LES FOURNÉES DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
Il semble, au premier abord, facile d'établir avec certitude, d'après les documents de répoque,le nombre des guillotinés tombés sous le fer de la loi. Or, rien n'est plus difficile. A chaque page on se heurte aux contradictions les plus flagrantes, aux chiffres les plus divers. Il suffit de feuilleter les principaux historiens de la Révolution pour s'en convaincre. Pour Thiers, le nombre des victimes s'élève à 1867 ; pour Bûchez et Roux, les auteurs de l'Histoire Parlementaire, à 2669 ; pour Louis Blanc, à 2750. Lequel d'eux croire avec certitude ? Poursuivons cependant et nous trouverons d'autres chiffres encore, sans compter ceux donnés par Campardon et Wallon dans leurs ouvrages sur le Tribunal Révolutionnaire. Pendant les 718 jours qu'il dura, le nombre des exécutés fut de 2742, assure Ch.-Louis du Bois (i) ; Théophile Lavallée réédite le chiffre de Bûchez et Roux, 2669 (2) ; Berriat de Saint-Prix (3) donne celui de 2719, qu'il décompose de la manière suivante :
(1) Vol. cit.
(2) Théophile LAVALLiB, Histoire des Français, 1847» tome IV, p. 172.
(3) Bbrriat db Saivt-Prix, La Justice rHfolutionnaire à Paris, Bordf^ux, Brest, Lyon, etc. 18 5 1.
l68 LA GUILLOTINE EN I793
7 par le tribunal du 17 août 1792.
1256 du 10 mars 1793 au 22 prairial.
1351 du 22 prairial au 9 thermidor.
105 du 10 thermidor au 12 thermidor.
■*]C'est le calcul qui semble le plus exact. Dans ses RévêluHons de Paris et, plus tard, dans son fameux Dictionnaire (i), Prudhomme établit le calcul des exécutions de Paris, Lyon, Marseille, Toulon et dresse le tableau que voici :
Convention nationale, du 21 septembre 1792 au 25 octobre 1795, ou ère républicaine an 3.
Individus guillotinés 18.613
Ci-devant nobles . . . 1.278 Femmes, idem .... 750
dont ( Religieuses 360
Prêtres i.i35
Femmes d'artisans . 1.467
Notre intention n'est pas de nous arrêter à discuter cette lugubre statistique; rapprochons-la simplement de celle des conseils de guerre sous Louis XV, où on trouve un chiffre de 40.000 hommes passés par les arraes (2).
Au début de la Révolution, ne sont-ce pas des royalistes qui, dans le Journal de la Cour et de la Ville, ont déclaré que la France ne pouvait être « régénérée que dans un bain de sang ? » Imaginez ce que Mme Roland appelle « la puante aristocratie des gens sans m»urs (3) » triomj)hante ; cette Terreur blanche
(i) L. Prudhomme, Dictionnaire des individus envoyés à la mort judiciairement, révolutionnairement, et contre-révolutionnairement pendant la Révolution, particulièrement sous le règne de la Convention nationale, Paris, an IV. 6 vol. in-S^.
(2) Honoré Valant, Nouveaux essais sur la peine de mort, X827.
(3) Mémoires, tome 11, p. I08«
LA OUILLOTINB BN 1793 169
aurait-elle eu moins d'échafauds que la Terreur rouge ? Hélas ! 1815 nous a montré que le bonnet rouge n'avait rien à envier aux lys. Que de têtes épargnées par le fer de 93, que la Restauration voua aux balles des fidèles de Gand ? Quelque jour peut-être, après le bel ouvrage de M. Henrj' Houssaye, 1815 (la Terreur blanche), nous écrirons cette heure sanglante et ses plus cruelles revanches.
Après les premières exécutions d'avril 1793 et d'août 1792, où le couteau tombe à la lueur des flambeaux, comme pour Louis Guyot des Maulans (i), arrêté le 12 décembre 1792 au Bourg-Egalité et trouvé porteur de deux passe ports et d'une cocarde blanche, commencent ces grandes fournées qu'on opère afin « de purp:er et de déblayer les prisons en un instant (2)».
Des tctcs blanches tomlxint : le i^" floréal an II, Bochard de Saron, 64 ans ; Rolland, 64 ans ; de Gougue, 67 ans ; Dupuis de Marcé, 69 ans ; Bourrée de Corberon, 70 ans ; Fredy, 74 ans ; le colonel de Nort, 68 ans ; le 19 : de Saint- Amand, 74 ans ; Papillon d'Auteroche, 64 ans ; le 27 germinal : l'abbé Cassegrain, 76 ans ; le curé Jean Decous, 79 ans, le 28 germinal ; le lendemain : le marquis de Laborde, 72 ans ; Hariague de Guiberville, 72 ans ; Mesnard de Chousy, 74 ans ; puis encore, toujours, mêlés aux grandes ifournées : Bertrand Poirier de Beauvais, 68 ans ; Nicolas Delaroque, 75 ans ; François Laverdy, 70 ans ; Augustin Leuiilot, 70 ans ; Antoine-Cappon-Château- Thierry, 72 ans ; l'égalité mêle ces Iwucles blanches aux boucles blondes, dans le même panier.
(i) Le 27 septembre 1793 <^ paya à la veuve Favier 96 livres pour 4 douzaines de flambeaux fournis» le 6 avril 1793, pour l'exécution de Guyot des Maulans. C'était la première condamnation à mort prononcée par le Tribunal Révolutionnaire.
(2) H. Taine, Les Origines de la France contemporaine^ tome VII, p. 271.
C'est à propos de l'une de ces exécutions de vieillards où il fallut porter le patient sur Téchafaud, que l'observateur de l'esprit public, Hanriot, écrit : « L'humanité dans toute autre occasion aurait excité la pitié et la commisération, mais la vengeance nationale prenant la place de la pitié^ au moment où la tête est tombée, on n'a entendu que des bravos!: « Vive la République! (i)».
Ce sont des imprimeurs suspects de publications inciviques : Rcnou, Toulan, Froullé, Pottier,Levigneur, Jean-Philippe Bance et son fils François, CoUignon, Gattey, Beaudevin, Girouard, Bouillard ; c'est, le I®' prairial, Michel Webert, l'éditeur des Actes des Apôtres ; c'est, le 22 messidor, un rédacteur de la Feuille du matin, Pierre-Germain Parisau ; c'était le 25 août 1792, De Rozoy, le rédacteur de la feuille royaliste, la Gazette de Paris.
Ce sont des familles, des parents qu'on guillotine de préférence ensemble, tels M. de Malesherbes, sa fille, la présidente de Rosambo,la comtesse de Chateaubriand, « immolés ensemble, le même jour, à la même heure, au même échafaud (2) ».
« Les spectateurs se disoient : il faut qu'il n'y ait pas de jalousie entre eux ; ils doivent passer tous à la f)etite fenêtre (3). » Ceux contre qui, à la séance du 30 mars 1793, Marat a fulminé à la Convention (4), qui, à Coblentz, ont été prendre l'habit bleu, la veste rouge, les culottes jaunes, les
(i) Rapport de police du 7 ventôse an II ; Archives natio' nales, Série W, carton 112.
(2) Chateaubriand, Mémoires d'outre -tombe, tome II, p. 103.
(3) Rapport de police de l'observateur Letasseye, 19 pluviôse an II ; Archives nationales. Série W, carton» 112.
(4) 4 II est instant que, dans la crise où nous nous trouvons, les têtes des émigrés tombent sous le glaive de la loi. > Séance de la Convention du 28 mars 1793, Moniteur du 30 mars, n^ 89
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boutons à fleurs de lys de l'armée de Condé (i), les soldats ou les commandants de ces régiments où des gamins de douze ans payent soixante-dix louis des charges de sous-lieutenant (2), les émigrés enfin, puisque ce mot dit tout, sont sans recours promis à cet échafaud « où il convient d'envoyer tous les gens suspects (3) ». '__
Chaque jour apporte son fait-divers. C'est Chaumette (4) qui se démène sur la charrette, ameute le peuple goguenard et crie :
« Voilà le sort qu'on réserve à tes amisl Les scélérats!
Les monstres! Les cannibales! Ils périront sous peu!
C'est moi qui vous le dis, citoyens l Vous le verrez ! P (5). A Lyon, c'est Châlier, rami de V humanité comme Jean-Paul Marat est Vami du peuple^ à qui le couperet tombe trois fois sur le cou en tranchant à
moitié la chair, et qui, panni le hurlement d'horreur du peuple, crie au bourreau : « Ami, attache-moi donc ma cocarde ; ne sais-tu pas que je meurs pour la liberté ? (6) ». Cette horrible boucherie, les honneurs
(1) Journal de M. SuUau, vol. II.
(2) Souvenirs sur la Révolution, F Empire et la Restauration par le général comte de Rochechouart, aide de camp du duc de Richelieu, aide de camp de f empereur Alexandre /», commandanl la place de Paris sous Louis XVJJl ; Mémoires inédits publiés par son 61s.
{^) Mémoires de Mme Roland, tome II, p. 79.
(4) M, Aulard a publié avec une introduction et des notes les Mémoires de Chaumette sur la Révolution du 10 août 1792 ; Paris, 1893, in-80.
(5) Des ÉssARTS, ouf'r. cit. tome II, p. 250.
(6) Hbnriqubz, Epitres et évangiles du républicain pour toutes les décades de tannée, 1794*
de l'apothéose décernés par la Convention (i), la rue Beaurepaire et la place Beaurepaire quittant ces noms pour celui de Châlier (2) ce triomphe posthume la rachèteront-ils ? Pour Châlier la guillotine n'est pas qu'une chiquenaude sur le cou ! (3)
Dans cette foule entourant la guillotine, les jours où il n'y a pas « relâche au théâtre (4) », les propos les plus excessifs circulent. Les rapports de police nous ont conservé des conversations curieuses, qui apportent un élément nouveau à l'étude du peuple révolutionnaire. C'est Perrière qui raconte, à la date du 16 ventôse : « Un citoyen dont je m'acostai à l'instant où l'on conduisait au supplice un condané, me dit que la guillotine n'était pas encore j)rête de se reposer, et qu'elle en attendait vingt-mille de plus. » Quoique policier, Perrière a un mouvement d'étonnement. Ecoutons-le : « Quoi ! lui dis- je un peu étonné, de Paris seulement ? Oh ! non, répondit-il un peu décontenancé, de divers départements (5) ». Et Perrière se tranquillise. Le lendemain, 17 ventôse, c'est Le Breton qui observe : « On disoit, il y a bien d'autres têtes à faire tomber (6). » Cej)endant, quelques jours auparavant, le 8 ventôse, l'observateur RoUin a entendu un langage différent : « Hier, plusieurs citoyens se sont permis de murmurer sur la quantité de guillotinés qui, disoient-ils, périssent tous les jours tant à Paris que dans les départements. Un entre autres
(i) Moniteur, 28 juillet 1793.
(2) Moniteur, 10 et 22 décembre 1793.
(3) P. J. B. NouGARET, vol. ctt. Il attribue le mot à Lamourette, l'homme au baiser, descendant du tribunal après sa condamnation. Il fut guillotiné le 21 nivôse en II (10 janvier 1794)*
(4) Lettre de Benêt, greffier de la commission de Marseille, à Payan l'atné ; quintidi frimaire, an II (cit. par Courtois).
(5) Archives nationales: Série W. carton 112.
(6) Archives nationales: Série W« carton 112.
disoit que la plupart du temps ils n'étaient point convaincus de crimes qu'on leur reprochoit. ♦ Rollin, à ce langage séditieux, s'éclipse pour chercher un garde. « Pendant ce tems ils se sont évadés (i) » conclut-il mélancoliquement.
Est-ce là le temps où les chouans peuvent écrire : < Le Français a peur de la guillotine ! (2) » Est-il vrai « que tous les êtres pensants qui allaient à la mort étaient à moitié morts déjà ? (3) p Presque tous les rapports de police, presque tous les témoignages contemporains déclarent le contraire, a On meurt bravement en pleine Terreur (4). ♦ dit M. Jules Claretie, et c'est vrai. Michelet qui parle de condamnés allant à la mort une rose à la bouche, exagère sans doute, mais on n'est pas loin de croire cependant avec lui, que la France « a ri dans la Terreur (5) ». Et dans cette France où tout est plaisanterie on plaisante sur l'échafaud (6). La guillotine n'effraie pas, n'effraie plus, car l'exercice de la « terreur a blasé le crime comme les liqueurs fortes blasent le palais (7) ». Ces condamnés, que l'humanité défend à Herman, président du Tribunal Révolutionnaire, de laisser « plus de vingtquatre heures dans les ombres de la mort (8) » parce
(i) Archives nationales: Série W, carton 112.
(2) Lettre d'un agent des chouans. 23 novembre 1794, citée dans le Censeur, 18 15. reproduite dans les Mémoires authentiques de Maximilien de Robespierre, tome I, p. 41.
(3) Restif de la Bretonne, Les Nuits de Paris, ou le spectateur nocturne, Londres et Paris. 1788- 1789, in- 12.
(4) J. Claretie, préface de La Névrose révolutionnaire, p. IX.
(5) J. Michelet, ouvr, cit. tome VII, Robespierre, chap. III, p. 35. — Le fait peut sembler imaginé de toutes pièces. Rien de plus vrai cependant. Jourdan Coupe-Tête alla à réchafaud, une branche de lilas aux dents.
(6) H. de Balzac, Une ténébreuse affaire.
(7) Saint- Just.
(8) Lettre de Herman aux membres du Comité du Salut Public, Paris, 7 nivôse an II. (CollecHon de feu M, Paul Dablin.)
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que la chose est contraire à ses principes, ces condamnés marchent à Téchafaud, soumis, avec la résignation du bétail mené vers les abattoirs.
Le 10 novembre, Sanson étant à dîner, reçut une lettre. Il la mit à côté de son assiette et continua son repas. Le dernier coup de vin bu, les doigts graisseux essuyés à la serviette, il ouvrit le papier et lut :
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