LA HACHE DE LA LOI
Un matin du mois de mars 1793, les commis du Tribunal Révolutionnaire, les; témoins attendant l'heure de l'audience et cette foule de plaideurs à qui les révolutions ne font pas abandonner le souci de leurs intérêts, regardaient curieusement, dans la Cour de Mai du Palais de Justice, un emménagement. Le fait, assez rare en pareil endroit, autorisait cette curiosité. D'une large voiture, des ouvriers descendaient une ottomane, des fauteuils recouverts de velours d'Utrecht jaune, une commode en bois de rose (i), et tous ces menus objets qui constituaient le charme des vieux intérieurs bourgeois du xviii® siècle. Une manière de solide paysan artésien, large d'épaules, grand, aux cheveux noirs abondants rejetés en arrière, surveillait le travail. Timidement, les commis se le désignaient du doigt :
— Le nouveau patron !
C'était Fouquier-Tinville qui s'installait dans l'appartement auquel lui donnait droit, avec
[ (i) Inventaire des meubles de Fouquierdécès de sa première femme (1782).
Tinville après le
8000 livres d'appointements, sa nouvelle charge d'accusateur public auprès du Tribunal Révolutionnaire. La voiture arrivait de la rue Saint-Honoré (i), dernière résidence de l'accusateur. Il avait, à cette époque, quarante-six ans. On savait que, le 26 janvier 1774, il avait acquis la charge de procureur postulant au Châtelet et siège présidial de Paris, que le 13 mars 1793, il était devenu substitut auprès du Tribunal extraordinaire crée par le décret du 10, et qu'enfin le 22 prairial an II l'avait vu coiffer le bicorne à plumes noires et revêtir le manteau d'accusateur public. Ses affaires n'avaient cependant pas toujours été, sinon prospères, du moins claires. Le mot banqueroute (2) avait été prononcé et on l'attribuait à sa passion du jeu. De fait, on vit souvent le futur accusateur public dans un tripot et vide-bouteilles du boulevard du Mesnil-Montant (3), situé en face de cette taverne fameuse de la Galiote où les viveurs de l'époque organisaient leurs parties fines. On n'a pas manqué,
(i) Ch. Nauroy dans Le Curieux cite quelques domiciles de Fouquier-Tinville, qui en cliangea souvent : rue de Bourbon- Ville-Neuve, rue du Faubourg Saint- Antoine (1785), rue Vieille-du -Temple (1786), rue Sainte-Croix de la Bretonnerie (1788), rue Bourg-Tibourg (1789), rue de Chartres (1791) et enfin rue Saint-Honoré (1792). Signalons, en passant, que ce fut rue Bourbon-Ville-Neuve que fut commis, dans la nuit du 14 octobre 1791, le premier attentat qui fut puni de la peine de mort par la guillotine. L'auteur en était ce Pelletier, dont nous avons précédemment parlé. Pelle tier-Fouquier 1 Ce double souvenir dans cette même rue de Bourbon-Ville- Neuve, méritait d'être souligné.
(2) c ...et termina sa carrière de légiste par une banqueroute ». Biographie moderne ou galerie historique, civile, militaire, politique, littéraire et judiciaire, tome II, p. 73 (Paris, 18 16).
(3) cLa chaussée de Mesnil-Montant était de temps immémorial fréquentée par une foule de Parisiens qui ne reculaient pas à gravir sa pente rapide pour se rendre aux guinguettes nombreuses sur sa hauteur. On y buvait un petit vin, produit des vignes dépendant du clos Guinguet ; c'est ce qui donna le nom de guinguettes aux endroits où on le débitait ». Charles ViRMAiTRB, Paris Historique, p. 32.
depuis, d'ajouter le vice de la basse luxure i tous ceux qu'on lui attribuait un peu bénévolement. C'est une accusation à laquelle peu de conventionnels ont échappé. Ne nous a-t-on pas montré le chaste Robespierre organisant des orgies à Clamart et tentant d'y surprendre la vertu — quelque peu endommagée déjà — d'Emilie de Sainte-Amaranthe ? Quant à Fouquier,on nous l'a représenté se plongeant dans «les sales voluptés du libertinage» et prodiguant 4 à des courtisanes le fruit de son imposture » (i) dans des lieux où fréquentait Hérault de Séchelles (2). Les autres l'ont vu traîner parmi les eaux-de-vie de louches cabarets, ces pompeuses plumes noires du chapeau à la Henri IV, qui offusquaient si violemment lesans-culottismedes vrais patriotes (3). Enfin, malgré le véritable souci du droit des accusés dont il donna la preuve (4), s'il nous faut ajouter à ce tableau à la
(i) Des Essarts, Procès fameux jugés depuis la Révolution.
(2) 4 Hérault de Séchelles en avait fait la connaissance dans un lieu de débauches ». Anonyme (F. C. Galart de Montjoye). Histoire de la Conjuration de Maximilien Robespierre, nouvelle édition, Paris an IV, 1796 ; p. 166.
(3) «Les regards des républicains s'arrêtent toujours avec peine sur des plumes noires qui ombragent le chapeau à la Henri IV des magistrats du peuple, organes de la justice. Des juges sans-culottes, disoient quelques citoyens, ne doivent siéger qu'en pantalons et en bonnets rouges. Il faut que le costume de la liberté soit le premier objet qui frappe les yeux des lâches qui l'ont trahie ». — Rapport de l'observateur de police Latour-Lemontagne, 24 pluviôse an II (Archives nationales, série 'Vf, carton 191).
(4) A la date du 29 octobre 1792, on trouve sa signature avec celles de Dobsent, Le Bois, Loyseau et Crevet, membres du directoire du jury d'accusation, sur une pétition au comité de législation de la Convention. Les signataires demandent, par un sentiment qui leur fait honneur, l'autorisation de tenir trois audiences publiques de cinq heures par semaine, pour entendre tous les détenus sur les causes de leur arrestation et réparer de suite les erreurs qui auraient pu être commises. La pièce a trois pages et demie, in-folio. (Catalogue de la collection d'autographes de feu Af. Paul Dablin).
manière noire sa légendaire cruauté sanguinaire» on conviendra que c'est beaucoup de vices pour un seul