‹ La Guienne anglaiseChapitre 4 sur 39 · TEMPS ANTÉRIEURS A LA DOMINATION ANGLAISE · texte numérisé non relu

TEMPS ANTÉRIEURS A LA DOMINATION ANGLAISE

On n'est pas encore parfaitement fixé sur le nom et l'origine des peuplades qui occupaient, avant la conquête romaine, cette portion de la Gaule que comprend le département actuel de la Gironde. Les Romains, après s'être emparés du pays sans beaucoup de difficulté, en restèrent paisibles possesseurs jusqu'au V* siècle ; ils rebâtirent et embellirent Bordeaux , qui devint la capitale de la seconde Aquitaine, et une des plus belles, des plus considérables et des plus florissantes villes de la Gaule; ils couvrirent les environs de riches et élégantes villas, dont on retrouve encore les restes disséminés dans tout le département.

Mais la paix et la prospérité ne devaient pas durer longtemps, et la guerre des Bagaudes précède de bien peu les grandes invasions des Barbares. En 407, ceux-ci, venus du Nord, entrent en Aquitaine, assiègent Bazas, incendient Bordeaux, et dévastent tout le pays. Peu de temps après, Constance, lieutenant d'Honorius, cède une partie de la Gaule à Wallia, roi des Visigotlis, qui fonde le royaume de Toulouse. Bordeaux, où les rois tinrent quelquefois leur cour, en faisait partie.

Les Visigoths étaient ariens. Clovis, qui avait embrassé la religion chrétienne, conçoit le projet de joindre l'Aquitaine à ses États. Appelé par les évêques catholiques, il part en 507 à la tête d'une armée nombreuse, rencontre Alaric dans les plaines de Vouglé, près Poitiers, le tue de sa propre main, s'empare de ses États, et distribue aux chefs de son armée les terres conquises sur les Visigoths, mais ne change rien aux coutumes qui existaient auparavant. Ses fils lui succèdent et passent leur vie à guerroyer.

Les Gascons, dans le VI* siècle, firent une invasion, s'établirent en Aquitaine, et se mêlèrent aux habitants du pays.

A la fin du VII* siècle, l'Aquitaine, qui avait déjà depuis longtemps ses ducs particuliers, devint un État indépendant. Son premier duc s'appelait Loup; il descendait de Clolaire I". Eudes, son successeur, se ligua avec Chilpéric II contre Charles-Martel, auquel il se réunit cependant lors de l'invasion des Musulmans d'Espagne, conduits par Abdoul-Rhaman ou Abdérame, qui franchit les Pyrénées en 730, prit d'assaut la ville de Bordeaux, la livra au pillage, mit à mort son gouverneur, et vint, après avoir désolé l'Aquitaine, se faire battre et tuer, en 732, près de Tours.

Charles-.VIartel garda toute la gloire de cette victoire et, de plus, les places qu'il avait précé-

LNTRODUCTION v

demment conquises sur Eudes, qui fut père d'Hunoid; celui-ci, toujours vaincu, se retira dans un couvent, laissant à son flis Waifre le soin de le venger et de défendre l'héritage paternel.

Pépin succéda à Charles -Martel, et continua la guerre. Waifre, malgré son courage et sa persévérance, fut toujours vaincu; il fut tué, le 2 juin 768, par un de ses hommes, dans la forêt de La Double, en Périgord, où il s'était réfugié. Pépin fut accusé d'avoir acheté sa mort. Hunold sortit alors de son cloître, et prit les armes; mais, trahi lui-même, il fut livré à Charlemagne. Plus tard, un fils de Waifre, nommé Loup, attendit Charlemagne dans la célèbre vallée de Roncevaux, où les Francs perdirent toute leur arrière-garde, et où fut tué le comte Roland, qui la commandait. Peu de temps après, Charlemagne se saisit du duc des Gascons, et le fit pendre comme un malfaiteur. — Ainsi finit la dynastie mérovingienne des ducs d'Aquitaine.

Charlemagne donna cette province à Louis-le-Débonnaire, qui naquit à Casseuil, à l'embouchure du Drot. Ce prince, à son tour, la laissa à son second fils Pépin; celui-ci mourut en 838, laissant un fils connu sous le nom de Pépin II, et qui, frustré par son grand-père, lequel avait donné l'Aquitaine à un autre de ses fils, Charles-le-Chauve, fit la guerre à son oncle et l'obligea de traiter avec lui.

A toutes ces guerres intestines se joignaient les invasions des Normands, qui ravageaient l'Aquitaine. Ce pays, en proie à toutes les calamités occasionnées, d'un côté, par les guerres entre Charles et Pépin; d'un autre, par les ravages des Barbares, redevint, en 877, après avoir été gouverné par deux autres fils de Charles-le-Chauve, un simple duché à charge d'hommage au roi.

A peine les Normands avaient-ils cessé leurs incursions, qu'il fallut combattre Hugues Capet et les comtes d'Anjou. A la suite de ces luttes sanglantes, qui durèrent cent ans, arrivèrent les Croisades, puis les guerres de Guillaume IX contre Louis-le-Gros. Il avait épousé la cause de l'antipape Anaclei; mais effrayé à Partenay-le-Vieux (*) par saint Bernard, il se repentit, entreprit un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, et mourut, dans le trajet, en 1137. Certains auteurs, entre autres Jean Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine, prétendent qu'il ne mourut pas alors, mais que, voulant, d'après les conseils de saint Bernard, faire pénitence de ses erreurs passées, il fit, d'accord avec quelques serviteurs dévoués, courir le bruit de sa mort et ensevelir une bière vide; puis il partit secrètement, resta un an avec un ermite, près de Saint- Jacques ; fit ensuite un voyage à Rome, et le Pape lui conseilla d'aller visiter les Saints Lieux, où il resta neuf ans dans une solitude profonde. Après avoir fondé un monastère près de Jérusalem, il revint à Rome, « et » par tentation diabolique, s'en alla à Lucques pour soutenir une guerre qu'on y faisoit. Toutefois » incontinent recognut sa faute, » et repartit pour Jérusalem, où il demeura encore deux ans, puis revint à Saint-Jacques; de là, il se rendit en Toscane, où il érigea un monastère; enfin, il se retira dans un désert, où, après avoir fait plusieurs miracles, il mourut en 1156.

Son serviteur Albert, qui ne l'avait pas abandonné, fonda, avec l'autorisation du pape Adrien, l'ordre des Guillemins, « dont le monastère des Blancs-Manteaux, de Paris, fut des premiers. » Le duc fut canonisé ; sa fête se célèbre le 1 0 février. Avant d'entreprendre son pèlerinage, Guillaume avait laissé, par testament, la main d'Aliénor, ou Éléonore, sa fille et son héritière, à Louis-le-Jeune, roi de France. Cette union, célébrée à Bordeaux le 2 août 1137, ne fut pas heureuse. Un divorce la suivit de près (1152); Éléonore, rentrée en possession de l'héritage paternel, épousa le comte d'Anjou, qui devint roi d'Angleterre sous le nom de Henri II.

;') L'abbé .\ubert; Histoire de la cathédrale de Poitiers.

n LA GUIENNE ANGLAISE

Ainsi passa dans les moins des Anglais la plus belle portion du royaume de France. C'est alors, croit-on, que, par contraction ou corruption, l'Aquitaine commença à prendre le nom de Guienne. Ce nom s'appliqua plus spécialement au pays bordelais.

DOMINATIOJi ANGLAISE

L'origine des guerres désastreuses qui désolèrent la France pendant trois cents ans, valut cependant aux villes de la Guienne de nombreux privilèges. Les rois anglais tenaient à se les attacher : aussi n'épargnèrent-ils rien pour cela. Mais le peuple des campagnes resta toujours dans le même état de servitude qu'auparavant, et, sous ce rapport, la Guienne n'était pas plus en progrès que le reste de la France.

Les routiers désolaient la province. Henri II, et, plus tard, Richard-Cœur-de-Lion, les prirent à leur solde, et les emmenèrent contre les rois de France ; mais, sous Jean-sans-Terre et sous Henri HI, leurs dévastations, unies aux exactions des baillis et sénéchaux anglais, qui ne respectaient plus rien, et les cruautés de Simon de Montfort, firent soulever la Guienne. Les paroisses de l'Entredeux-Mers portèrent leurs plaintes à l'archevêque de Bordeaux, qui les transmit (1235) à Henri HI. Celui-ci, l'année suivante, chargea deux commissaires de faire une enquête à ce sujet; elle n'amena que de faibles résultats, et, pour comble de malheur, le pays, peu de temps après, fut encore inondé par une autre espèce de brigands connus sous le nom de Pastoureaux; mais, en fabsence de tout gouvernement régulier, les rois ne pouvaient rien, ou fort peu de chose, pour sauvegarder la sécurité de leurs sujets.

Après la bataille de Taillcbourg, saint Louis pouvait facilement ressaisir la Guienne; mais un scrupule farrêta ; il laissa cette province, ou plutôt la rendit à Henri HI, par le traité de 1259.

En 1 292, une querelle survenue entre des matelots anglais et normands, suivie de vengeances exercées contre des navires anglais par une flotte française qui fut quelque temps après complètement battue par une flotte anglaise, ralluma une guerre implacable. Edouard \", cité à cette occasion par Philippc-le-Bel, son suzerain, devant la Cour des Pairs, envoya à sa place son frère Edmond, duc de Lancastre, qui, trompé par la reine de France, consentit à laisser Philippe-lc-Bel prendre possession du duché de Guienne. Philippe, de son côté, devait se contenter de cet acte de soumission, et rendre aussitôt le duché à son vassal; mais, dès qu'il fut en possession du pays, il se garda bien de s'en dessaisir. Edouard, outré d'avoir été dupe, envoya contre Philippe, en 1295, une armée nombreuse sous les ordres des ducs de Richemont et de Lancastre. Après une lutte où les succès de part et d'autre se balancèrent, une double alliance entre les cours de France et d'Angleterre rendit la paix à notre pays. — Edouard recouvra son duché en 1303.

C'est à la fin du XIH" siècle, et principalement sous le règne d'Edouard l", qu'il faut faire remonter la construction des bastides de la Guienne ; ces villes fortes, à plan régulier, renferment à leur centre une place carrée entourée d'arcades; telles sont Libournc, Sainte-Foy-la-Grande, Sauveterre-<le-Guienne, Monségur. D'autres furent reconstruites ou réparées à cette époque et peu de temps après, et la distribution ayant paru bonne, on leur réserva une place tracée, autant que le terrain le permettait, sur le plan de celles des bastides neuves. Saint-Macaire et Bazas en sont un exemple. De simples villages, comme Blazimont, curent également leurs rues percées à angles droits, et leur

INTRODUCTION vu

place au centre. Des châteaux furent également fondés, et surtout réparés; mais c'est au premier tiers du XIV* sièclequ'il faut faire remonter la construction et la restauration de la plus grande partie de nos forteresses.

La Guienne, depuis 1250 environ jusque vers 1330, paraît avoir joui d'une grande prospérité, si on en juge par les monuments qui furent élevés pendant cette période.

En i328, Hugues de Montpezat construit un fort dans l'Agenais, sur les limites françaises; à cette occasion, une nouvelle guerre se rallume. Edouard II, craignant l'envahissement de ses États, propose un traité, où il fut dupé par son épouse Isabelle, sœur de Charles-le-Bel.

En 1324-, le roi de France mourut sans enfant mâle; Edouard ÏÏI, son neveu, prétendit avoir des droits à sa succession. .41ors commença entre les deux nations cette guerre désastreuse qui mit la France à deux doigts de sa perte, et qui finit par l'expulsion totale des Anglais. Les hostilités commencèrent dans le Nord; mais en 1345, le comte de Derby, neveu d'Edouard, arrive en Guienne à la tête d'une nombreuse armée, s'empare de tout le pays, puis éprouve quelques revers; il aurait peut-être perdu la province, si, Edouard ayant fait une invasion sur les côtes de la Normandie, Philippe n'eût été obligé de retirer ses troupes.

La bataille de Crécy en 1340, la prise de Calais l'année suivante, la bataille de Poitiers en 1356, amenèrent, en 1360, le traité de Brétigny, par lequel la Guienne fut laissée en toute souveraineté au roi d'Angleterre, qui l'érigea en principauté et en investit son fils, à la charge de relever de la couronne d'Angleterre avec redevance d'une once d'or. Alors, L'ordcaux, considérablement agrandi, devint le siège d'une cour brillante et chevaleresque.

Cependant la guerre que le prince de Galles entreprend peu de temps après en Castille épuise ses finances ; il veut, pour les rétablir, lever des impôts onéreux dans sa principauté : les paysans nmrmurent, lés seigneurs gascons se révoltent, en appellent au roi de France, qui, oublieux du traité de Brétigny, fait d'ailleurs pendant la captivité du roi Jean, cite le prince de Galles à la cour des Pairs, et envoie en Guienne le duc d'Anjou et Bertrand Duguesclin, qui ne furent arrêtés dans leurs succès que par la trêve de Bruges, en 1375. Cette trêve expirée, les hostilités recommencent. Le duc d'Anjou s'empare de quelques places de la Guienne, et menace la province entière. Alors 1rs principales villes du Bordelais, Blaye, Bourg, Saint-Émilion, Castillon, Saint-Macaire, Libourno, Rions, Cadillac, forment une confédération sous le patronage de Bordeaux, avec promesse de secours mutuels ; elles prennent le tilre de filleules, et donnent à la capitale celui de marraine. Néanmoins, peu de temps après, le comte d'Armagnac prit Blaye, assiégea Bourg; mais les troupes confédérées, aidées par une flotte anglaise, le forcèrent à lever le siège.

Pendant ce temps, les choses allaient au plus mal en France, où la guerre étrangère se mêlait aux fureurs civiles occasionnées par les rivalités des ducs d'Orléans et de Bourgogne. Henri gagne la bataille d'Azincour (1415), et le traité de Troyes (1420) livre la France au roi anglais. Mais Jeanne Darc, se mettant à la tête de ce qui restait de troupes fidèles à la cause française, et secondée |)ar d'habiles capitaines et d'excellentes troupes auxquels elle fait en peu de temps partager son enthousiasme, relève le courage abattu de la nation. Les Anglais vaincus dans le Nord, une armée pénètre en Guienne, où, depuis longtemps, les hostilités dont cette province avait été le théâtre s'étaient bornées aux attaques, par les troupes bordelaises, de quelques châteaux dont les seigneurs, mécontents ou froissés dans leurs intérêts, se faisaient français.

L'armée du roi de France, à son arrivée en Guienne, rencontra peu d'obstacles; les châteaux se rendaient sans se défendre, et les villes en faisaient autant après une résistance plus ou moins

v,„ LA GUIENNE ANGLAISE

vigoureuse. Enfin, Dunois, qui commandait l'armée, assiégea Bordeaux, qui capitula et se rendit le

^0 juin 1431 .

Tous le.- privilèges dont jouissait cette capitale et les autres villes, furent ratifiés par le traité qui suivit cette capitulation; mais, l'année suivante, quelques seigneurs gascons rappelèrent les Anglais. A ce .signal, Talbot débarque en Médoc, Bordeaux se soulève contre la France; son exemple est suivi par les autres villes de la Guienne. Charles VII fait assiéger Castillon-sur-Dordogne. Talbot et son fils accourent au secours de la place, livrent bataille, et sont vaincus et tués tous deux dans l'action. Dès ce moment, le reste des partisans de l'Angleterre n'oppose plus qu'une faible résistance aux vainqueurs. Mais les villes perdirent les privilèges qu'elles avaient pu conserver l'année précédente, et ne les recouvrèrent que peu à peu et longtemps après.

Pour tenir Bordeaux en respect, Charles fil bâtir, aux deux extrémités de la ville, les châteaux Tropeyte (Trompette) et du Far (du Hâ).

Page 1