‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 21 sur 40 · A. Q. FOUQUIER · texte numérisé non relu

A. Q. FOUQUIER

Au Tribunal ce 20 1793 (^) Brumaire de L'An 2

Von suivra la route ordinaire cest adiré par la rue St-Honoré et le pont de la révolution.

(1) Les passages en italiques sont de la main de Pouqukr- TinviUe dans l'original de la pièce que possède le Musée Grévin.

(2) La date a été rayée dans l'original.

(3) Idem,

Sanson reposa le papier.

•^ 'A midi, ce sera fini, dit-il.

Après s'être caché en Bretagne et à Melun, Bailly avait été arrêté le 8 septembre 1793, à peine arrivé dans cette ville depuis trois jours. Le 9 novembre, il fut extrait de la Force pour comparaître devant ses juges. Il ne devait pas retourner dans sa prison. La première audience dura de neuf heures du matin à deux heures et demie ; reprise à cinq heures, elle ne se termina qu'à dix heures pour recommencer le lendemain de dix heures à quatre heures.

Le II novembre, il monta sur la charrette.

Sous la pluie fine et pénétrante de brumaire, le cortège suivit le chemin indiqué par Fouquier- Tinville. A travers les brumes humides de la triste matinée, l'ancien maire pouvait

voir, là-bas, avec son rideau d'arbres dépouillés, le Ghamp-de-Mars où, le 17 jufllet 1791, U avait fait appliquer la loi martiale (i). Chaque tour de roue de l'horrible charrette le rapprochait de la terre où le sang coula sur l'ordre de la municipalité. En haut de son tréteau de planches ruisselantes, se dressait la guillotine expiatoire, élevant ses maigres bras au-dessus de la foule houleuse et trempée.

Brusquement un homme grimpa sur Téchafaud et

hurla :

— La terre sacrée de la Fédération ne peut pas être souillée du sang impur d'un aussi grand criminel !

(1) Précédcmmeht la loi martiale avait été appliquée par l'Assemblée Constituante, le ii octobre 1789. ^ propoa de l'assassinat d'un boulanger accusé, à tort, d'accapareiûent.

Mille mains applaudirent, et malgré les efforts de Sanson et de ses aides, arrachèrent les planches, transportèrent le panier, la bascule, le couj>eret, dans un des fossés longeant la Seine, (i) Lui, le condamné, était là, debout sur la charrette. On le fit descendre ; des bras furieux Tentraînèrent, des poings rudes le poussèrent, trébuchant, par la chaussée, vers le lieu choisi pour son supplice. La pluie tombait toujours. Sous son flot glacé le vieil homme courbait les épaules, trempé. Ses lèvres minces tremblaient; Teau ruisselait sur son cou nu. Il claquait des dents.

— Tu trembles, Bailly! goguenarda un des hommes. L'autre leva la tête et dit doucement :

— C'est de froid (2).

Ce fut sa dernière phrase. « Il est mort comme le juste de Platon ou comme Jésus-Christ, dit Riouffe, au milieu de l'ignominie : on cracha sur lui. »

Sur cette face ridée la pluie lava les crachats (3).

Peu de jours après Bailly, c'est Bamave, exécuté avec Duport du Tertre, le ci-devant ministre de la justice sous Louis XVI. Comme Mirabeau, Bamave a pris le parti de la Monarchie. Le premier s'est vendu à la Cour, le second s'est donné à la Reine au lendemain de la déroute de Varennes. On l'a estimé aux Tuileries (4). Il suffit. Barnave meurt « avec une contenance ferme et tranquillle(5)». Le 16 floréal an II,

(i) Bulletin du Tribunal criminel Révolutionnaire, n© 81.

(2) Le Glaive vengeur de la République Française, p. 183.

(3) Sur Bailly voir : Fr. Arago, Biographie de Jean Bailly, Paris, 1852, in-40 et une critique assez vive mais intéressante de Détrou : Vie de M. J, S. Bailly, premier maire de Paris, dédiée et présentée à l'Assemblée nationale ; Paris, 1790, in- 18.

(4) < Cet homme a bien du talent ; il aurait pu être un grand homme, s'il l'avait voulu : il le pourrait encore... > Lettre de Mme Elisabeth à Mme de Raigccour, 25 septembre

(5) Le Glaive vengeur de la République Française, p. 141.

LA GUILLOTINE BN I793 I??

tombe le fermier-général Lavoisîer. Ce n'est jmls le savant qu'on frappe en lui, c'est l'homme solidaire des vingt-sept « tyrans de la gabelle », qui l'accompagnent sur les gradins du tribunal. Chargés de percevoir, à leur bénéfice et par leurs agents, les impôts, les sommes du monopole du sel, du tabac, des douanes intérieures et extérieures, en échange de la redevance versée au Roi, les fermiers-généraux ont depuis longtemps accumulé sur leur tête l'orage du mécontentement populaire. Cette foudre les frappe tous (i) et la science pleure sur cette noble tête, lourde de génie (2).

Ces larmes de regret, les Muses pourront en baigner la belle tête d'André de Chénier, énorme, semblable à celle de Mirabeau, et que la poésie a marquée de sa lumineuse auréole.

Ce poète, la Révolution l'a ignoré ; elle n'a connu de lui que son ode blasphématoire aux mânes de Marat, enveloppant le fantôme de Charlotte Corday du linceul harmonieux de ses strophes pleines d'imprécations. De lui encore elle n'a lu que ses articles violents du Journal de Paris. L'orage passé, on a su quelle voix s'était tue, quel écho sonore grondait et chantait dans l'âme de cet homme de haute stature, au teint basané, plein de suffisance et d'orgueil (3),

(i) Sanson « expédia » en trente-cinq nunutes la fournée des vingt-huit fermiers généraux.

(2) Les scellés apposés sur les biens de Lavoisier furent levés l«î 10 prairial an lll. (29 mai 1795) par un ordre signé Grégoire et MentcUe, secrétaires du Comité d'Instruction publique. {Collection Paul Dablin), Mollicn, le futur ministre du trésor public, sons l'Empire, fut compris dans les poursuites contre les fermiers-généraux. Il voulut s'empoisonner et ne donna pas suite à son projet, grâce à l'intervention de Lavoisier. Il dut la liberté à un obscur geôlier. Mollicn était entré dans la Ferme après avoir exercé un emploi dans le Contrôle de la Ferme. Sur Lavoisier on consultera le volume d'Ed. Orimaux : Lavoisier diaprés sa correspondance, ses papiers, Paris, 1888, in-80.

(3) Les Mémoires d'une inconnue, p. 78.

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qui fut poète dans un siècle de bataille et fauissa le cristal de sa voix à hurler les hymnes imprécatoires de son indignation. Et ce jour-là tomba le masque du froid rimeur que fut son frère Marie-Joseph.

Dans le panier sanglant, le 7 thermidor, ces lèvres, rongées par la rage impuissante, donnèrent le baiser fraternel à Jean-Antoine Roucher (i).

Bien souvent, sous les Galeries de Bois du Palais- Egalité, les crieurs du Père Duchêne ont annoncé « sa joie », « sa plus grande joie ». Il en est une aujourd'hui qu'Û n'aura pas, qu'il ne partagera guère, c'est celle de Paris apprenant son arrestation. Dans la nuit du 23 au 24 ventôse (13-14 mars) il a été arrêté à son domicile, cour des Forges, rue Neuve-Egalité, cidevant Bourbon Ville-Neuve. A la nouvelle, Paris éclate en grands cris frénétiques. « Il n'est pas possible, écrit l'inspecteur Henriot, le 26 ventôse, de peindre la joye de tout Paris en apprenant l'arrestation d'Hébert et de ses consorts (2) ».

Le i^ germinal (21 mars) le procès de l'ancien

(i) Roucher, secrétaire, en 1786, de la loge des Neuf-Saurs, habitait 24, rue des Noyers; Cbénier demeurait 24, rue du Sentier. Alfred de Vigny raconte, dans SUlh, son exécution place de la Révolution. Elle eut lieu Barrière du Trône- Renversé. Pourquoi les poètes veulent-ils écrire l'histoire ? Parmi les nombreux ouvrages consacrés à André de Chénier, ceux de M. Becq de Fouquières sont particulièrement remarquables, citons notamment : Documents nouveaux sur André Chénier, accompagnés d'appendices relatifs au marquis de Bradais, aux frères Trudaine, à F, de Pange, à madame de Bonneuilp à la duchesse de Fleury, Paris, 1875, in-12 ; Lettres critiques suit la vie, les (guvres, les manuscrits d'André Chénier ; Paris, xSSi, ia-i2 ; Robert de Bonnières, Lettres Grecques de Madame Chénier, précédées d'une étude sur sa vie, Paris, 1879. in-8, etc. etc.

(2) Archives nationales, S4rie W, carton 112.

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Une lettre d'Hébert à Palloy, le démoUaseur de la Bastille.

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ouvreur de loges a commencé (i). Pourvoyeur, dans son rapport du 26 ventôse, a déjà annoncé que toutes les fenêtres de la rue Saint-Honoré sont louées et retenues pour voir passer le Père Duchêne (2), tant on est certain, par avance, du jugement qui va frapper le « marchand de fourneaux ». Comme on parle de remettre l'exécution au prochain décadi, Perrièrt^s note que c'est uniquement « pour que tout le monde la voye » (3). Ce jour-là, 4 germinal, le temps est admirable, le temps qu'aura Danton et qui serrera le cœur passionné de Camille Desmoulins.

Dès le jour levé, les groupes s'assemblent dans les rues, se forment devant le Palais de Justice, au Palais- Kgalité, et c'est le Père Duchêne, lui toujours, qui occuixî l'attention publique. C'est le sujet fécond de tous les propos, de toutes les conversations.

— Ah ! le chien, il ne jurera plus ! Il doit être bougrement en colère ! (4) — Si ses projets avaient réussi, nous aurions eu une nouvelle Saint-Barthélémy ! L'on se serait égorgé les uns les autres sans savoir pourquoi (5). — Il est bougrement en colère : on lui a cassé tous ses fourneaux (6) !

Et un rire énorme, le rire de Paris secoué dans une crise d'hilarité, traverse les rues, tonne sous le beau ciel clair de germinal : au bout de bâtons, de perches, de morceaux de bois, se dressent des pipes et des fourneaux de terre qui pavoiseront le cortège du Père

(i) «... Hébert qui, à cette époque (1789) ouvrait les loges aux ci-devant, avec des salutations jusqu'à terre ♦ C. Dksmou- LiNS, Le Vieux Cor délier, n" V.

(2) Archives nationales, Série W, carton 112.

(3) Archives nationales, Série W, carton 174.

(4) Rapport de Pourvoyeur, 26 ventôse, Arch. Nat. Série W. carton 112.

(5) Rapport de Pourvoyeur, 4 et 5 germinal, Arch. Nat, Série W, carton 174, pièce 65.

(6) Rapport de Grivel, 4 et 5 germinal, Arch. Nnj, Sério W ; carton 174, pièce 69.

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Duchêne (i). Les femmes de la halle ont des bouquets à la main (2) ; les enfants crient la nouvelle de l'arrivée du cortège ; on chante à pleine voix le refrain que le Rnugiff 2l publié le matin :

Ciel ! il était si patriote,

Il faisait des discours si beaux !

Pourquoi silïle-t-il la linotte,

Le fameux marchand de fourneaux P (3)

Plus loin, c'est un autre refrain :

L'cabriolet du Pont-aux-Choux Vous traîn* avec dix huit-grigoux Hébert, c 'patriote d 'bricole, Qui s'trouvant pris comme un goujon N 'parlait plus de faire une motion !

Et pendant ce temps-là les filous opèrent de beaux et fructueux coups dans les poches des citoyens zélés (4). Au milieu de ces chants, de ces clameurs, saluées par les pipes au bout des cannes et les fourneaux au haut des bâtons, débouchent les charrettes.

Le Père Duchêne attire tous les regards. Chacun lui reproche sa lâcheté, sa scélératesse, son hypocrisie. Ecrasé contre les ridelles du « carosse aux trente-six portières » qu'il a tant de fois célébré en l'accompagnant de ses « bougre ! foutre ! », il chancelle au trot heurté des chevaux. Il est triste et consterné (5), accablé (6), le marchand de fourneaux. La clameur

(i) Rapport de Grivel, 4 et 5 germinal, Arch, Nat, Série W; carton 174, pièce 69.

(2) Rapport de Monti, 4 et 5 germinal, Arch, Nat. Série W, carton 174, pièce 64.

(3) J* J- DussAULT, La Complainte du Père Duchêne, sur l'air de : Je Vai planté, je Vai vu naître {Le Rougiff, 4 germinal an II).

(4) Rapport de RoUin, 4 et 5 germinal ; Arch, Nat, Série W, carton 174.

(5) Rapport de Perrièrcs, 4 et 5 germinal ; Arch. Nat, Série W, carton 174, pièce 5.

(6) Rapport de Grivel, 4 et 5 germinal ; Arch, Nat. Série W, carton .74, pièce 69.

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populaire le cravache sans pitié. Comme Momoro (i), il n*a pas le courage de ricaner (2), d'être furieux comme Ronsin (3) qui paraît le moins effrayé de la mort qui l'attend (4) ; il n'a pas ce que le policier Dugast appelle ♦ le sens froid d'Ana Karsis Cloots (5) »;

il est là comme « la femmelette la plus faible (6) », le Père Duchêne à son heure dernière. Mais ce supplice de l'injure populaire n'est pas le pire de ceux qui l'attendent encore. La four, née de ses complices le précède sur l'échafaud, car l'honneur de la séance est pour lui (7).

L'inspecteur Perrières conte pittoresquement rhorrible chose: « Les bourreaux, après lui avoir passé la tête dans l'anneau fatal, répondirent au vœu que le peuple avait exprimé de vouer ce grand conspirateur à un supplice moins doux que la guillotine, en tenant le couperet suspendu pendant plusieurs secondes sur son col criminel, et fesant tourner pendant ce tems leurs chapeaux victorieux autour de lui et l'assaillant des cris poignants de vive cette république qu'il avait voulu

(1) Momoro, de Besançon, était le rédacteur du Journal du Club des Cordeliers. Ce fut chez lui que parut, en 1790, ce pamphlet scandaleux, intitulé : Lettre du diable au pape, sur la suppression des règles dans les communautés des filles» Aux enfers, par Momoro, imprimeur du Diable, in-8. 22 p.

(2) Rapport de Grivel, 4 et 5 germinal, Arch, Nat, Série W, carton 174, pièce 69.

(3) Idem.

(4) Rapport de Dugast, 4 et 5 germinal, Arch, Nat. Série W, carton 174, pièce 67,

(5) Idem.

(6) Honoré Riouffb, vol. cii,

(7) Rapport de Grivel, cit.

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