‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 13 sur 40 · ACCUSATEUR-PUBLIC · texte numérisé non relu

ACCUSATEUR-PUBLIC

Lettre de Fouquier-Tinville au directeur de l'hospice de TEvéché, lui ordonnant de recevoir Tinstituteur Jean Pariait, arrêté pour avoir tenu des propos nuisibles au recrutement. Le 2 Messidor an II» (21 mai 1794), Jean Parfait fut gu'llotiné.

homme qui ne sembla pas, d'autre part» indifférent aux joies de la famille. Les libertins ne s'encombrent

ordinairement pas de sept enfants (i) et n'éprouvent pas le besoin impérieux de se marier deux fois (2).

Quoi qu'il en soit, il avait la réputation d'un homme de loi intelligent mais besogneux, qui avait donné des gages à l'ancien régime (3). Son nom était peu connu (4), mais au ministère de la guerre il comptait un ami puissant, le secrétaire général Camille Desmoulins. Il accueillit donc sa nomination avec joie (5) et s'empressa de gagner son poste. Son appartement était petit; mais, décidé à travailler avec acharnement, il devait s'inquiéter à peine de la chose.

C'était là la raison de ce déchargement matinal de

( I ) Pierre Quentin, né le 1 7 juillet 1 776, décédé le 24 avnl 1 826

Geneviève-Louise-Sophie, née le 3 janvier 1778, décédée le

Emilie-Françoise, née le 7 décembre 1778, décédée le 5 août 1856 Adélaïde, née le 7 décembre 1779, décédée le 31 avril 1786 A glaé- Joséphine, née le 20 janvier 1782, décédée le 21 juin 1782 et enfin deux jumeaux en mars 1793: Antoine-Henri, décédé en 1795, et Henriette en 181 2.

' ^.{2) A vingt-neuf ans il s'était marié pour la première fois avec Geneviève-Dorothée Saugnier, morte le 23 avril 1782, après sept années de mariage. En octobre de la même année il épousait Jeanne- Henriette d'Aucourt. décédée le 17 novembre

(3) Dans les Femmes Illustres de France (fasc. Marie-Antoinette à Paris (175 5-1 793), Mmes d'Arvor citent ce fragment d'une poésie de Fouquier-Tinville à Louis XVI (p. 283) :

Sous l'autorité paternelle De ce prince, ami de la paix, La France a Pris une splendeur nouvelle.

Et notre amour égale ses bienfaits,

(4) Madame Roland (Mémoires, tome II. p. 305) l'écrit : Fouqitai-Tinville, etnous l'avons trouvé imprimé dans lo Moniteur : Fouquet-Tinville et Foctainville.

(5) «Fouquier a accepté avec joie l'emploi que lui offre la Révolution. Il s'y montra, au début, magistrat laborieux et instruit, point trop rigoureux, tant qu'une modération relative demeura à l'ordre du jour. C'est la bassesse d'âme et la servilité de son zèle professionnel qui, dans la suite, le rendirent implacable et cruel ». Edmond Seligman. Mme de Kolly, une conspiration politique et financière,-^. 243,chap. XX.

meubles dans la Cour de Mai. Quelques semaines plus tard, Fouquier-Tinville ne devait plus avoir de matinées à perdre : le tribunal était en pleine'activité, et sa voix rude et grave (i) devait y réclamer inlassablement la rouge et sanglante moisson des têtes coupées.

Quelle pouvait être la mentalité de cet homme qui, du fond de son obscur et étroit cabinet, commandait la mort et se sentait entre les mains une puissance égale à celle d'un roi ? Il est difficile de faire la lumière sur ce cadavre enfoui sous les anathèmes royalistes, roulé dans la boue des diffamations réactionnaires. Etait-ce le buveur de sang — suivant l'expression consacrée — pour qui l'agonie des condamnés était une joie et leur^ mort une volupté ? L'ivresse du sang avait-elle envahi, elle aussi, le cerveau de ce rude paysan qui regrettait les labours de son village natal, là-bas, dans les plaines grasses de l'humide Artois, dans ces paysages où s'était formée l'âme romaine de Maximilien de Robespierre et son éloquence brûlante et électrique ? Son cri, à la tenancière de la buvette du Tribunal Révolutionnaire : « J'aimerais mieux être laboureur ! » est aussi poignant que celui jeté par l'Incorruptible terrassé par la crapule thermidorienne : « La République est perdue si les brigands triomphent ! »

Ce paysan égaré dans la chicane — et quelle chicane en 93 ! — avait une âme de procureur de l'ancien régime. Les procès-verbaux de torture du Grand-Châtelet nous ont dévoilé ces âmes, à la fois tortueuses et inflexibles, qui guettaient sur les lèvres du condamné, au chevalet, l'aveu défaillant. On peut souhaiter, on doit souhaiter pour la dignité humaine, qu'il n'y avait point là le sentiment abject de celui qui se complaît aux affres des moribonds, mais l'impassibilité

(i) «Sa voix rude passait soudain de l'aigu au grave ; elle avait, pour les accusés, le son de la hache sur le billot ». Louis Blanc, Histoire de la Révolution Française, tome XI, chap. i , livre XI, le Régime de la Terreur.

de Tancien juge» nourri de droit romain, devant le criminel livré au bon plaisir et à la justice du roi.

Telle on peut assez facilement s'expliquer Tâme de Fouquier-Tinville. Ce n'était point une brute de basétage lâchée dans la Révolution comme un CoUot d'Herbois ou un Henriot. Son passé témoigne en la circonstance pour lui. Cette rigueur» cette rude austérité qui galvanisa tant d'hommes de la Terreur» peut faire admettre l'acharnement laborieux de l'accusateur public. Il se sent en présence d'un devoir. Il accomplit une besogne commandée. Songe-t-il à quel point elle est souvent effroyable ? Peut-être, mais il sent derrière lui l'ombre de Comité du Salut-Public, la menace de la Convention. Jusqu'en thermidor, il s'est trouvé en présence d'un dilemme :

— Ces têtes-là, ou la tienne I

Il a choisi et a sauvé — sauvé ! — sa tête.

Ce n'était pas un dieu, ce n'était pas un héros. Il ne s'est pas senti la vocation du martyr.

C'était simplement un homme — et un instrument : la hache de la loi (i).

(i) On a souvent rapporté le mot de Fouquier lors de son procès : < Je suis la hache 1 Punit-on la hache ? » Louis Blanc {Histoire de la Révolution Française, tome XI, livre XI, chap. I. p. 378) l'attribue à Renaudin, membre du tribunal révolutionnaire, et ce d'après la déposition du témoin Carentan dans le procès de Fouquier. (Histoire Por/^m^ntotr^. tome XXXV, p. 102). Il modifie aussi la phrase et la rapporte en ces termes : < Je n'étais que la hache dont on se servait ; on ne peut pas faire le procès à la hache ». Nous faut-il ajouter que nous présumons la phrase plus véridique et mieux appropriée dans la bouche de Fouquier ?

Attributs des Trois Etats.

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