, entrer dans le corps de logis qui s'appuie contre la courtine du sud, et, parvenu en face de la porte Bj on en trouvait le seuil (voir plan du deuxième étage et coupe) à 1™50 au-dessus du niveau (CDJ du sol de ce corps de logis, de sorte qu'il fallait escalader cette porte pour y entrer. Maintenant, en prenant cette direction, nous trouverons tous ces obstacles aplanis : un escalier en pierre nous mène au seuil de l'entrée si nous venons directement de la cour; si, au contraire, nous traversons les appartements modernes, dont le sol a été exhaussé, nous y parvenons de plain-pied. Cette réparation était d'autant plus utile, que cette salle a été métamorphosée en cuisine. Ce devait être autrefois la salle d'honneur du donjon et l'habitation du capitaine lorsque la forteresse était assiégée. De là, en effet, il pouvait avec facilité faire parvenir des ordres de tous les côtés.
La porte B s'ouvre sous un arc ogival, suivi d'un long couloir droit, à voûte bombée, occupant toute l'épaisseur de la muraille. Au bout de ce couloir, nous nous trouvons dans la cuisine actuelle; mais comme cette destination est moderne, nous n'avons pas à nous en occuper. C'est une vaste salle hexagone dont la voûte très-élevée a six nervures épannelées qui partent d'une clef sans ornement, et retombent, aux angles, sur des culs-de-lampe dont un seul est pyramidal et les autres représentent des tôles fort grossièrement sculptées. Deux fenêtres (EFJ, carrées à l'extérieur, éclairent cette salle. Dans leurs embrasures, recouvertes d'une voûte bombée, existent deux bancs en pierre : là, on pouvait se retirer pour causer à l'aise loin du bruit qui se faisait dans la salle. Celle E paraît avoir été remaniée à une époque déjà fort ancienne; l'autre [F], fortement biseautée à l'extérieur, était divisée en deux par un meneau vertical qui n'existe plus. Nous ne manquerons pas de faire remarquer que l'ouverture de ces fenêtres n'est pas dirigée vers le milieu de la salle, de sorte qu'elles éclairent bien plus fortement les alentours de la cheminée que le reste de l'appartement. Il est probable que l'architecte, en leur donnant cette direction, avait pensé aux journées sombres de l'hiver, et avait voulu éviter au gouverneur la nécessité de s'éloigner du feu pour voir ce qui se passait au dehors. Un évier moderne (Gj remplace une ancienne meurtrière. On peut s'assurer de cette destination primitive en examinant l'extérieur, oii l'on retrouve l'extrémité inférieure de la fente de la meurtrière. Les latrines étaient en H; on y arrivait par une porte à linteau sur consoles et un corridor coudé.
Pour descendre dans le premier étage, il faut reprendre le couloir de la porte par oii nous sommes entrés. A gauche, nous rencontrons la porte d'un escalier droit qui descend dans l'épaisseur du mur. Après avoir franchi douze marches , nous arrivons au palier /, oii commence un couloir qui tourne brusquement sur lui-même par deux angles presque droits : là, il était éclairé par un petit jour (YJ qui, plus tard, a été agrandi pour former une porte, condamnée maintenant; puis après un autre détour ( plan du premier étage), le couloir vient déboucher, en K, dans une antichambre D, que nous étudierons au retour. En K, on trouve une porte , puis un palier (S) de 85 centimètres plus élevé que le sol de l'antichambre (voir aussi la coupe). Autrefois cette élévation était plus plus considérable, parce que le sol de l'antichambre a été exhaussé de toute la différence
qui existe entre ce sol et la marche supérieure de l'escalier TU. On pouvait arriver aussi dans l'antichambre D en passant par la cour du château. Pour cela, on prenait la porte À' (plan), et l'on
descendait un long couloir en pente douce, interrompu par deux marches, jusqu'à la porte F, dont le seuil est à O^TO au-dessus du palier /S (plan et coupe). Des marches en pierre ont été établies pour franchir ces divers paliers ; mais primitivement elles devaient être en bois afin de pouvoir les enlever facilement en cas d'attaque.
Nous voici donc sur le palier S; Prunier .-uje. dcscendous-Ie, et, tournant brus-
quement à droite, nous nous trouvons à l'entrée d'un escalier droit (TUJj dont le plafond, comme celui de tous les autres escaliers du donjon, est divisé en autant de linteaux sur consoles qu'il y a de marches à franchir. Il nous conduit dans le premier étage, dont la salle octogooe est voûtée comme celle qui est au-dessus. Les nervures retombent sur des culs-de-lampe pyramidaux et se réunissent sans clef saillante. Cette salle est éclairée par trois fenêtres qui s'ouvrent sous une embrasure ogivale. Elles sont carrées et divisées en deux par un meneau vertical, carré, monolithe, de la plus grande simplicité. On a réservé au milieu de ce meneau, du côté de l'intérieur, une gâche pour les verroux quand on fermait les volets. Deux de ces fenêtres sont primitives; en voici une (Planche XLVIII, n° 2); la troisième (Z) a été dénaturée lors des dernières réparations. La f)orte des latrines est a linteau sur consoles; leur siège, placé à l'extrémité d'un corridor coudé, est de quatre marches plus élevé que le sol de la salle. Ce siège, renfermé dans une guérite saillante, est placé juste dans l'angle formé par la tour et la cage de l'escalier à vis.
De la meurtrière W, on a fait, dans les dernières réparations, une porte conduisant dans une petite antichambre moderne (MJ, où a été établi un escalier en bois plus commode que les escaliers anciens, pour descendre dans le premier étage, où M. Pirly a placé sa bibliothèque, dans laquelle abondent les bons livres. Il est impossible de trouver un cabinet de travail plus agréable : frais eu été à cause de l'énorme épaisseur des murs, chauffé en hiver par une cheminée moderne, mais qui en remplace une plus ancienne. Cette salle a été badigeonnée à grands frais par un décorateur qui avait la prétention de faire des peintures gothiques; s'il avait vu des décorations de châteaux de la fin du XIII" siècle, il aurait fait un bijou de cette grande salle, et la bourse du propriétaire s'en serait trouvé moins légère après le solde du compte.
Une porte à linteau sur consoles, cachée derrière la bibliothèque et masquée très-adroitement par une porte imitant les rayons des livres qui l'avoisinent, est percée au milieu d'une des faces de l'octogone, et s'ouvre sur un escalier fort rapide [A' coupe et plan) qui tourne brusquement à angle aigu dans l'épaisseur du mur. Descendons les trente marches de sa rampe presque droite; remarquons, en passant, que le rocher paraît dans l'angle aigu ff de cet escalier, qui, après une seconde courbe, vient aboutir dans l'embrasure C d'une meurtrière du rez-de-chaussée. Celui-ci est hexagone, comme le second étage, mais il n'a que 6"27 dans sa plus grande largeur, et les murs ont i"'IO d'épaisseur. Les meurtrières, dont les niches sont recouvertes d'une voûte ogivale, sont
orucifonnes à l'extérieur et quelque peu plongeantes, ce qui prouve que le sol, près de la tour, a
été fort exhaussé; car du sol actuel on atteint facilement le milieu des meurtrières : leur direction
plongeante eût été inutile dans l'état actuel des lieux. Si l'on en juge par la hauteur du seuil de la
j^^MMH^^^*^^ porte des lices, le remblai au pied de la tour est d'environ
^^^^^^^^^^^^^^^L 4 mètres; il est indiqué sur la coupe par une ligne irrégulière.
^^^^^^S^^^S^^ ^, La tour, qui a maintenant 25™30 de haut, avait donc une élé-
^1^^'' ...V-— ^^B^^l vation de 29 mètres environ avant le terrassement.
^"'W^^^\ / ^sl^M Contre une des parois du rez-de-chaussée, le rocher est à nu
^^^^ \u ii^^ /^^^
^yw\ ^^1 ^^^^7 et on n'a pas même pris la peine de le ravaler, de sorte qu'il
^^^^L ^^^r avance beaucoup dans l'intérieur de la salle.
^!^^^^f^ Il est rare de rencontrer une construction plus irrégulière
que celle de cette tour. On peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les plans des différents
étages, relevés avec le plus grand soin. La coupe qui les accompagne est faite, comme il a déjà
été dit, suivant la ligne E' D' des plans, ce qui a rendu obligatoire l'irrégularité apparente des
voûtes.
Nous avons vu que l'on entrait dans la Thomasse par trois issues; nous en avons étudié deux, l'une venant du chemin de ronde, et l'autre de la cour. Voyons la troisième, qui n'est pas la moins intéressante. Pour cela, remontons dans l'antichambre B (plan du premier étage et coupe) que nous avons traversée pour venir du second étage dans le premier, et attendons là un visiteur qui aura choisi cette troisième issue pour entrer dans le donjon. Nous le supposons dans les lices et au pied de la tour du sud-est. Il suit un moment la courtine du sud, et arrive près d'une ancienne porte G (plan d'ensemble). {L' , plan du premier étage, est le sol des lices, près du point placé en G sur le plan d'ensemble.) A peine a-t-il franchi le seuil de la porte G (plan du premier étage), qu'il se trouve sous un assommoir, ou plutôt un échaudoir, dont l'orifice est dans une petite chambre du premier étage. Cet obstacle franchi, il arrive en ligne droite au point H, oii le corridor fermé par une porte tourne brusquement à gauche. Plus tard, les défenses de la poterne ont été augmentées; on a muré le premier couloir en J, de sorte que la porte G est devenue inutile ; on a percé une porte en F au fond d'un angle rentrant, puis devant cette porte on a bâti une petite chambre, espèce de barbacane dans laquelle il fallait s'introduire par la porte P'. Si le visiteur que nous attendons prend cette direction, il lui faudra franchir trois portes dirigées dans trois directions différentes avant d'arriver dans le couloir RH. Un arrachement qui se voit entre les portes P' et G fait supposer qu'un mur partant de là se dirigeait vers celui des lices, et formait un autre obstacle près de cette poterne.
En entrant dans la poterne, il a dû remarquer une tête humaine grimaçante encastrée dans la muraille; elle a dû être prise dans un monument de la fin du XII* siècle (Planche XLIX, n° 12).
La porte H franchie, il se trouve en face d'un long couloir HR qui monte en pente assez raide, entre le mur de courtine et le rocher, jusqu'à l'antichambre L placée derrière la courtine, à une hauteur correspondant au milieu du premier étage. La partie supérieure de cette antichambre et celle de la suivante (DJ n'existent plus, de sorte qu'on ne peut voir si elles étaient voûtées. Arrivé à cette hauteur, il apercevra deux meurtrières dans une niche en cintre bombé. Une, en L, défendait l'approche du donjon dans le redan (M) du mur qui a été fermé ces dernières années par un mur NO. Ce redan ne descend pas jusqu'à la base du donjon, mais seulement jusqu'au rocher, qui est assez élevé dans cette partie, et c'est ce qui avait rendu cette meurtrière nécessaire, ainsi que
celle P, qui servait en même temps à éclairer l'escalier. La seconde meurtrière de l'antichambre est en Q; elle donne sur les lices. Plus tard, elle a été métamorphosée en grande fenêtre, qui depuis a été à moitié murée. Nous avons vu plus haut que la porte W était anciennement une meurtrière. Arrivé à l'antichambre L, notre visiteur remarquera qu'elle était séparée de l'autre antichambre D par un mur fort épais (abjj dont il ne retrouvera qu'un arrachement en a, et partout ailleurs la base à fleur de sol.
Telles étaient les trois entrées de cette tour.
Si le constructeur des Quate-Sos avait établi de bonnes défenses du côté de la ville, s'il avait
su profiter des escarpements naturels du côté du Charros, il avait également apporté ses soins à
celui qui regarde la Garonne. Il fallait ménager à la garnison une issue du côté de l'eau, par où
l'on pouvait également ravitailler la forteresse. Si donc nous désirons entrer dans le château par
ce côté, nous descendons sur le bord de la Garonne, et nous nous trouvons sous un mur assez
^1^ élevé encore, quoique sa base ait été considérablement enterrée. Dans ce
HHMgHtfV^'' mur s'ouvre une grande porte ogivale / (plan d'ensemble), et dont voici un
'il ^■lffffff'4"' P'®'* ^® détail : A, arc ogival extérieur suivi de la herse, après laquelle
■j^^^^^^ ^ vient un autre arc ogival suivi d'un assommoir; puis, les vantaux de la porte
^^^ qui s'appuient contre un arc ogival suivi d'un arc bombé fQ, sous lesquels ils
roulent. Cette porte a cela de particulier, d'abord qu'elle s'ouvre dans un avant- corps du haut
duquel on pouvait prendre en flanc les assaillants qui s'approchaient du pied des murailles, et
ensuite que l'assommoir, au lieu de précéder la herse pour la défendre, ce qui était l'usage dans
les forteresses anglaises du Bordelais, précède les vantaux de la porte.
Tout le mur qui fait face à la rivière a été dénaturé à une époque déjà ancienne; les créneaux ont été enlevés ainsi que les meurtrières, et dernièrement il a fallu en démolir une partie pour établir un large chemin entre le terrassement de la voie ferrée et le château. Un mur moderne a été en conséquence élevé en arrière de l'ancien. Il y a eu également un changement complet du côté de la ville. De J en A' (plan d'ensemble), les courtines sont parfaitement conservées; leur sommet n'est pas de niveau, mais il s'élève par ressauts inégaux, de sorte que l'extrémité K, qui touche la Thomasse, est beaucoup plus haute que l'autre. Une corniche au sommet du mur donne au chemin de ronde une largeur suffisante. Le parapet est percé de meurtrières carrées à l'intérieur, et ne présentant à l'extérieur qu'une simple fente verticale. Il faut remarquer qu'un tassement considérable a occasionné près de l'angle J une large lézarde.
La construction de ces lices n'est pas aussi ancienne que celle des tours; elles doivent dater du commencement du XIV* siècle. On s'aperçut bientôt qu'il était imprudent de laisser l'ennemi s'approcher sans obstacle du pied de la forteresse, et on bâtit les lices. On appuya une des extrémités du mur à la Thomasse sans relier les deux constructions ; on en fit sans doute autant du côté opposé, qui n'existe plus. On rendit ainsi une des meurtrières du rez-de-chaussée de la maîtresse tour inutile ; mais cette perte était bien compensée par l'avantage qu'on en tirait pour la défense générale du château.
Après avoir franchi la porte des lices, on se trouve sous un long couloir voûté fBDJ dont l'axe n'est pas juste en face de celui du couloir de l'ancienne porte, et au bout duquel un chemin creux en pente douce monte au niveau du sol actuel des lices, sol qui primitivement était bien plus bas qu'aujourd'hui, du moins au pied du donjon, car il a conservé près de la tour du sud-est son niveau, bien plus élevé encore à présent que celui qui entoure la maîtresse tour. Des terrassements
Voi.. I. 23
pour établir des batteries ont été élevés à l'intérieur des murs des lices du côté de la rivière et jusqu'à leur sommet; c'est peut-être alors que le couronnement de ces murs a été démoli. On n'a pas cru nécessaire d'en établir de J en K. C'est alors qu'on a construit le long couloir qui suit la porte. Est-ce cette porte qui est désignée, en 1543, sous le nom de poterne dans la transaction passée entre le capitaine du château des Quate-Sos et les jurats de La Réole? « Item, aussi a esté » dict que ladicte ville ouvrira la porte appelée de la pouteme, pour l'abreuvage des chevaulx, » entrées et yssues d'iceulx ('). » Nous avons vu que dans la ville aucune porte ne portait ce nom là.
Maintenant que nous connaissons ce beau monument dans son ensemble et dans ses détails, il faut revenir un peu sur nos pas et reprendre le récit que fait Froissart du siège de 1345. Il nous dit que le comte de Derby, après la prise de la ville, fit environner le château et dresser tous les engins qui, nuit et jour, ne cessaient de lancer des projectiles contre les murs, mais ne leur faisaient pas grand mal, car ils étaient extrêmement hauts, « et ouvrés jadis de mains de Sarrasins, qui » faisoient les soudures si fortes et les ouvrages si estranges, que ce n'est point de comparaison à » ceux de maintenant. » Ici, Froissart calomnie son siècle. Les constructions du XIV^ siècle sont admirables et fort solides; on n'a qu'à voir, pour s'en convaincre, les châteaux et les églises de cette époque. En second lieu, les Sarrasins ne sont pour rien dans la construction du château de La Réole : il était bâti depuis cent ans environ lorsque le comte de Derby vint l'assiéger. D'où peut venir cette erreur de notre ancien chroniqueur? Vantait-on alors, comme le font bien des personnes de nos jours, les temps anciens au préjudice du temps actuel? Ou bien, alors comme aujourd'hui, faisait-on voir à La Réole des constructions en briques sarrasines ? Erreur qui se comprend maintenant, mais qui était alors impardonnable, puisque des parties de monuments contemporains étaient bâties de cette façon.
Voyant que ses engins (^) ne pouvaient rien contre ces murs solides, le comte de Derby résolut de faire miner le château. Les mineurs renversèrent une basse tour des enceintes (chaingles) du donjon, mais ne purent miner celui-ci, parce qu'il était bâti sur une roche dont on ne pouvait trouver le fond. Cette basse tour des chaingles ne pouvait être que dans les murs des lices et vers l'angle J(plan d'ensemble), où le terrain d'alluvion est facile à miner, et qui est le point le plus rapproché de la maîtresse tour. Il faut remarquer que là, le mur près de la lézarde signalée plus haut a évidemment été reconstruit ou réparé. Froissart raconte que le capitaine du château, Aghos de Baulx, fut fort effrayé de cette sorte d'attaque et capitula. Aghos devait connaître parfaitement sa forteresse; il devait savoir qu'elle était bâtie sur une roche dure, qui est apparente encore même dans l'intérieur des tours, et que, par conséquent, il n'était pas possible de la miner; mais lui et ses compagnons devaient être ennuyés de ce long siège, les vivres et les munitions commençaient peut-être à manquer, et il aima mieux accepter de suite une capitulation honorable, puisque ses ennemis étaient décidés à la lui accorder, que de prolonger sa défense et d'être obligé plus tard de se rendre sans conditions.
Lorsqu'on examine avec attention ce beau donjon, on est frappé de la différence qui existe entre la construction extérieure des deux salles du bas avec celle du haut. En bas, toutes les pierres sont unies, presque neuves, ne paraissent pas avoir souffert; en haut, au contraire (je ne parle pas de la terrasse), les pierres sont ornées d'un bossage, comme celles des murs
■ (•) Archives historiques de la Gironde, -vol. 1, p. 319. — (^j 3. M. Napoléon III, dans ses Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, t. II, p. 51, pense que les engins dont se servait le comte de Derby étaient des canons.
d'Aigues-Mortes construits par saint Louis, de la porte des Tours à Dôme bâtie par Philippe le Hardi,
et des parties de la cité de Carcassonne datant du XIII* siècle. La plupart de ces pierres sont
fortement dégradées et paraissent l'avoir été par suite de chocs qu'elles ont reçu : quelques-unes
sont remplacées par des pierres neuves. Dans la maçonnerie du deuxième étage seulement ont été
incrustées des sculptures représentant des figures humaines hideuses ou des têtes d'animaux
(Planche XLIX, n° 14) : les unes ayant servi de consoles, les autres de chapiteaux. Si on s'en
rapporte aux caractères fournis par l'appareil et quelques détails, le bas du donjon est du XIV* siècle
et le sommet du XIII®, à l'extérieur seulement, car il y a unité parfaite à l'intérieur. Cette anomalie
peut s'expliquer par une reprise en sous-œuvre exécutée après le siège de 1345. Lorsque Aghos
de Baulx eut rendu le château, le comte de Derby y laissa un commandant de sa nation chargé de
garder la ville et le château, « et remettre à point et réparer ce qui brisé et rompu étoit. » C'est
sans doute alors qu'on reprit en sous-œuvre le parement extérieur du donjon, contre lequel devaient
avoir été dirigées toutes les attaques des assaillants. Le bas avait probablement été plus dégradé
que le haut, où l'on ne fit que remplacer les pierres les plus endommagées. Le sommet cependant
oii les hourds servaient de but à l'artillerie des assiégeants, avait tant souffert, qu'il fallut le refaire
à neuf comme la base. Dans la partie refaite à neuf au milieu du XIV* siècle, les meurtrières sont
cruciformes; une d'elles n'a qu'une fente verticale, mais pattée aux deux extrémités. Dans toutes
les autres parties du château, elles ne présentent qu'une simple fente verticale, forme antérieure
à celle en croix usitée surtout en Bordelais pendant le XIV* siècle.
Si le château des Quate-Sos n'a pas, même dans le pays, la réputation qu'il mérite, c'est que bâti au-dessous de la ville, il est dominé, non-seulement par l'église Saint-Pierre et le grand corps de logis du couvent, mais encore par les plus humbles maisons ; c'est que la base des tours est presque au niveau des eaux de la Garonne; c'est que les magnifiques arbres qui poussent dans la cour et les anciens fossés, par leur hauteur inusitée, empêchent le spectateur de se faire une idée de celle des tours ; c'est (ju'enfin parce que le château de La Réole , au lieu d'être isolé comme bien d'autres plus connus et qui ne le valent pas, fait partie d'une ville renfermant de nombreuses curiosités.
C'est peut-être ici le lieu de faire remarquer le laisser-aller avec lequel sont faits certains ouvrages édités à Paris, surtout ceux qui traitent de notre province, ouvrages répandus dans la France entière, et jouissant même d'une certaine réputation. On trouve dans la France illustrée..., par V.-A. Malte-Brun, une phrase qui prouve que cet auteur a fait une description de La Réole sans l'avoir vue et sans avoir même consulté les publications locales qui pouvaient très-bien le renseigner. Voici cette phrase : « Les rues sont bordées de maisons mal bâties. Elle (La Réole) n'a » conservé aucune ruine intéressante, ni de son monastère, ni de ses églises, ni de son château » fort et des trois enceintes qui la protégeaient. »
On a dû voir par la description qui précède et les gravures que j'ai données à l'appui, ce qu'il faut penser des descriptions de M. V.-A. Malte-Brun et de l'ouvrage au frontispice duquel il a placé son nom.
Si l'on veut voir l'ensemble du château dans son plus bel aspect, et jouir en même temps d'un magnifique point de vue, il faut prendre la route de Gironde et s'arrêter au sommet de la côte. De là, en se retournant, on aperçoit (Planche LXI), au premier plan, les mouvements de terrain qui descendent dans la vallée du Charros. Plus loin, le château et ses vieilles tours, dominés par l'église et le couvent, forment le motif principal du tableau; à gauche et entre les arbres, une
partie de la ville et ses toitures de toutes les formes; à droite, la voie ferrée et la rivière traversée par le pont suspendu, et par-dessus tout cela, l'immense vallée de la Garonne, bornée à l'horizon par les coteaux noyés dans une vapeur transparente. Il n'est peut-être pas de tableaux où les contrastes soient plus frappants que dans celui-ci, et où existe en même temps une plus grande harmonie. Les lignes horizontales de la plaine, coupées par les lignes verticales du clocher, sont loin de produire un effet désagréable. Le couvent et le chAteau, symboles d'une civilisation éteinte, à côté de la voie ferrée, du bateau à vapeur et du pont suspendu, œuvres d'hier, déjà si perfectionnées, et qui nous font entrevoir, pour l'avenir, bien d'autres merveilles produits de la science et de l'industrie modernes, offrent par leurs lignes bien agencées une admirable perspective.
FI.\ DU PREMIER VOLl'ME.
BORDEADI. — IVPRIIIERIE C. cniiNOUILIOC, RUE GGIRillIlI, 11.
tort au seigneur de Blanquefort (•). Quelques jours après, Arnaud de Blanquefort et plusieurs autres seigneurs de Gascogne, parmi lesquels on trouve Pierre de Castillon, Bernard d'Escoussan, Guillaume Seguin de Rions, Bernard de Bouville, vicomte de Benauges, Gaillard de Lamote, Amanieu de Noaillan, Guillaume de Fargues et Guillaume-Arnaud de Tentalon, jurèrent d'observer les clauses d'un traité qui fut passé, à Bordeaux, entre Henri III et Raymond de Toulouse (*).
A cette époque, les membres de la famille des seigneurs de Blanquefort étaient fort nombreux; ils portaient tous le nom de la seigneurie; de sorte qu'à défaut de titres, il est difficile d'établir leur généalogie et de savoir si Ayquem-Guillaume de Blanquefort, qui succéda à Arnaud, était son fils. Quoi qu'il en soit, cet Ayquem avait deux sœurs, qui toutes deux contractèrent de brillantes alliances : l'une d'elles, appelée Raymonde, fut mariée à Pierre de Bordeaux, et eut pour fille Assalide, « qui épousa Géraud de Blaye, auquel elle apporta la seigneurie de Blanquefort, dont » Pierre de Bordeaux s'était mis en possession, au nom de sa fille, après la mort d'Ayquem-Williem » de Blanquefort. Du mariage d' Assalide avec Géraud de Blaye, naquit Mabile, qui épousa Arnaud » de Blanquefort, frère de Pierre-Bertrand de Blanquefort. »
L'autre sœur d'Ayquem se nommait Thalésie et fut dame de La Marque (^). Il existait également, à cette époque, une Ida de Blanquefort, qui épousa en 1249 Béraud, Bertrand ou Bernard de Goth, dont elle eut entr'aulres fils, Bertrand de Goth, qui devint pape sous le nom de Clément V (*).
Cette Mabile, dont parle l'abbé Baurein, est-elle la même qu'une Mabile, femme d'Arnaud, qui, par un acte daté du 31 juillet 1247, reconnut que son mari avait employé de ses propres deniers la somme de cent mille sous pour des travaux (en las obrasj faits au château de Blanquefort, aux moulins [en la sarta de PeiihsJ que Gaillard Colomb tenait autrefois en fief, et au château de Bourg? Ces travaux avaient été exécutés pour les défendre et les préserver en cas de guerre. Elle donne à son mari et à ses descendants, sur les revenus de ces deux seigneuries , toutes les garanties possibles pour qu'ils puissent se rembourser de celte forte somme. Jusqu'à ce qu'elle soit entièrement amortie, lui ou les siens, garderont les châteaux, en toucheront les revenus, et Mabile, qui reconnaît que les améliorations faites à Blanquefort et à Bourg sont utiles et bonnes, n'y mettra aucun obstacle. — Les témoins de l'acte furent : Pierre de Bordeaux-Ie-Prudhomme, Pierre de Bordeaux-le-.Mancips, Amanieu de Lamarque, P. de Bertran, M* Pierre Francon et Gilbert du Mirail (').
Cette Mabile est-elle la même qui reçut, le 12 septembre 1251, de moitié avec son mari, une indemnité pour le château de Bourg dont Simon de Montfort s'était emparé? Cet autre traité eut pour témoins, entr'autres seigneurs : P. Am. de Blanquefort, Amaubin de Barès, Gaillard d'Ornon, Thiebaul de Gensac (^). Le 13 juin de l'année suivante, le roi d'Angleterre fit rendre à Arnaud le château de Bourg C). Ce qui porte à croire que deux dames de Blanquefort ont porté ce nom de Mabile, et que toutes deux avaient eu pour mari un Arnaud, c'est que l'abbé Baurein, dans les Variétés bordelaises, t. III, p. 201, cite un titre du 31 juillet 1267, dans lequel un Arnaud, qui avait épousé Mabile, petite-fille de Pierre de Bordeaux, se qualifiait seigneur de Blanquefort, et que les Archives historif/ues de la Gironde, t. I, p. 3, publient un acte daté du 3 avril 1253, par lequel Pierre Bertrand de Blanquefort s'oblige par serment, envers Henri III, roi d'Angleterre, à
(') nymer, t. I, pars. I, p. 144, 3» édit. — («l Idem, idem. — {') Variété bordelaises, t. III, p. 25". — i') Le P. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, etc. (Généalogie de la famille de Goth). — (') Archives historique* de la Gironde, t. III, p. 3. — (•) Martial et J. Delpit, Xotice d'un manuscrit de la bibliothèque de Wolfembultef, p. 146; — Archives historiques de la Gironde, t. III, p. 4. — C) Rymer, t. I, pars. I, p. 168, 3» édit.
Vol. II. 6
45 CHATEAU DE BLANQUEFORT.
ne faire, pendant toute une année, d'une fête de Saint-Michel à la môme fête suivante, aucun traité relatif au château et au domaine de Blanquefort, avec la veuve de son frère Arnaud, auquel appartenaient lesdits château et domaine, ou avec les parents ou amis de cette dame, ou autres personnes quelconques. Il est fâcheux que cette femme d'Arnaud ne soit pas nommée dans l'acte. Ces deux dates paraissent prouver qu'il a existé deux femmes appelées Mabile, et épouses de deux seigneurs de Blanquefort portant le nom d'Arnaud. Quoi qu'il en soit, presque tous ces parents collatéraux des anciens possesseurs de Blanquefort se disputaient cette seigneurie, qui finit à la longue par leur échapper, comme nous le verrons dans la suite.
Pierre-Bertrand avait pris possession du château et des terres qui en dépendaient ('). Thalésie, dame de La Marque et sœur d'Ayquem-Guiilaume, prétendait y avoir des droits. Pour se faire rendre justice, elle s'adressa, en 1255, à Edouard, duc d'Aquitaine, fils aîné du roi d'Angleterre.
« Sachez, écrivait-elle, que moi Thalésie, dame de I.a Marque, j'ai promis de bonne foi et par » serment, s'il m'arrive de recouvrer le château de Blanquefort contre Pierre-Bertrand, de livrer » ledit château au seigneur Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, pour le tenir et le posséder » pendant cinq ans entiers, ma réservant tous les hommages dus par les gens du dehors, les rentes » et les revenus attachés audit château, le territoire, les maisons et les habitations qui sont en » dehors de la forteresse. Mais, au bout de ces cinq ans, le seigneur Edouard, ou son lieutenant, » ou son sénéchal de Gascogne, restituera, sans contester, à moi ou à mes héritiers, ledit château, » qu'en cas de guerre je rendrai au seigneur Edouard, ou à son sénéchal, toutes les fois qu'il sera » nécessaire; ils le rendront, bien entendu, à moi ou à mes héritiers, lorsque la paix sera » proclamée. Je promets aussi, et je jure, sur mes biens, meubles et immeubles, pour moi et pour » mes héritiers, que je ne ferai paix ni trêve avec ledit Pierre ou ses héritiers, à propos du » château de Blanquefort, sans la volonté et l'assentiment du seigneur Edouard; et je n'aliénerai » jamais à qui que ce soit les droits que je possède sur ledit château, de sorte qu'il restera à moi » et à mes héritiers. »
Edouard accepta ce traité, et y apposa son sceau à côté de celui de Thalésie (^). Il ordonna ensuite à Etienne de Longuépée, sénéchal de Gascogne, par lettres-patentes datées de Guîtres, le 26 octobre 1255, de convoquer les trois États de Gascogne pour juger le différend entre cette dame et Pierre-Bertrand. La réunion eut lieu dans la chambre capitulaire des Frères Prêcheurs de Bordeaux, le 4 avril de l'année suivante. Cette Cour se composait de Géraud de Malemort, archevêque de Bordeaux; Raymond de Castillon , évoque de Bazas; l'abbé de Sainte-Croix de Bordeaux; Pierre Francon, archiprêtre de Buch et Born; Raymond de Lafont (^), Ayquem de Salaunes, chanoines de l'église de Saint-Seurin de Bordeaux (ce dernier était aussi archiprêtre de Moulis); plusieurs autres chanoines de Saint-Seurin; Géraud de Blaye; Arnaud d'Espagne, chevalier, seigneur du Breuil ; l'abbé de Guîtres ; Guillaume, abbé de Verteuil; Pierre de Bordeaux; Pierre Cailhau; Guillaume - Raymond Colomb; Pierre Lambert; Raymond Monadey; Ramond de Tastes et Martin de Mauniac, tous deux templiers.
L'arrêt qui fut prononcé ayant été favorable à la dame de La Marque, le sénéchal ordonna à Pierre-Bertrand de lui remettre, le lendemain, le château de Blanquefort, avec sa juridiction, ses
(«) Archives historiques de la Gironde, 1. 1, p. 3. — (') Ryiiier, t. I, pars. II, p. 6, 3« édit. — (') C'est peut-être celui dont l'épitaphe se lit sur le portail méridional de l'église Saint-Seurin de Bordeaux (Voir, Types les plus remarquables de l'architecture au moyen âge dans le déparlement de la Gironde, la gravure de ce portail J.
CHATEAU DE BLÂNQUEFORT. 43
appartenances et dépendances (•). En 1257, Edouard ayant eu besoin de cette forteresse, chargea l'évêque d'Héresford d'en prendre possession au nom du roi d'Angleterre (*). Il est probable que dès-lors une partie de la seigneurie entra dans les domaines de la couronne ; le roi d'Angleterre ne tarda pas à faire l'acquisition du reste, qui appartenait à la dame de Chalès, dont la fille Alaïde avait épousé Bernard de Trencaleon.
Par acte daté de Blanquefort, le jeudi avant l'Ascension de Notre-Seigneur 1270, Alaïde de Blanquefort et son mari vendirent au sénéchal Roger de Leyburne, agissant pour Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, la moitié du château de Blanquefort, avec toutes les redevances et appartenances dépendant de cette moitié. Dans cette vente n'était pas compris ce qui avait été donné en dot à cette dame par ses parents, dans la paroisse de Cantenac, avant que le château de Blanquefort ne lui appartînt. Cette vente fut faite moyennant la somme de dix raille livres bordelaises, à la réserve de l'usufruit réversible sur la tête du dernier vivant. Le sénéchal, à cause des bons services que les deux époux avaient rendu au prince Edouard, leur donna l'usufruit de l'autre moitié du château, que le prince possédait par suite de la mort d'Hélie de Talmon, chevalier, frère de ladite Alaïde. Les témoins de cette vente furent : Amanieu d'Albret, Arnaud-Guillaume Aiméric, Bernard Daillan, etc., chevaliars; Hélic Charpentier; Guillaume Gauger; maître Guillaume de La Rame, chanoine de Saint-Seurin de Bordeaux; Fortaner de Cazeneuve, maire; maître Hélie Moynere (').
A cette époque, le château était une forteresse importante, dans laquelle on devait trouver tout le confortable d'alors, et ses environs ne devaient pas être aussi malsains qu'on pourrait le penser à cause des marais qui couvraient le pays, puisque Edouard I"" étant venu en 1 287 à Bordeaux, et y étant tombé malade, resta au château de Blanquefort pendant son indisposition (*).
On ne voit pas- bien clair dans tous ces procès soulevés entre les membres de la famille de Blanquefort, dans tous ces changements de propriétaires, dans ces ventes et ces achats; j'incline à penser que le roi d'Angleterre et le prince Edouard surent profiter des discordes qui existaient entre les parents pour se faire vendre la seigneurie. Arnaud, fils de Pierre-Bertrand, essaya bien de faire valoir les anciens droits de sa famille; mais comme il trouvait probablement la partie adverse trop puissante, il les demanda à titre de fief; il s'était pour cela adressé au pape Nicolas IV, qui écrivit, pendant les calendes de février 1289, à Edouard I*"", que son sénéchal de Gascogne occupait injustement le château qui appartenait à Arnaud. II le priait donc de le remettre, avec tous les droits qui en dépendaient, à ce seigneur, qui était prêt à lui rendre l'hommage accoutumé. Arnaud paraît avoir été dans les bonnes grâces du roi, qui lui permit alors d'enclore le manoir de Veyrines ('').
Le 1 4 juin de la même année, le roi étant à Blanquefort, où il résidait depuis quelque temps, concéda à .4rnaud de La Lande, prêtre, dont la vie et les mœurs étaient reconnues sans reproches, la chapellenie de son château de Blanquefort. Il ordonna au connétable dudit château de lui compter tous les ans, pour ses honoraires, sur les rentes de cette localité, la somme de cinquante sous sterling, payables la moitié à la fête de Saint-Michel et le reste à Pâques (^). Arnaud n'était |)lus peut-être que le capitaine du château, ou le fief qu'il possédait était révocable, puique, en 1294, le roi Kdouard reconnut en douaire, à la sœur du roi de France, Marguerite, qu'il devait
(') Variétés bordelaises, t. III, p. 258. — (») Guienne historique et numumentale, t. 1, 2« part., p. 52. — (') Martial et J. Uelpit, Notice d'un manuscrit de la hibtiotlœque de Wolfembuttel, p. 158. — (M Chronique bordelaise, p. 12, verso. — [^] Rôles gascons. — ('j Archives historiques de la Gironde, t. II, p 306.
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épouser, le château et la châtellenie de Blanquefort, et plusieurs autres terres, jusqu'à la valeur de vingt mille livres touraois par an. Si cette somme ne pouvait se compléter ainsi, le complément devait être perçu sur les péages de Bordeaux ou de Marmande, ou sur tous les deux ('). Cependant, le 12 juillet de cette môme année, le roi d'Angleterre écrivit à son cher et fidèle Arnaud de Blanquefort la lettre suivante :
« Vous connaissez assez la contestation qui existe entre nous et le roi de France ; vous savez » comment il s'est emparé méchamment de nos bonnes gens et de notre terre de Gascogne ; en » conséquence, nous vous requérons et vous prions en grâce de nous aider, comme vous et vos » ancêtres vous avez toujours aidé nous et les nôtres, à recouvrer, maintenir et défendre notre » dite terre. Faites en sorte que, dans cette circonstance, nous ayons à nous louer comme toujours » de vos bons services (*). »
On trouve encore un autre membre de cette nombreuse famille, Bernard de Blanquefort, qui, en 1290, adresse une pétition au roi d'Angleterre pour être remis en possession des prestations seigneuriales qui lui sont dues par la vicomtesse de Fronsac pour les paroisses de Mios et de Salles; il demande aussi que son droit de seigneur lui soit conservé sur des hommes qui se prétendent francs parce qu'ils se sont réfugiés dans Bordeaux. Le roi chargea son sénéchal de ces deux affaires (^).
Ici serait le lieu de parler d'un fait honteux dont des écrivains malintentionnés ont accusé un seigneur de Blanquefort. L'original de l'acte qui relate ce fait n'a jamais été vu par personne, et M. Saint-Amant, qui l'a publié le premier, ne dit pas où il est déposé. M. J. Delpit lui-même, qui s'en est servi dans sa réponse à M. Veuillot, doute de son authenticité. L'acte est daté du mercredi 13 juillet 1302, et le seigneur qui est en jeu est Jehan de Durasfort (Jean de Durfort). A cette époque, aucun membre de la famille de Durfort ne possédait le château de Blanquefort. L'auteur de la Guienne historique et monumentale n'a pas craint de souiller sa notice, d'ailleurs excellente, sur le château de Blanquefort, de toutes ces turpitudes, traduites en entier d'après le faux texte gascon, qui, dans cette occasion, a bravé l'honnêteté, et cependant il paraissait savoir que le seigneur accusé ne possédait pas alors cette seigneurie. 11 a négligé de donner la date de l'acte.
En 1302 donc, le château de Blanquefort, s'il était habité par un membre de la famille des anciens seigneurs, était possédé par Edouard I, roi d'Angleterre; le 16 juin 1308, Edouard II en fit don à Bertrand de Goth, fils aîné d'Arnaud Garsie de Goth, frère aîné du pape Clément V. « Sachez, » dit le roi, qu'à cause de notre amitié pour le Souverain Pontife Clément, et du désir que nous » avons de lui être agréable, et pour les bons services que nous attendons de son neveu Bertrand » de Goth, chevalier, nous désirons faire à ce dernier un don qui lui soit agréable. En consé- » quence, nous lui donnons le château et la ville de Blanquefort, avec tous leurs revenus, se » montant à 1,500 livres chipotines (^). Nous garantissons, pour nous et nos héritiers, cette
(') Rymer, t. I, pars. II, p. 705; Londini, 1816. — (') Idem, idem, p. 800; idem. — (') Guienne historique et monumentale, t. 1, pars. II, p. 57 (notes). — (*) On ne sait pas encore au juste ce que c'était que ces livres Chipotines ou Chapolines. Ducange dit : " Nescio an nummi isti Chapotenses fuerint ii quos Chalos vocabant... ita ut vox sic conflata fuerit quasi Chali Pictacenses, » id est, vernaculè chats de Poitou, (jui apud Pictones potissimum cudebantur. » Plus loin, il donne, par un texte, la valeur de
cette monnaie : Dictas ducentas libras chapotenses ad valorem parvorum bonorum Turonensium reducentes, centum
. sexaginta libres, parvorum Turon' bonorum. » — Ryraer, dans le tome II, pars. II, p. 231, de l'édition de Londres, donne à la livre chipotine une valeur semblable : « Triginta mille librarum Chapoten' valentium vigenti et quatuor mille librarum • bonorum Turonen' »
CHATEAU DE BLANQUEFORT. 45
» possession, que Bertrand pourra transmettre à ses héritiers légitimes. Et comme Bertrand sera » tenu d'être notre intermédiaire lorsque nous aurons des affaires avec la cour romaine, si les » revenus de la seigneurie n'atteignent pas 1,500 livres chipotines par an, l'appoint en sera fait » à lui ou à ses héritiers sur la coutume de Bordeaux, par les mains de notre connétable, jusqu'à » ce que nous lui ayons octroyé d'autres terres dans le duché d'Aquitaine ('). »
Le 1 5 des calendes de septembre de la môme année, le pape étant à Ligugé, dans le diocèse de Poitiers, remercia le roi d'Angleterre du don qui venait d'être fait à son neveu Bertrand Dougod fsicj (^). Le roi confirma cette donation le 16 janvier 1313. Il y ajouta sept cents livrées de terres chipotines (700 libratas terrœ chipolens'J par an. Par d'autres lettres datées du môme jour, il lui fit don du chAteau de Puyguilhem et de la bastide de Monségur, dans les diocèses de Périgueux et de Bazas, avec tous les droits qui y étaient attachés; plus, les hommages et autres devoirs féodaux qui lui étaient dus par les nobles et les tenanciers dans les vicomtes de Lomagne et d'Auvillars, pour les châteaux, villes, terres ou tennements quelconques, situés dans ces vicomtes (^). Le 4 février suivant, le roi demandait à Etienne Férioli, sénéchal de Gascogne, s'il pouvait accorder, sans préjudice, à ce même Bertrand, la haute et basse justice des villes (*) de Portets et d'.Vrbanats ('').
Le 7 juillet 1313, Edouard confirma de nouveau ces donations, et y ajouta les bastides de Dunes et de Donzac aux diocèses d'Agen et de Lectoure (^). Edouard ne se contentait pas d'accorder des terres à ce seigneur, il lui faisait d'autres dons; ainsi, le 28 octobre 1313, il annonça que Clément V lui ayant prêté, comme homme privé, une somme de cent soixante mille florins d'or, il voulait que celte somme lui fût entièrement rendue, et que si, avant le solde entier, le pape venait à mourir, elle fût remise entre les mains des vénérables Pères en Jésus-Christ, seigneurs Arnaud et Raymond, par la grâce de Dieu, cardinaux, diacres de Sainte -Marie In Porticu et de Sainte-Mariela-Neuve, et à ses chers et fidèles chevaliers Bertrand do Goth, vicomte de Lomagne et d'Auvillars, et Raymond -Guillaume de Budos, Cette somme devait être prise sur les revenus du duché d'Aquitaine, sur ceux des terres qu'il possédait en Gascogne et dans le royaume de France C).
Le roi d'Angleterre n'était pas le seul à combler Bertrand de Goth de ses dons : « Charles, fils » de Robert, roi de Sicile, lui donna la partie du lieu de Pertus qu'il avait achetée de Bertrand, » comte d'Avelin. Il acheta, le 8 mai 1313, de Barrai et d'Agout de Baux, frères, le château de » Montils, dans le comtat Venaisin. Le roi Philippe-le-Bel lui permit, par lettres données à Passy y en juillet de la même année, d'acquérir en toute justice, jusqu'à la concurrence de'douze cent » cinquante livrées de terres, et d'en disposer, par échange ou autrement, en faveur de quelques » églises. Ce fut apparemment en vertu de cette permission qu'il acheta les terres d'Allemans de » Puy-Rampion et autres, qui furent répétées par les neveux de La Motte (^). »
Malgré toutes ces possessions, il paraît que Bertrand ne se trouvait pas assez riche, et que, pour se procurer de l'argent, il employait quelquefois des moyens peu licites. Aidé de son cousin Raymond-Guillaume de Budos, il détourna du trésor du pape plus de trois cent mille florins d'or destinés aux frais de la Croisade. Ces deux seigneurs « entrèrent à Carpentras, le 24 juillet 131 4,
(') Ryincr, t. II, pars. I, p. 51 ; Londini, 1818. — (') Idem, idem, p. 57, idem. — (') R<'jles gascons. — Rymer, t II, pars. I, p. 196; Londini, 1818. — (•) Ville doit nécessairement être pris ici dans le sens de bourg. — fl Rymer, t. Il, pars. I, p. 200; Londini, 1818. — (•) Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, par le P. Anselme, t. II, p. 170. — f') Rymer, t. II, pars. 1, p. 231 ; Londini, 4818. — (') Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, par le P. Anselme, t. II, p. 170.
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» avec grand nombre de Gascons armez, tant à pied qu'à cheval, sous prétexte d'emporter le corps » de leur oncle, et y tuèrent plusieurs Italiens de la cour du pape, pillèrent la ville, y mirent le » feu en divers quartiers, et firent tant de violences aux cardinaux assemblez dans le conclave, » que ceux de la nation d'Italie furent contraints de se sauver, non sans courir risque de leur » vie... » Le pape Jean XXII fit à ce propos un procès à Bertrand, « en 1320-1321, pour la )> restitution des trois cens mille florins qu'il avait pillez. Il avoua en avoir pris deux cens mille, » que Clément V lui avait ordonné de prendre pour les distribuer en aumônes et œuvres pies ; sur » quoy, le pape, qui l'avait cité et fait venir à Avignon, le renvoya absous par une bulle du » M juillet 1321 ('). » Il est vrai que, comme nous l'avons vu plus haut à l'article Langoiran, le roi s'était interposé et avait écrit au pape de lui pardonner.
Pendant le XIII* siècle , les seigneurs de Blanquefort étaient classés parmi les plus hauts barons de la Guienne; leurs possessions s'étendaient au loin jusque sur les bords du bassin d'Arcachon, et les cadets de la famille possédaient ordinairement des fiefs considérables qui dépendaient du siège principal. Il était établi dans la coutume du pays bordelais, qu'un fief, quoique situé dans la terre d'un seigneur, ne lui devait point l'hommage quand il avait fait originairement partie de la môme terre, et que le possesseur était des descendants ou de la famille du seigneur. C'est pourquoi un certain Bernard de Blanquefort, seigneur d'Audenge, damoiseau, qui reçut, le 1 4 novembre 1308, la somme de 558 livres 5 sous et 4 deniers chipotins comme dédommagements aux pertes qu'il avait faites dans la dernière guerre qu'Edouard I*'' avait soutenue contre le roi de France (*), refusait de faire à Bertrand de Goth l'hommage de son fief, situé dans les limites de la châtellenie de Blanquefort, sur le prétexte qu'il était issu d'un frère puîné d'un ancien seigneur de cette terre, et qu'en conséquence il ne devait l'hommage qu'au suzerain. Aude, sa femme, fille et héritière de Gombaud de Tyran, refusait également de prêter hommage pour ce fief, prétendant que son père avait été admis par Edouard I"^ à lui rendre hommage, et que, par conséquent, elle n'était tenue à la même cérémonie qu'à l'égard du roi. Celui-ci déclara, le 6 janvier 1313, que, désirant être encore plus agréable à Bertrand de Goth, il cédait à lui et à ses successeurs, et pour toujours, tous les droits qu'il pouvait avoir sur Bernard et Aude et sur leurs successeurs, sauf .seulement les cas d'appel à la cour royale. Il libéra, par conséquent, le seigneur d'Audenge et sa femme de tous hommages, serments, etc., qu'ils lui devaient pour les seigneuries susdites, hommages qu'ils devront rendre par la suite à Bertrand, qui devenait de cette façon leur suzerain. Le roi prit, en outre, toutes les précautions pour qu'à l'avenir il ne pût s'élever de contestation entre ces seigneurs et leurs successeurs (^).
Bertrand de Goth s'était d'abord marié avec Braïde de Blanquefort, dont il n'eut pas d'enfants, et qui lui vendit tout ce qu'elle possédait dans les diocèses de Bordeaux et d'Agen. De sa seconde femme, Béatrix, vicomtesse de Lautrec, il eut Régine, qui fut mariée à Jean I*"", comte d'Armagnac, et Braïde, vicomtesse de Bruniquel. Toutes deux moururent sans laisser de postérité. Régine « testa » en faveur de son mari, au château de Lavardens, dans le comté de Fezensac, le 12 août 1325. » et lui donna ses deux vicomtes de Lomagne et d'Auvillars, les seigneuries, terres et châteaux » de Duras, Montségur, Allemans, Puyguilhem, Sèches, Puyrampion, Livran, Blanquefort, Viters » (Veyrines?), Villandraut, Donsac, Dunes, Perusse, Penne, Mayans et Cedron. » Elle y substitua.
(') Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, par le P. Anselme, t. II. p. 170. — (*) liyiiier, t. 11, pars. I, p. 61 ; Londini, 1818. — (') fdem, idem, p. 195; idem. — Coutumes du ressort du Parlement de Guienne, t. Il, p. 338.
en cas qu'il mourût sans enfants légitimes, Arnaud-Bernard de Preyssac, chevalier, Soudan de La Trau; Amanieu et Bernard de La Mote, frères; Aymery de Durfort, damoiseau; Régine de Goth, femme d'Amanieu de Pins, damoiseau, et Braïde de Bruniquel, sa sœur ('). Le testament fut contesté, entr'autres, par Edouard II, qui écrivit, le 23 septembre de la même année, à son frère Edmond, comte de Kent, que, comme les femmes ne pouvaient succéder au flef, les seigneuries que Bertrand de Goth avait possédées à ce titre devaient rentrer dans le domaine de la couronne. Le roi cependant ajoutait que son Conseil n'étant pas bien fixé là-dessus, il engageait son frère à consulter, à voir les chartes qui avaient été accordées à Bertrand, et à lui faire part sans délai de ses observations. Mais le duc de Sully avait pris possession, au nom du roi de France, des seigneuries contestées, et il n'en fut plus question pour le moment (^). L'année suivante, le château de Blanquefort fut remis entre les mains du roi d'Angleterre par Pons Amanieu de Madaillan, seigneur de Mont-Vyel, auquel le comte de Kent avait donné deux cents livres tournois de rente à prendre sur la châtellenie de Blanquefort, dont la plus grande partie était alors occupée par les gens du roi de France, et ce, pour l'indemniser de la perte de ses mottes, de ses châteaux et de ses terres de l'Agenais, qui lui donnaient mille livres tournois de rente, et qui lui avaient été prises par les Français. Pons de Madaillan, après avoir encouru de nombreux périls et fait de grandes dépenses, reconquit en entier la châtellenie de Blanquefort. Le connétable de Bordeaux exigeait de lui le compte de toutes les rentes de la châtellenie. Pons de Madaillan s'en plaignit au roi, qui, le 24 mars 132G, écrivit à son fils Edouard, gouverneur de la Guienne, d'empêcher le connétable de tourmenter et de molester ce seigneur, et lui recommanda de le dégager de cette reddition de compte. Il l'engageait en môme temps à s'assurer de la vérité des faits et à arranger les choses au mieux [^). D'après l'abbé Baurein (*), la terre de Blanquefort apppartenait dès l'an 1322 à Gaillard de Durfort, second fils d'Arnaud de Durfort et de Marquèse de Goth, fille d'Arnaud Garsie de Goth, et par conséquent nièce de Clément V. Gaillard de Durfort s'étant attaché, comme son frère aîné Eymery, au service du roi de France, la seigneurie fut confisquée au profit du roi d'Angleterre. Il est probable que cette confiscation est celle faite de vive force par Pons de Madaillan.
A la fin de l'année 1334, on travaillait à un traité de pnix entre la France et l'Angleterre, et " le 24 décembre, Edouard III tint conseil pour savoir si on devait restituer à la reine de France les terres de Blanquefort et de Veyrines ('). Cette idée ne fut probablement pas mise à exécution; car le roi d'Angleterre donna, le 1 4 mars 1 338, la terre et le b;iillage de Blanquefort à Gaillard, seigneur de Landiras, qui lui était resté fidèle (*). Ce seigneur ne les garda pas longtemps; car, le 18 octobre 1341, le même monarque accorda à Bernard Ézi, seigneur d'Albret, pour l'indemniser des possessions qu'il avait perdues pendant la guerre pendante, le péage de Saint-Macaire et la terre de Blanquefort avec tous les droits y attachés. Il devait les garder jusqu'au recouvrement entier de ce qui lui avait été enlevé, ou jusqu'à ce que le roi lui eût accordé des terres s'élevant à la même valeur. Il était stipulé dans l'acte que si le péage susdit et la terre de Blanquefort donnaient une rente annuelle de plus de six cent quarante-cinq livres et six sous, Bernard Ézi devait rembourser le surplus au roi; et celui-ci devait parfaire la somme sur les revenus du duché d'Aquitaine, si elle n'atteignait pas ce chiffre ('). Le seigneur d'Albret ne dut pas tarder à recouvrer
(') Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France, parle P. Anselme, t. II, p. 170 et suiv. — {') Rymer, t. II, pars. I, p. 609-610; Lonrtini, 1818. — (') Idem, idem, p. 624; idem. — (*) Variétés bordelaises, t. IH, p. 262. — [^] Rôles gascons. — (•) Idem, idem. — (') Rymer, t. II, pars. II, p. i\'9; Londini, 1821.
48 CHATEAU DE BLANQUEFORT.
ses terres, ou d'autres lui furent données suivant la promesse du roi, puisque un mois après, le •23 novembre suivant, on trouve un Jean de Saint-Symphorien qui se qualiûait seigneur de Bianquefort et de Landiras. Trois ans après, le 8 août 1344, le roi fit saisir en son nom la terre de Bianquefort (') et la rendit plus tard à Gaillard de Durfort, qui en avait été dépossédé (*). D'un autre côté, J. Favre (^) nous apprend que le frère aîné de Gaillard, Eymery, avait été tué en 1345, au siège de Bergerac, dans les rangs de l'armée française, et que son fils Gaillard, bien qu'il eût été son compagnon d'armes dans l'affaire du siège, reçut plus tard le titre de baron de Duras, et conserva la seigneurie de Bianquefort comme étant très attaché à l'Angleterre. Le 12 juillet 1348, Edouard III confirma cette donation et celle de la moitié de la terre de Veyrines (^). La justice haute et basse des paroisses d'Eyzines et de Bruges, des localités d'Audenge et de La Canau, lui appartenait (*). Ce seigneur ne garda pas longtemps ces possessions, car il passa de nouveau, en 1352, au service de la France ("). A la sollicitation de Charles d'Espagne, connétable de France, le roi Jean lui donna douze cents livres à prendre sur la recette de Toulouse, jusqu'à ce qu'il eût recouvré les terres que le roi d'Angleterre avait confisquées et données à Bernard Ézi d'Albret. On sait que, le 28 juin de l'année suivante, Edouard ratifia l'acte de donation du château et de la terre de Bianquefort en faveur de ce dernier seigneur C'), qui ne les garda pas longtemps; car, le 21 mars de la vingt-huitième année de son règne (1355), Edouard III en fit don à Auger de Montant, chevalier, seigneur de Mucidan, à cause des bons services que ce seigneur lui avait rendus dans les dernières guerres d'Aquitaine. Auger, disent les lettres -patentes, jouira de tous les droits attachés au château jusqu'à la valeur d'une rente annuelle de mille écus d'or, comme il jouissait de ceux attachés au château de Gensac, qu'il promet de remettre sans délai à Bernard Ézi ou au sénéchal d'Aquitaine. Ses héritiers lui succéderont dans cette possession. S'il arrivait que, par une raison quelconque, mais non par la faute d' Auger, le château fût enlevé au roi, celui-ci donnera au seigneur de Mucidan une autre localité, dans le même duché, rapportant mille écus de rente et tous les autres avantages que lui donnait le château de Gensac. Le roi se réserva toujours la suprême juridiction, le ressort et le droit de lever des troupes {^).
Gaillard de Durfort fut tué dans les rangs de l'armée française à la bataille de Poitiers [^). Son fils Gaillard, IP du nom, ne tarda pas à faire sa soumission au prince de Galles, et « le seigneur Gaillard de Durfort, auquel le château de Bianquefort appartenait avant sa révolte, » désirant rentrer en l'obéissance du roi d'Angleterre, le prince de Galles lui rendit son château, le 10 avril 1336, après avoir ordonné à Auger de Montant de le lui céder, lui promettant de l'indemniser. Auger obéit de grand cœur, et le roi lui donna le château et la châtellenie de Blaye avec toutes leurs redevances (•*).
Cependant, d'après les termes de la citation qui vient d'être faite et la lettre suivante du prince de Galles, il paraîtrait, contre l'assertion de J. Favre, que Gaillard I ne serait pas mort à Poitiers, mais aurait fait lui-même sa soumission. Voici quelques passages de cette lettre :
« Si douons, grantons, et rendons (*') audit sire Galhard le chastel et lieu de Blanquafort
)' et la terre de Vernies (Veyrines?), ove toutes lour appurtenances et droitz, a avoir et tenir en X tieu droit et manere que le visconte de Lomeigne nadgairs les tenoit : nient contresteant aucun
(') Rôles gascons. — (') Variétés bordelaises, t. III, p. 263. — (') J. Favre, Précis historique sur la famille de Durfort Duras.... p. 28. - (») Rôles gascons. — (5) Idem. — (») J. Favre, Précis historique sur la famille de Durfort Duras..., p. 28. — ('l Rôle^ gascons. — ('] Rymer, t. IV, pars. I, p. 182, 3« édit. — ('! I. Favre, Précis historique sur la famille de Durfort Duras..., p. 29. — ('») Rymer, t. IV, pars. II, p. 182, 3" édit. — («') Les mois soulignés de cette lettre et de la citation qui la précède ne le sont pas dans le texte.
CHÂTEAU DE BLANQUEFORT. 49
» droit q'acreust ou appartenoit à notre dict seignur ou à nous, par cause de rebeillion ou autres » raesfaitz, qui sont ou purront estre surmis audit Galharde, par queux il encurreroit forfaiture » devers notre dit seignur et nous.
» Item, volons et grantons, que la seignurie des hommes de Bessau (Bessan), laquelle il dist » q'esl et doit estre de la seignurie de Blanquafort et en la poair dudit lieu, lui soit rendu a tenir par » tieu droit et manere, comme lui et ses auncestres, et autres seignurs de Blanquafort, l'ount tenuz » devant ces heures.
» Item, comme le dit seignur Galhard nous ad fait entendre, que la ville de Burdeux occupa » les paroches d'Aidynes (Eyzines) et de Burges (Bruges), au temps que notre dit seignur tenoit » ladite terre de Blanquafort, par rébellion, en préjudice du seignur dudit lieu de Blanquafort, » nous volons et grantons, que due informacion soit faite par gentz suffisantz, summairement et de » plain, sibien sur le droit de la ville de Burdeux, corne sur le droit ledit seignur Galhard et » les dites paroches, au fyn qe celui qui avéra meillour droit, eit et tiegne meisme les paroches, » come droit et reson demandent. »
Il donne à Gaillard cinq paroisses qu'il a conquises sur la ville de Sainte-Foy, lorsque cette ville tenait contre le roi d'Angleterre, et que le duc de Lancastre lui avait garanties.
« Item, corne ledit seignur Galhard nous ad done entendre, que notre dit seignur lui avoit » done deux mille escutz de rente a héritage, ove seignurie, haute et basse; et sur ce, lui avoit « done, assigne et assctie les bastides de Beaumont, Moliers, Miramont, et de Chasteausacre » (Castelsegrat), pur tant q'ils valoieat, en déduction de la summe desditz mille escutz. ... si volons » et grantons, que les bastides avantdites soient rebailliez audit seignur Galhard à avoir et
» tenir ; et en cas que celles bastides ne purrount bonement estre baillez, que a tant lui sera
» assigne et baille en autres lieux et places covenables, deinz le terme, cest assavoir, de la fest » de seiiil Michel l'Archangel proschein avenir, et deux ans proscheins ensuantz. »
Des sommes assez rondes furent garanties, en outre, à Gaillard de Durfort, pour le cas où, à cause de son serment de fidélité au roi d'Angleterre, il perdrait d'autres localités.
Le 6 juillet 1338, le roi d'Angleterre approuva et confirma les lettres de son fils ('). Si l'on en croyait le Catalogue des Rôles gascons, cette confirmation serait datée de Westminter, le 12 jiinvier 13G7. Au mois de juillet 1364, Gaillard de Durfort, probablement Gaillard II, vint rendre hommage au prince de Galles, dans la cathédrale de Bordeaux, pour ses seigneuries de Blanquefort en Bordelais et de Duras en Agenais (*). Attaqué d'une hydropisie, le prince de Galles se décida à repasser en Angleterre. Avant son départ, il réunit, en 1371, dans Saint-André de Bordeaux, la noblesse du pays; on y voyait Gaillard du Durfort, II" du nom. Ce seigneur, comme nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de le faire connaître, fut pris à la bataille d'Eymet avec les sires de Langoiran, de Rauzan et de Mussidan; lesquels, quelques jours après, pendant que le duc d'Anjou assiégeait Castillon, jurèrent, entre les mains de ce prince, fidélité au roi de France. Le duc d'Anjou les laissa libres sans rançon. Les sires de Mussidan et de Langoiran tinrent leur serment, et restèrent dans l'armée française, dont le commandant les fêtait de son mieux; mais ceux de Rauzan et de Duras partirent pour retourner chez eux. « Sur les champs se avi- » sèrent, et parlementèrent ensemble en disant : « Comment pourrions-nous servir le duc d'Anjou et » les François, quand nous avons toujours été loyaux Anglois? Il nous vaut tropmioux à mentir notre
') Rymer, t. III, pars. I, p. 400; Umliiii, I8Î5. — {*) J. Delpit, Document», p. 89,
Vol. II. 7
50 CHATEAU DE BLANQUEFORT.
» serment envers le duc d'Anjou que devers le roi d'Angleterre, notre naturel seigneur, qui nous » a tant de biens fait. » Ce propos ils tinrent, et s'ordonnèrent sur ce que ils iroient à Bordeaux, )) et remontreroient au sénéchal des Landes, messire Guillaume Helman, et lui diroient que » nullement leurs cœurs ne pouvoient bonnement rapporter à ce que ils deviennent François. » Donc chevauchèrent ensemble ces deux barons, et expoitèrent tant que ils vinrent à Bordeaux, » où ils furent reçus à grand'joie, car on ne savoit encore rien de leurs convenans. Le sénéchal » des Landes et le maycur de Bordeaux leur demandèrent des nouvelles et comment ils avoient » fine. Ils répondirent que, par contrainte et sur menaces de mort, le duc d'Anjou les avoit fait n devenir François : «Mais, seigneur, nous vous disons bien que, au faire le serment, toujours en » nos cœurs nous avons réservé nos fois devers notre naturel seigneur le roi d'Angleterre; ni pour » chose que nous avons dit ni fait nous ne demeurerons jà François. » De ces paroles, les » chevaliers d'Angleterre furent adonc tous rejouis; et dirent que ils s'acquittoient ioyaument » envers leur seigneur. Au chef de cinq jours après, le duc d'Anjou étant devant Chastillon, vinrent » nouvelles en l'ost que le sire de Duras et le sire de Rozem étoient tournés Anglois. De ces » nouvelles furent, le duc d'Anjou, le connétable de France et les barons, moult émerveillés. » Le duc jura de ravager les terres des sires de Rauzan et de Duras, et de démolir leurs châteaux. Après la prise de Castillon, de Sauveterre, de Sainte-Bazeille, de Monségur, d'Auberoche (Caudrot) et de Saint-Macaire, l'armée du duc d'Anjou arriva devant Duras vers le 1 8 octobre ; « et quand » ils durent approcher, il fut ordonné de tantôt assaillir, dont se mirent gens d'armes en ordon- » nance d'assauts et tous leurs arbalétriers pavoises (munis de leurs pavois) devant; et ainsi » approchèrent la ville. Et vous dis qu'il y avoit la aucuns varlets dessous les seigneurs, qui » s'étoient pourvus d'échelles pour avoir mieux l'avantage de monter sur les murs. Et lors fut X l'assaut grand et horrible; et ceux qui montoient se combaltoient main à main à ceux de dedans; » et dura cet assaut de pleine venue moult longuement. Si y eut là fait sur les échelles plusieurs » grands appertises d'armes ; et se combattoient ceux de dehors à ceux de dedans main à main ; et » dura l'assaut la plus grand'partie du jour; et quand ils se furent bien battus et travaillés, par » l'ordonnance des maréchaux on sonna les trompettes de retraite ; si se retrait chacun en son » logis.
» .... Quand ce vint au matin, le duc d'Anjou commanda que on allât à l'assaut, et que chacun )) .se éprouvât sans fainlise ; et fit-on à savoir, par un cri et par un héraut, que le premier qui entreroil )) dedans Duras il gagneroit cinq cents francs. La convoitise de gagner fit avancer plusieurs povres » compagnons; dont furent échelles levées en plusieurs lieux autour des murs; et là commença )) l'assaut fort et grand, et qui bien fut continué; car les jeunes clievaliers et écuyers qui se » desiroient à avancer ne s'épargnoient point, mais s'abandonnoient et assailloient à grand'volonte. »
Les sires de Mussidan et de Langoiran (') se distinguèrent à cet assaut. Ce dernier y fut blessé. La ville de Duras fut prise, et la garnison se retira dans le château. Les gens du duc d'Anjou passèrent tous les habitants au fil de l'épée, puis se disposèrent à attaquer le château; mais la garnison voyant que, malgré la bonne assiette de la forteresse, elle ne pourrait résister, proposa de la livrer à la condition qu'on la laisserait partir avec armes et bagages. Le troisième jour, elle partit, et le duc prit possession de la place. Froissart ajoute qu'il lui semble que le duc ordonna d'abattre le château (^).
(*) Voir supra, Notice sur Langoiran, p. 8. — (') Froissart, t. II, p. 5 et suiv., édit. Buchon.
CHÂTEAU DE BLANQUEFORT. 51
Gaillard de Durfort perdit dans celte guerre une partie de ses possessions. Ricliard II, roi d'Angleterre, désirant l'indemniser de ses pertes et le récompenser de sa fidélité, lui donna, le 18 avril 1378, deux cents livres sterling de renie, qui devaient lui être soldées par le connétable de Bordeaux, en deux termes : le premier à la Saint-Michel et le second à Pâques, jusqu'à ce qu'il eût recouvré les terres qu'il avait perdues.
Six semaines environ auparavant, le 4 mars, Jean de Neville, lieutenant du roi en Aquitaine, lui avait accordé, au nom de son maître, en échange de mille livres de monnaie courante que le roi lui avait données et garanties sur les revenus du château de Bordeaux , la prévôté de Bayonne, «avec toutz les profitz, feus, cens, rentz, revenues, et autres esmolumentz a ycelie » appartenantz, parmi ce qu'il en face au roy nostre dit seignur, et aus siens homage liège et » autres droiz et devoirs qui en doivent estre failz et sont duez et accoutumez. » Henri IV, roi d'Angleterre, confirma ces donations le 28 juin 1403 (').
Gaillard III se montra, comme son père, fidèle à la cause anglaise. Charles V confisqua ses terres, qu'il donna au sire d'Albret qui lui était fidèle, et démantela son château de Duras (*). Mais peu de temps après, par l'intercession du duc de Lancastre, il recouvra toutes les terres qui avaient appartenu à sa famille (').
Le 3 septembre 1 390-91 , il fit partie des seigneurs qui, réunis à Guillaume Le Scrope, sénéchal d'Aquitaine, et Jean de Traly, maire de Bordeaux, furent chargés de traiter avec les commissaires du roi de France pour punir des infractions aux trêves conclues (*). Il fut également chargé d'une mission semblable le 11 juin 1393. Il devait faire restituer «les lieux, places, fortalesses, gentz » et bestiairs » qui avaient été pris dans les terres du roi de France, réparer les dommages causés et punir les coupables (*). En 1440, il était sénéchal d'Aquitaine; il conserva longtemps cette charge, car on voil par les Actes de Rymer qu'il l'était encore en 1 409 et 1 41 5. Le roi d'Angleterre lui permit, le 8 avril de la m^me année, d'établir une foire et un marché à Alabar, dans le domaine de Blanquefort ("). Les jurats de Bordeaux, connaissant toute l'influence qu'il avait sur Henri IV, avaient recours à lui dans les cas difficiles (^). Le 11 avril 1403-04, la concession du baillage de Castelhones (probablement Castillonnès) lui fut confirmée par le même monarque (*), qui, le 1"' septembre 1 404, lui fit solder mille marcs sur l'arriéré de ses gages ("). Le 23 mai 1 409, il fut chargé avec Thomas Swynbourne , maire de Bordeaux , de la mission délicate de faire observer les trêves qui avaient été conclues entre les rois de France et d'Angleterre ('*).
Longtemps avant qu'une révolution radicale s'accomplisse dans un État, il existe des avantcoureurs qu'on ne voit pas dans le moment, mais qui, plus tard, sont remarqués par le regard froid des historiens. A l'époque où nous sommes arrivés, il n'existait plus de foi politique, la plupart des seigneurs gascons n'étaient fidèles au roi d'Angleterre qu'autant que celui-ci les comblait de faveurs. Dès que ces faveurs ces.saient ou môme diminuaient, les barons, grands et petits, devenaient froids et enfin rebelles. Les terres des révoltés passaient entre les mains de puissants favoris gascons, qui finirent eux-mêmes par être insatiables; aussi, vers la fin de la domination anglaise, les seigneuries de la Guienne pas.sèrent pour la plupart entre les mains de gouverneurs anglais. Blanquefort cependant et quelques autres grands fiefs firent exception.
(') Rymer, t. IH, pars. III, p. 102, 3" l'dit., el idem, t. Kl, pars. IV, p. 181, 3" édit. — i') J. Favre, Précis historique sur la famille de Durfort Duras..., p. 35. — (') Idem, idem. — (') R^les gascons. — ('1 Idem, idem. — Rymer, t. III, pars. IV, p. 174, 3« édit. — (•) Rôles gascons. — (') Variétés bordelaises, t. III. p. 264. — («) Rôles gascons. - (») Rymer, t. IV, pars. IV, p. 71, 3« édit. — ('•) Rymer, t. IV, pars. I, p. 154, 3« édit.
5Î CHATEAU DE BLANQUEFORT.
Les fils et héritiers de Fauquet de La Trau, chevalier, s'étant révoltés, le roi confisqua leur maison de Livran, située dans la juridiction de Lesparre, et la donna, le 2 juin 1415, avec toutes ses appartenances, à Gaillard de Durfort, pour en jouir sa vie durant ('). Ce seigneur, Bernard de Lesparre, seigneur de La Barde, et Jean Saint-Jean, chevalier, maire de Bordeaux, furent, le 18 juin 1418, chargés par Henri V de recevoir en son nom l'hommage de Jean, fils et héritier du comte d'Armagnac; de Bernard, son frère, et de Charles d'Albret (^). Les seigneurs de Blanquefort continuaient à rendre des services à la cause anglaise, à laquelle ils étaient extrêmement attachés; il est vrai que les rois de cette nation les comblaient de faveurs. Le 18 mai 1423, Henri VI donna à Gaillard de Durfort la prévôté de Bayonne, qu'un de ses ancêtres avait possédée ('). Le 22 juin de l'année suivante, il le nomma sénéchal des Landes (*).
La charge de prévôt de Bayonne passa à son fils Gaillard IV. L'acte de cette concession porte la date du 18 mai 1439 (*). En 1445, ce seigneur fit un voyage en Angleterre avec sa famille. Henri VI, à cette occasion, lui fit délivrer des lettres de protection et de 'sauvegarde (^). Il est probable que ce ne fut pas seulement un voyage d'agrément. Quoiqu'il existât alors une trêve entre la France et l'Angleterre, la Guienne était fort agitée, et le sire de Blanquefort était trop intéressé à surveiller de près ses vassaux turbulents pour les quitter au moment où ils n'attendaient qu'une bonne occasion pour se rendre indépendants. D'un autre côté, des seigneurs, ses voisins, aussi puissants que lui, tenaient parti pour le roi de France, surveillaient les points faibles des possessions anglaises, et ne se faisaient faute, malgré la trêve, de piller villes et châteaux, et de dévaliser les voyageurs et les marchands. Mais les trêves ayant été rompues, la guerre prit de plus grandes proportions. Amanieu d'Orval, troisième fils du sire d'Albret, qui tenait pour Charles VII, avait choisi Bazas pour son quartier général; de là, il faisait des chevauchées sur le territoire de Bordeaux, et harcelait les seigneurs gascons qui tenaient pour les Anglais. Il résolut, vers la fin d'octobre de l'année 1450, de passer dans le Médoc pour le ravager; il partit, en conséquence, de Bazas le 30 de ce même mois, accommpagné de ses lieutenants, Robin Petit- Loup et l'Espinasse. Sa petite armée se composait de cinq cents combattants environ. Ils s'arrêtèrent dans un bois, près de Bordeaux. Le lendemain, jour de la Toussaint, qui était un dimanche, ils montèrent à cheval de bon matin pour continuer leur marche vers le Médoc, lorsqu'ils apprirent que le maire de Bordeaux, à la tête de huit à neuf mille hommes des milices bourgeoises, s'avançait pour les combattre. Le seigneur d'Orval, malgré l'infériorité numérique de son armée, ne se laissa pas décourager; il rangea sa petite troupe on bataille, attaqua avec vigueur les gens de Bordeaux, qui, man(iuant de bons capitaines, de discipline et d'habitude de la guerre, furent battus, perdirent dix-huit cents hommes qui furent tués sur le champ de bataille et dans la fuite, et laissèrent en outre douze cents des leurs prisonniers entre les mains des Français, qui rentrèrent à Bazas sans poursuivre leur route vers le Médoc; ce qui donne à penser, malgré les récits français contemporains, que si la victoire fut belle, elle leur coûta cher C). Cette bataille eut lieu, d'après Mathieu de
(') Rymer, t. IV, pars. IV, p. 126, 3e édil. — Mies gascons. — (») Rymer, t. IV, pars. III, p. 56, 3" édil. — Catalogue des Rôles normands, p. 262. — (') Rôles gascons. — (') Idem, idem. — (») Idem, idem. — Rymer, t. V, pars. I, p. GO. — («) Rôles gascons. — (') Mathieu de Coucy, odit. in-fol. de IGGl. Nous avons remarqué dans les historiens français du XV"- siècle une incroyable partialité et un renversement des faits et des idées vraiment ridicules. Pour eux, les Gascons étaient des sujets rebelles envers leur roi légitime et les Anglais des usurpateurs. Les chefs français, avec quelques hommes, pourfendaient des masses de Gascons et d'Anglais. La première assertion était fausse, et la seconde doit être exagérée. Nous ne croyons pas que nos ancêtres avaient dégénéré tout à coup ; et, dans tous les cas, leurs adversaires n'ont pas été généreu.\. Au surplus, pourquoi 86 vanter autant d'une conquête, si elle a été si facde à faire?
CHATEAU DE BLANQUEFORT. 53
Coucy, « en une place nommée Blanchefort, à une lieue de la ville de Bordeaux. » D'après du Haillan, elle se donna près de Talence ou de Règles, ou dans les landes du Haillan.
Le 4 février de l'année suivante, Gaillard de Durfort fut créé conseiller du roi dans la cité do Bordeaux, et e 21 mars, bourgeois de la même ville ('). Sa fidélité pour le roi d'Angleterre était à toute épreuve; aussi, lorsqu'en 1 4S3 les Français entrèrent en Guienne pour la seconde fois, ils trouvèrent le seigneur de Duras ferme à son poste et disposé à leur résister avec vigueur. Le siège fut mis devant Blanquefort par les comtes de Clermont et de Foix, le sire d'Albret et Potton de Xantrailles : c'était, avec Bordeaux qu'assiégeait Charles VU en personne, une des dernières places qui tinssent encore pour les Anglais. L'attaque était si puissante, que ceux de Blanquefort, voyant qu'ils n'avaient aucun secours à espérer et jugeant qu'ils ne pourraient tenir avec avantage, demandèrent à capituler. Leur proposition fut acceptée, et il fut convenu que Blanquefort serait mis entre les mains du roi de France, à condition que les Anglais qui étaient dans la place seraient reçus à payer rançon, mais que ceux du pays Bordelais, de Guienne ou de France, demeureraient à la volonté de Charles VIL Une fois la place évacuée, le roi y laissa une garnison française et le comte de Dampmartin pour la commander (*). Si on en croit une lettre du roi d'Angleterre, les choses ne se passèrent pas tout à fait de cette façon. Gaillard, après avoir muni ses chûteaux et ses forteresses de bonnes garnisons et de vivres, se retira dans Blanquefort, qui fut assiégé par une armée nombreuse, commandée par les comtes de Clermont et de Foix, les seigneurs d'Albret et d'Orval, Potton de Xantrailles et plusieurs autres capitaines. Blanquefort se défendit si bien, lit éprouver tant de pertes à l'ennemi, que les Français levèrent le siège, et que Gaillard de Durfort conserva cette place et ses autres châteaux jusqu'à la prise de Bordeaux par Charles VII. Il n'y a pas do doute, ajoute le roi d'Angleterre, que si Gaillard eût été pris, il eût été mis à mort (''i. Cependant, il fut condamné à un bannissement perpétuel ; ses biens furent confisqués. Retiré en Angleterre, il y vécut pauvre, et eut souvent recours au souverain de ce pays pour lequel il avait tout sacrifié. Le 20 avril 1434, Henri VI, pour l'indemniser quelque peu et le faire vivre, lui donna cent livres de rente qui devaient lui 6tre payées en deux termes, à Pâques et à la Saint- Michel, jusqu'à ce que ses domaines, que le roi de France occupait, contre Dieu et la justice, lui fussent rendus (*). Le roi lui accorda en outre un sauf-conduit, daté du 14 mai de la même année, au moyen duquel, lui et ses serviteurs, au nombre de douze personnes, pouvaient voyager en toute sécurité avec armes et bagages, de jour et de nuit, par terre et par eau, aller et venir, rester où bon leur semblait, sans obstacle, sans trouble, sans empêchement quelconques, pourvu cependant que lui et ses gens se conduisissent bien envers le roi et son peuple (*).
Il paraît que l'ancien seigneur de Blanquefort se livra au commerce; car, le 3 février 14S6, le roi d Angleterre lui donna un sauf-conduit pour un navire de 80 tonneaux appelé le Darche de Sainte-.Mario de Verino, en Espagne, et dont Garcias de Corda était capitaine. Ce navire, est-il dit <lans le sauf-conduit, pourra faire le commerce dans tous les ports du royaume d'Angleterre, à la condition qu'il se conformera aux lois du pays (^). Il est évident qu'un seigneur qui avait élé autrefois si riche et si puissant, dont la juridiction, pour le château de Blanquefort seulement, s'étendait depuis .4vensan jusqu'au bassin d'Arcachon, et qui avait possédé par conséquent une des plus grandes seigneuries de la Guienne, ne pouvait vivre et tenir son rang avec cent livres de
(') Rôlea gascons. — (*) Mathieu de Coucy, édit. in-fol. de 1661, p. 649. — Jean Chartier, Chronique de Charles VU.... publiée par Vallel de Viriville (18j8), t. III, p. Il et 12. — (») Rymcr, t. V, pars. II, p. 55, 3' édit. — (•) Idem, idem. — Mes gascons. — ;') Ryiiier, t. V, pars II, p. 56, 3» édil. — (•) Idem, idem, p. 65, 3» édit. — Catalogue des Rôles français, p. 335.
rente; aussi, Henri VI, le 9 mai 1458, lui en accorda-t-il cent autres ('). « L'ancien seigneur de » Blanquefort se plaignit de nouveau de la gêne qui pesait sur lui et l'empêchait de satisfaire ses » créanciers; le roi, de l'avis et du consentement de son Conseil, lui accorda trois cents livres à » percevoir sur toutes terres, pêcheries et pâturages, situés dans le comté de Guisne et dans les » domaines royaux de Oye, Ballingham et Marck (^). » Peu de temps après, il entra dans les Conseils du roi, qui, en 14G1-62, lui donna une mission importante ('). Enfin, en 1470, après dix-sept ans de rudes épreuves, il fut nommé gouverneur de Calais, chambellan du roi d'Angleterre et décoré de l'ordre de la Jarretière. En 147i!, le duc de Bourgogne et Charles, duc de Guienne, frère du roi, et le roi d'Angleterre (celui-ci, croit-on, à l'instigation de Gaillard de Durfort), se liguèrent contre Louis XI : Gaillard débarqua même à Brest avec l'armée anglaise; mais le roi de France déjoua, par son adresse et son courage, cette ligue formidable. Vainqueur à Nancy du plus puissant de ses ennemis, il fut débarrassé des autres. Peu de temps après, l'ancien seigneur de Blanquefort, pardonné par Louis XI, rentra en France et fut remis en possession de ses anciens domaines (*). Blanquefort était alors possédé par Jean Aubin, seigneur de Malicorne, à qui le duc de Guienne, Charles, frère de Louis XI, en avait fait don en août 1 469 ('*). Gaillard fut fidèle à ce nouveau serment comme il l'avait été au premier, et fut tué en 1487, en Bourgogne, en combattant pour le service du roi de France. Son fils, Jean de Durfort, qualifié marquis de Blanquefort, était déjà maire de Bordeaux en 1 480 ; il exerça cette charge pendant longtemps, et à plusieurs reprises différentes; il l'était encore en 1494 (^). Par son mariage avec Jeanne Angevin, fille de Jacques Angevin, seigneur de Rauzan, de Pujols, etc. (15 mai 1476), il devint possesseur des seigneuries du Tilh, de Tyran et de Bussac. Il succéda à son père dans la seigneurie de Blanquefort, se distingua dans les guerres d'Italie, et mourut en 1 520. Ici n'est pas le lieu de faire la généalogie de la famille de Durfort, qui posséda la terre de Blanquefort jusqu'à la Révolution française.
Au commencement de la réforme, les seigneurs de Duras passèrent dans les rangs des protestants; aussi, le château de Blanquefort eut à soutenir plusieurs sièges, et les campagnes des environs furent souvent ravagées. Symphorien de Durfort était un des capitaines les plus expérimentés de l'armée des réformés. Son château de Blanquefort fut, dans l'année 1562, pris à plusieurs reprises par les huguenots et les catholiques. Les religionnaires s'en étant emparé, M. de Sygnan, capitaine des gens de l'Entre-deux-Mers, les obligea de l'abandonner (''). Monluc s'en empara aussi après la bataille de Targon («) . Le château de Blanquefort resta entre les mains des catholiques, et Monferrand en eut le commandement; en 1573, il fut pris par les protestants en l'absence de son gouverneur La Plane, mais repris peu après par leurs adversaires ("). La guerre dans laquelle les seigneurs de Duras et de Blanquefort s'étaient engagés devait avoir ruiné leurs finances, car nous voyons que l'un d'eux, Jacques de Durfort, pour remplir ses coffres, aliéna, par un contrat du mois de mars 1601 , la haute justice et les rentes que les paroisses dépendant de la juridiction de Blanquefort devaient à cette châtellenie (•").
Pendant les guerres de la Fronde, le château de Blanquefort était un poste trop important pour être oublié; aussi, les ducs de Bouillon et de Larochefoucault qui tenaient pour les Bordelais, ayant
(') Catalogue des Ilôles français, p. 34?. — Ryraer, t. V, pars. II, p. 80, 3» édit. — (') Guienne historique et monumentale, l. I, part. II, p. 56. — (') Catalogue des Rôles français, p. 351. — (*) J. Favre, Précis historique sur la famille de Durfort Duras. P- *'• — 1") Variétés bordelaises, t. III, p. 265. — («) Chronique bourdeloise, siipplcment par d'Arnal, p. 54. — ('i Variétés bordelaises, t. III, p. 269. — («) Commentaires de Monluc. — i') Uom Devienne, Histoire de Bordeaux. — ('»j Variétés bordelaises, t. III, p. 26-7.
CHATEAU DE BLANQUEFORT. 55
fait au mois de juin une expédition dans le Médoc, se saisirent du château de Blanquefort et y laissèrent cinquante soldats commandés par Le Chambon. Ils avaient pensé que cette faible garnison, protégée par les marais qui entouraient la forteresse, était suffisante contre les attaques des Épernonistes ('); mais, le 25 juin, le duc d'Épernon n'eut qu'à se montrer, et le capitaine Le Chambon, jugeant qu'on ne pouvait défendre le château, l'abandonna et se replia sur Bordeaux avec la garnison qu'il commandait. Le duc en prit possession ; ce qui exaspéra tellement les gens de la ville, que « le duc de Bouillon ne put jamais empêcher par tout ce qu'il put dire, que quatre » ou cinq mille bourgeois ne sortissent à dessein d'aller forcer le duc d'Épernon dans le marais. »
M On eut beau leur remontrer que le poste était d'un très difficile accès; qu'il était coupé d'un » canal plein d'eau, traversé par un pont rompu et défendu par deux pièces de canon; qu'ils » avaient affaire à de vieilles troupes bien disciplinées; rien ne put les contenir, et quelques-uns, )) comme c'est la coutume des peuples qui condamnent toutes les raisons qui s'opposent à leur » emportement, accusaient en murmurant le duc de Bouillon d'intelligence avec leurs ennemis, » parce qu'il leur disait toutes celles qu'il pouvait et qu'il devait pour les empêcher d'aller les » attaquer. Il les y mena donc, voyant leur obstination. Après qu'ils eurent fait deux ou trois » décharges et tué quatre-vingts ou cent hommes, du nombre desquels furent deux capitaines de » Navaille, la nuit les sépara, et ils se retirèrent avec assez de désordre. Ils y perdirent deux » soldats et un bourgeois. Le comte de Guitault, qui s'y était signalé, y fut blessé d'un coup de
» feu au visage, duquel il faillit mourir ; La Roussière, qui y fit fort bien, y reçut un coup
» de mousquet dans la cuisse, et le président Pichon, qui se piquait de chevalerie, eut bien de la » joie d'y avoir un cheval tué sous lui (*). » Malgré les récits empreints de partialité des écrivains contemporains favorables au parti des Bordelais, ceux-ci furent vaincus, et le duc d'Épernon conserva la forteresse ; mais comme elle était plus nuisible qu'utile, et qu'elle pouvait en tout temps servir de refuge aux révoltés, Louis XIII, si on en croit la tradition, la fit démanteler, et depuis cette époque le château de Blanquefort a cessé d'être habité. Les seigneurs demeuraient dans celui de Duras, qui était une des plus splendides habitations de la Guienne. Plus tard, ils firent faire entre le bourg et le château une maison appelée Curgan, où ils demeuraient lorsqu'ils venaient à Blanquefort.
Les marais de Blanquefort appartenaient en partie aux seigneurs du lieu et en partie à la ville de Bordeaux. Le 5 juin lGo7, M. le marquis de Duras, ne connaissant probablement pas très bien les limites de sa propriété, fit faire dans les palus de Bordeaux des canaux qui englobaient huit cents journaux de marais. Le Conseil se rassembla, et il fut décidé qu'on prierait M. de Duras de cesser le travail et de se désister de cette usurpation, et que, en cas de refus, les jurais maintiendraient les droits de la ville (').
M. de Tourny, intendant de la Guienne, après avoir obtenu un arrêt du Conseil d'État le 13 octobre 1730, fit faire la chaussée qui traverse le marais. Lorsque la jalle débordait, le marais était couvert d'eau, et les communications avec le Médoc , par la voie de terre , étaient interrompues (*).
Ce marais, depuis cette époque, a bien changé d'aspect. La jalle a été enfermée entre deux chaussées qui arrêtent les inondations, et, à la place des joncs et des glaïeuls, on voit d'immenses
(') M. Ant. Saint-Marc, Bordeaux sous la Fronde, p. 53. — Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, t. III, p. 39 et 41 . — (') M. Ant. Saint-Marc, Bordeaux sous la Fronde, p. 60. — (') Continuation de la Chronique bourdeloise, p. 38. — (', Variétés hordeloises, t. III, p. 239.
56 CHATEAU DE BLANQUEFOUT.
jardins qui, avec ceux de Règles, alimentent Bordeaux de presque tous les légumes qu'on y consomme. Quant iiu château, ses vieilles tours démantelées, ses remparts couverts de lierre et ses fossés presque comblés, ne donnent qu'une bien faible idée de son ancienne splendeur. Ses ruines appartiennent maintenant à M. Lafon, juge de paix du canton de Blanquefort.
Le château de Blanquefort a été de tout temps une forteresse du premier ordre; il est bâti presque au confluent de deux bras de la jalle, au milieu des marais, sur une légère élévation de terrain formée par un affleurement du calcaire grossier qui compose les coteaux des environs. L'un des bras de la jalle, au nord, assez loin du château, conserve encore le nom de jalle; l'autre, au sud, s'appelle fossé d'Andraut ('). Cette butte naturelle, haute de 8 à 10 mètres, entourée d'eau de toutes parts, a été sans nul doute remarquée par les premiers habitants de la contrée, qui ont dû nécessairement y chercher un refuge contre les invasions de toute espèce. Nous avons vu, dans l'Introduction, que des positions semblables avaient été choisies par les plus anciennes peuplades du littoral de nos fleuves.
Les Romains ont occupé à leur tour cette position; on 'en a pour preuves : les briques à rebord qu'on trouve noyées dans le mortier des murs, un chapiteau en marbre blanc des Pyrénées qui était autrefois sur le bord du fossé d'Andraut, un style en bronze, et quelques monnaies du temps des empereurs. Tous ces objets se trouvent réunis chez M. Lafon.
La forteresse de Blanquefort (Planche LXXII) se composait du château bâti sur un plan barlong, enveloppé de six fortes tours rondes très rapprochées les unes des autres. Autour de ce bâtiment central, existaient des lices enveloppéees par une enceinte polygone se rapprochant de l'ovale, flanquée de neuf tours de saillies et de dimensions différentes. Autour de cette enceinte, existe un premier fossé, large de 10 mètres du côté du sud, et de 20 à 25 au nord, entouré d'une chaussée Ile ....-.-.-."----.-.--.---, large d'une dizaine de mètres, ayant servi de terre-plein (F du petit plan
ci-contre) et prise aux dépens d'un second fossé, très reconnaissable encore dans certains endroits, surtout à l'ouest. Ce terre-plein s'élargissait considérablement devant la porte d'entrée, et formait ainsi une barba'cane fl appuyée contre le fossé d'Andraut (CD), que venait rejoindre le fossé d'enceinte, toujours plein d'eau par conséquent. Le fossé intérieur pouvait se remplir au moyen d'une écluse qui existe encore, mais à l'état de ruine, au point A. Le fossé extérieur était entouré d'un vallum, qu'on retrouve encore à l'ouest, et indiqué ici par deux lignes parallèles pointillées. Il avait été formé par la terre qui avait été extraite du fossé qu'on devait traverser du côté du nord, à l'opposé de la porte d'entrée des lices, de manière à forcer les assaillants à passer, pour arriver à la porte, sur la crête du vallum intérieur, en prêtant pendant .tout ce trajet le flanc aux archers postés sur les remparts. Ce plan (je ne parle que de la disposition des fossés) ressemble beaucoup à celui de Saint-Genès de Meyre donné dans l'Introduction, et je ne suis pas éloigné de penser qu'il remonte lui aussi à l'époque des invasions des Normands, qui. après avoir détruit la forteresse romaine, ont dû la fortifier à leur manière.
Peu de forteresses étaient aussi bien protégées : une rivière au nord, une rivière au sud, des marais de tous les côtés, et deux vallums enveloppant deux fossés pleins d'eau; on ne pouvait attaquer le château par le sud, où le marais d'une demi-lieue de largo était traversé par deux bras
(') Le confluent devait être autrefois Ijien plus près de la forteresse.
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<le la jalle. Par le levant et le couchant, impossible aussi de s'en approcher. Au nord seulement, le marais est moins large; le troisième bras de la jalle coule sur un fond plus solide. Il devait y avoir en outre une chaussée artificielle, et c'était autrefois le seul endroit par où l'on pouvait y aborder en toute saison. Là aussi avaient dii s'accumuler les défenses; mais elles n'existent plus, sauf quelques restes de murs au-dessus de l'écluse A, où était la porte (ie la barbacane /. De cette harbacane, il ne reste plus que l'emplacement, dont le soi est un peu moins élevé que celui de l'intérieur du château. On y a trouvé, lorsqu'on l'a défrichée pour la cultiver, des carreaux émaillés <iu moyen âge ^ Planche LXXVI, n" 1), des monnaies de Guillaume IX, d'Éléonore d'Aquitaine, d'Edouard III, du prince Noir, et des rois de France qui ont régné depuis la conquête de la Guieune. M. Lafon possède aussi d'autres objets qui ont été trouvés dans cette barbacane, entr'autres des éperons en for et en bronze, une paire de mouchettes en bronze couvertes d'une admirable patine verte, une croix pectorale de 0"037 de large et 0,042 de haut, dite croix grecque ou à branches à peu près égales. Chaque branche et l'intersection sont ornées d'une croix dessinée par quatre feuilles en forme d'amandes; l'intervalle entre les feuilles est rempli d'un grenetis, ou plutôt de très petits cercles; le tout est encadré par un ruban couvert de zigzags en creux. A la branche supérieure est soudé un petit anneau rond. On y a trouvé aussi plusieurs clés en fer ; deux entre autres, dont une est dessinée (Planche LXXVI, n" 2), m'ont paru appartenir au XV* siècle; un petit dé à jouer en bronze, un fer de lance du moyen âge, et deux boucles de ceinturon.
.Nous entrons maintenant dau> l'intérieur des lices (Voir le plan, Planche LXXII), en passant sur une chaussée en terre (A), qui remplace un ancien pont-levis, et sous une grande porte en arc Iwmbé, destinée autrefois aux chariots et aux cavaliers. A gauche, nous apercevons une poterne de même forme, mais murée, et qui servait pour les piétons. Ces poternes remplaçaient avantageusement les guiehels ménagés <lans les vantaux, lorsqu'il n'y avait qu'une entrée. Mais avant de j)éiiétrer dans l'intérieur de l'enceinte, faisons-en le tour, afin de nous faire une idée générale des remparts, pour ensuite étudier chaiiue tour en détail. En nous dirigeant vers l'ouest (Voir le plan d'ensemble, Planche LXXII, et la vue générale, Planche LXXIII), nous reconnaissons que jusqu'au point B, situé juste en face de l'entrée, toutes les tours saillantes (excepté celle qui touche la porte et les courtines sont, dans leur partie inférieure, de l'époque de la construction primitive de ce qui reste du château, c'est-à-dire de la fin du XIII" siècle, et dans leur partie supérieure, d'une restauration d'en.semble faite à la fin du XIV" siècle ou au commencement du XV» (•). Quelques portions des courtines, élevées sur un fond peu solide et avec négligence sans doute, sont partagées du haut en bas par d'énormes lézardes, et des pans de murs entiers se sont affaissés d'une seule pièce, de sorte que leurs lignes d'appareil sont ondulées: dans plusieurs endroits, on a été obligé de les consolider par de massifs contre-forts. Nous voyons aussi que les petites tours sont couronnées de consoles de mâchicoulis à trois redans, qui devaient supporter un parapet et des créneaux. Les courtines ne paraissent pas avoir eu ce couronnement gracieux. Après la tourelle B (Voir une vue de cette tourelle et du gros bastion, Planche LXXIV), la courtine parait avoir été presque entièrement rebâtie en petit moellon allongé, irrégulier, lié par un mortier d'une surprenante dureté. Cette construction, excepté quelques assises à sa base, n'a aucun rapport avec celles des deux épofjues citées plus haut; mais elle me paraît cependant appartenir à la seconde, comme tout le gros bastion [C, plan d'ensemble) et la petite courtine qui le relie au coi.tre-fort
['i Ces deux dalcà seruiit dismuées plus bas.
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arrondi et massif D, qui est presque tout eutier de l'époque primitive, ainsi que la base du rempart jusqu'à la grosse tour E, laquelle tour est tout entière de la seconde époque. Le bas de ce rempart s'élargit au moyen d'un petit ressaut, semblable à celui que l'on rencontre à la base de presque tous les murs des forteresses de ce temps. Toute la base de la courtine, entre les tours E et F, est également primitive. Nous avons remarqué, en passant, que les pierres inférieures du gros bastion, du contre-fort D, de la tourelle carrée G, d'une partie de la courtine EF et de la tour F, ont été arrachées à une assez grande profondeur, comme si on avait essayé de miner le mur à la manière antique.
Les portes s'ouvrent entre deux tours de grosseurs inégales : l'une d'elles est polygone à l'intérieur, et l'autre en hémicycle. Toutes deux sont de la seconde construction de la forteresse et à deux étages. Le premier de celle de droite (FJ était éclairé par une fenêtre dont le linteau est légèrement bombé; un banc en garnissait l'embrasure. Le rez-de-chaussée paraît avoir été un corps-de-garde; il était percé de deux embrasures pour de petits canons : une de ces embrasures prenait le fossé en enfilade au nord-est, et l'autre bat'ait la tête du pont. Voici (Planche LXXV, n"' 1 et 2) leur forme extérieure. L'autre tour est éventrée du côté de la cour; elle avait une embrasure qui battait les ponts-levis. Je ne crois pas qu'on pût faire autrefois sans obstacle le tour du château proprement dit : des murs devaient traverser les lices en reliant les tours rondes d u château à l'enceinte extérieure. En étudiant ces tours, nous pourrons constater l'existence d'un de ces murs. Je crois aussi que le niveau des lices, surtout contre leurs remparts, était beaucoup plus bas qu'il ne l'e.st maintenant; de sorte que les chemins de ronde, qui, dans certains endroits, surtout au sud-ouest, affleurent le sol, étaient autrefois bien au-dessus. Partout, les embrasures des petites tours et des courtines sont en contre-bas des lices, et il est probable qu'autrefois elles étaient à leur niveau. Cependant, le sol, près de certaines parties du château, paraît être à sa hauteur primitive, si on s'en rapporte au niveau de l'intérieur des tours; de sorte qu'à partir de ce bâtiment, le sol devait descendre en pente douce jusqu'aux murs extérieurs, comme cela existe encore du côté de la porte d'entrée. Ce remblaiement a dénaturé l'aspect intérieur de la forteresse et diminué la hauteur apparente du château, dans lequel nous n'entrerons qu'après avoir étudié les diverses tours de l'enceinte et des courtines.
La tour H, ronde à l'extérieur, est fort irrégulière à l'intérieur. Cette irrégularité avait nécessairement sa raison d'être; elle était sans doute nécessitée par la forme et la dimension de l'affût du canon qui desservait l'une après l'autre les trois meurtrières : une dirigée vers la tête du pont, l'autre vers la campagne, et la troisième vers le fossé à l'ouest. On arrivait dans cette tour, dont la voûte est en berceau, en descendant un escalier droit percé dans un long corridor parallèle à la courtine. On ne peut plus pénétrer dans la tour /, oii l'on voit du dehors les orifices circulaires de deux embrasures ('). On arrive par un escalier à vis dans la suivante fJj, dont le plan intérieur est également foit bizarre. Une des embrasures bat les dehors et l'autre prend le fossé en enfilade. Je n'ai pu pénétrer dans la tour B; mais en connaissant la place de l'ouverture extérieure des embrasures, on peut en reconstituer approximativement le plan : une d'elles bat les dehors, et l'autre, ouverte juste à l'angle formé par la tour et la courtine, est dirigée en droite ligne vers la paroi extérieure du gros bastion C. Cette tour, couronnée de ses consoles et d'un groupe de jeunes chênes, est d'une rare élégance; elle forme, avec le bastion, un des points les
l'j Le lierre et les arbustes gênent beaucoup pour létude détaillée des murs de tout le chàle:ui.
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plus piltoresques do ces intéressantes ruines (Planche LXXIV). Au-dessous de l'embrasure, le mur ancien du XIII' siècle se dislingue très bien de celui de la seconde construction. On le retrouve également, et à des hauteurs inégales, le long des courtines. J'ai déjà dit que celle qui relie les deux tours B et C est d'une construction différente. Dans sa partie supérieure, on aperçoit une onibnisurc double formée par deux petits orifices ronds placés très près l'un de l'autre et de chaque côté d'un angle obtus de ce rempart.
La grosse tour, ou bastion C, fait une saillie considérable dans le fossé ; chargée de défendre la [ilace du seul côté vraiment accessible, ses murs ont, dans l'étage inférieur, une épaisseur de plus de a métros du côté de la campagne, et de 3 mètres à leur point de jonction avec les courtines. Sh hauteur, de 8'"30 jusqu'au fond actuel des fossés, ne dépassait pas le niveau des remparts, et son chemin de ronde se relie avec celui des autres tours et des courtines. Le sommet du bastion est d'ailleurs trop dé?iaturé pour qu'on puisse s'en faire une idée bien précise; on descendait dans l'étage inférieur, qu'on peut appeler le rez-de-chaussée (Planche LXXV, n" 3), par un large escaHer à vis à pou près détruit, et qui a été remplacé par un escalier droit. A moitié hauteur environ de cet escalier, on trouve une large porte conduisant dans une embrasure à double orifice : l'un est circulaire, pour laisser passer le bout du canon; l'autre est un évent vertical. La salle basse, voûtée en cul-de-four, n'est éclairée que par les étroits orifices percés au bout des trois profondes embrasures pour canons. Leur plan est aussi irrégulier que celui des embrasures des petites tours; on remarque, dans les parois de chacune d'elles et presque à toucher le sol, deux cavités carrées, de 30 centimètres de large sur autant de profondeur, et percées bien en face l'une de l'autre. Elles ont dû servir à assujétir des madriers destinés à maintenir le recul de la pièce. Les meurtrières sont formées d'un petit trou rond, un peu au-dessus du niveau du sol, pour laisser passer la gueule du canon, et d'une fente verticale au-dessus, pour permettre de diriger le tir et laisser fuir la fumée. Ces orifices, entourés d'un biseau, affleurent la paroi extérieure du bastion. Cette disposition, ajoutée à celle des embrasures, fait comprendre qu'on ne pouvait diriger le tir que sur un |)oint do lii campagne, ce qui devait considéralement nuire à la défense ; une des embrasures possède une double meurtrière; une d'elles n'était probablement destinée qu'à servir d'évent. Ce bastion devait servir on tout temps de corps-de-garde. Une cheminée fa), vaste mais fort simple, et dont le manteau appareillé en cintre bombé aflleure le mur, y avait été établie, juste en face d'une jH)terne en plein-cintre fbj cachée dans l'angle formé par le bastion et la courtine du nord-ouest (Voir la Planche LXXIV, et celle LXXII au point W). Le pont-levis, dont l'axe s'enfonçait dans (les corbeaux arrondis (Planche LXXV, n" 4) placés de chaque côté de la porte et au niveau du souil, s'abattait sur une pile en pierres, qu'on retrouve encore dans le fossé. C'était les hommes postés au premier étage qui étaient chargés d'ouvrir et de fermer cette poterne; on voit encore, au-dessus du cintre de la poterne, en dehors et au niveau du sol en dedans, l'orifice par où passait runi(|ue chaîne du pont-levis. Plus tard, ce passage a été muré, et on y a établi deux meurtrières p(»ur de simples mousquets. Les latrines fdj sont placées dans une cage, à l'un des angles (hi bastion, et servaient en même temps, au moyen de trois conduits, au rez-de-chaussée, au premier étage et ;iu chemin de ronde de la courtine. Le premier étage (plan d'ensemble) nvait une seule embrasure dirigée vers le nord-est et deux meurtrières percées au fond de la niche d'une cheminée.
Le bastion E (Planche LXXII et Planche LXXV, n° .ï) est moins considérable que son voisin; les murs sont moins épais, mais il n'était pas chargé comme l'autre de défendre les abords de la
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place; lui aussi cependaut avait une mission importante à remplir, comme nous le verrons par la ilirection des embrasures. Il se composait de trois salies superposées, ou du moins de deux, et d'une terrasse, car les murs sont démolis au niveau des voûtes de la seconde salle. On descendait dans celle du bas, soit qu'on vînt de' la salle du premier étage, soit du chemin de ronde, par un escalier à vis : là [Planche LXXV, n" S), on trouve une cheminée et trois embrasures pour petits canons; elles sont moins irrégulières que celles du gros bastion, mais le tir des pièces ne pouvait pas s'étendre davantage. Si l'assaillant était parvenu à franchir los obstacles que lui opposait le gros bastion, il se trouvait exposé au feu de la courtine, à celui de la meurtrière (a) du second bastion, dirigée vers le nord et prenant en face ceux qui suivaient le chemin de ronde, que la meurtrière du milieu prenait en flanc , tandis que la dernière le prenait à dos au moment où il franchissait l'entrée de la poterne [A du petit plan d'ensemble).
Pour entrer dans le premier étage de ce bastion, il fallait, lorsqu'on était dans les lices, monter quelques marches situées en ^(Planche LXXIl). Quand on arrivait sur le palier supérieur, on tournait à droite pour traverser un corridor (L) pratiqué dans l'épaisseur du mur et fermé par une porte à chaque extrémité. La salle dans laquelle on entre est d'une remarquable irrégularité. La voûte, maintenant effondrée, participait de l'irrégularité du plan; les nervures, partant de chaque angle et quelquefois du milieu des faces, se réunissaient à une clef qui n'était cerlainement pas au milieu de la voûte, et laissaient entre elles des remplissages de dimensions différentes. Les retombées se font sur des culs-de-lampe. Un d'eux représente une large et énorme tête humaine à cheveux longs et flottants séparés sur le front; d'autres sont formés de deux étages de feuilles de chêne ou de vigne. Le plus curieux (Planche LX.X.V, n° 6) ressemble à un énorme bouquet de chicorée, terminé en dessous par un amas de glands disposés avec art. Des ramures partant de ce bouquet s'étendent sur le fond, dont la nudité eût paru trop choquante à côté de cette exubérance de végétation. Elles servent d'ailleurs à relier ce cul-de-larape à un lion en demi-relief : lion et cul-de-lampe sont sculptés avec un admirable talent, et servent en môme temps de sommier au manteau brisé dune cheminée dont l'autre sommier est caché sous un énorme pied de lierre (').
Une embrasure dirigée vers le côté accessible du château, et deux fenêtres, éclairent cette charmante salle. Une des fenêtres rectangulaires, avec deux bancs de pierre dans l'embrasure, s'ouvre du côté des lices; les meneaux en ont été brisés et les appuis dénaturés. L'autre s'ouvre sur le fossé. Son embrasure, garnie de deux bancs, est en cintre surbaissé; l'un de ces bancs e.«^t placé dans une niche à contre-courbe retombant sur de petites colonnettes à bases toriques: les pieds-droits de la fenêtre, recouverte d'une archivolte en cintre bombé, sont ornés de colonnettes semblables à celles de la niche du banc. Un meneau horizontal la divise en deux baies; autrefois un autre meneau vertical divisait aussi en deux la baie supérieure; toutes se fermaient par des volets. Cette charmante salle était, comme on le voit, ornée avec une grande recherche. La tourelle carrée f(rj qui lui est accolée n'est pas, comme on se plaît à le répéter, un cachot, voire môme des oubliettes, oîi, « au-dessous de la chambre de l'inhumaine cliAtelaine, gémissaient de malheureux prisonniers; » c'est tout simplement une fosse de latrines, dont la disposition est assez curieuse et prouve qu'alors cet appendice de toute habitation confortable était traité avec un soin tout particulier (Voir, Planche LXXV. n" 7, le plan de détail de cette fossei. Comme tout devait être,
('■ 11 y a pou (le teiuiis, un vi.sileur in:ili';iié;uU ii iK'gi-uilc la ti'to ilu lion
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dans une forteresse, enaployé pour la défense, ou avait recouvei t la fosse fFGHIJ au niveau du sol du premier étage avec des dalles (KGHL), et l'on avait ainsi une petite chambre ou échauguette munie de deux meurtrières pour armes à feu (A et A') (') : l'une battant le pied des couriines voisines et l'autre la chaussée. Pour établir solidement ce pavage, on avait laissé le diamètre de la fosse plus étroit que celui de l'échauguette, et les dalles s'appuyaient sur le ressaut du mur d'un côté et sur deux arcs (ab et a'b') bandés d'un mur à l'autre et à différentes hauteurs, de sorte que l'un d'eux (ah) était surmonté d'un mur de refend pour servir à l'usage auquel il était destiné. Cette fosse servait de récipient aux trois sièges des trois cabinets superposés du bastion : celui du rez-de-chaussée C, que l'on voit aussi dans la Planche LXXV, n" 5; celui du premier étage A, (ju'on retrouve dans le plan d'ensemble; la porte du cabinet, à gauche duquel est le siège, s'ouvre dans le corridor L [ Planche LXXII); enfin, le tuyau carré (B) du siège du second étage ou terrasse. La couverture de la foS'^e n'existant plus, on peut, à l'aide d'une échelle, étudier ces diverses dispositions ; mais on ne peut voir le fond de la fosse, comblée en partie par des décombres.
Le château qui s'élève au milieu de cette vaste enceinte prend, à l'intérieur, la forme d'un carré-long dont les angles sont abattus par quatre pans coupés inégaux entre eux. Contre ce carré étaient adossées six fortes tours : quatre aux angles, fort saillantes, et une aux deux tiers engagée au milieu de chaque grand côté. Ces six tours, de dimensions à peu près égales et de môme hauteur que les couriines qui les relient, sont reliées elles-mêmes, à leur sommet, par des arcs ogivaux qui servent d'assommoirs. Des soupiraux allongés et très étroits à l'extérieur s'ouvrent entre chaque tour, et servaient à éclairer la salle basse du château, recouverte d'un plancher, et qui paraît avoir été ilJvisée en deux par un mur dont on voit encore les arrachements (*). De cette salle basse, 0:1 passait dans le rez de-chaussée des diverses tours par de longs couloirs droits, ogivaux, percés dans l'épaisseur des murs. De>la salle ou des salles du premier étage, on passait dans les tours par des couloirs droits ou coudés, mais dont les dispositions primitives ont été en partie dénaturées. Les appartements intérieurs avaient deux étages au-dessus du rez-de-chaussée (Planche LXXVI]; ils étaient éclairés par des fenêtres ouvertes entre les tours. Quant aux tours, elles n'avaient que deux salles superpo.sées et voûtées. Une terrasse dallée en pierres plates recouvrait les voûtes du premier étage et les courtines qui les reliaient, de sorte «juà ce niveau on pouvait faire sans obstacle le tour entier du château. C'était là qu'étaient les défenses principales, consistant en une couronne de hourds établis sur deux rangs superposés de corbeaux saillants, qu'on voit encore très bien au sommet des deux tours, qui subsi.-itent encore à peu près en entier (Planche LXXII! ); ce sont celle de l'angle sud et celle qui s'appuie sur le gmnd côté sud-ouest. Celles des deux angles ouest et nord, couvertes de grands arbres, n'ont que leur rez-<le-c haussée à peu près intact. Il ne reste plus qu'une faible portion de celle de la façade nord-est, et rien de celle de l'angle oriental. Cependant, on voit encore sur le terrain l'emplacement circulaire» de ses fondations. On ne rencontre plus donc aucun obstacle pour pénétrer dans les salles centrales, maintenant ouvertes à tout venant, et si bien fermées autrefois, qu'on ne sait plus où en était la porte. Ce n'est certainement pas en face de celle (Aj des lices qu'il faudrait la chercher; en règle générale, deux portes n'étaient jamais en
{y Ce p!;in itiMiiino toul œ qw se trouve dans ceUe fosse à diverses hiiiilours. Les purtions .4.1' A" F, îipiiaitienneut .'ui premier; C est au rez-Ue-cliaussée ; U est le tuyau du siège du deu.vième étage.
['] Depuis que j'ai écrit et que j'ai gravé mon plan (Planche LXXIIl, j'ai fait une autre visite au chàlcau; des fouilles venaient d'y être exécutées, et j'ai retrouvé la base de ce mur de refend; d part du nurd-enest de la portcintôricurc de la tour 0 et se diriije en liyue droite vers celle qui lui fait face.