‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 38 sur 40 · LES ENFANTS DES GUILLOTINÉS · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DES GUILLOTINÉS

Pour beaucoup de condamnés du Tribunal Révolutionnaire, le jugement avait sa répercussion sur des innocents. Nous voulons parler des enfants et des veuves que ces hommes laissaient derrière eux, dans les chambres vides où les ombres devaient être doublement tragiques, le soir, quand un ami en larmes y venait apporter la nouvelle de la mise à mort. Souvent aussi, après le père, la mère était frappée, comme cela eut lieu pour la famille Desmoulins. La Convention s'était émue de l'atroce situation de ces orphelins quelquefois en bas âge, dont les biens étaient confisqués, et, sur la proposition de Lecointre, elle les adopta par décret.

« Art. I. — Les enfants en bas âge dont les père et mère auront subi un jugement qui comporte la confiscation des biens sont déclarés appartenir à la République ; en conséquence il sera assigné un lieu où ils seront nourris et élevés aux dépens du Trésor national.

Art. II. — Le comité des secours est chargé de présenter à la Convention sous trois jours un projet de décret afin qu'il soit assigné un local et un mode convenable i)Our la nourriture, l'entretien et l'éducation de ces enfants. »

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Ce fut là l'origine de l'Hospice des Enfants de la Patrie (i) où les enfants des guillotinés allèrent rejoindre les enfants trouvés ou abandonnés. Tristes orphelins que le désastre familial marquait déjà du malheur ! Cet hospice, c'était la terreur des mères, et Rioufîe cite une lettre déchirante de la veuve de Guadet à ce propos ; < Ces monstres de Lacombe et de Julien (2), écrit-elle, m'envoyèrent chercher par deux cavaliers de la troupe révolutionnaire, pour me conduire au tribunal avec mes trois enfants : leur projet était de me faire périr, et de mettre mes enfants à l'hospice ». Parmi ces lieux lugubres — antichambres de la guillotine, — le plus sinistre était assurément l'Hospice de l'Evêché où un concierge et six guichetiers avaient la garde des femmes enceintes condamnées par le Tribunal Révolutionnaire. Elles attendaient là. Quand l'enfant naissait, on le menait à l'Hospice des Enfants de la Patrie, tandis que la mère montait dans la charrette de la fournée du jour. Quelquefois, elle expirait en route (3).

Sur la vie de ces enfants à l'hospice, nous savons peu de chose. Le carnet de l'agent national Payan (4), qui, en 1862, fut vendu parmi une collection d'autographes révolutionnaires (5), nous apprend par une petite ligne brève qu'une même nourrice donnait le sein à deux enfants. « Détruire cet abus », note Payan sur son

(i) J. MicHELET, vol. cit. tome VI, La Terreur, p. 421.

(2) L'envoyé de Robespierre à Bordeaux, Voir, livre V, chap. III, Le Roman comique de la Guillotine,

(3) Pierre Gaumy, Un groupe d'habitants de la région de Rochechouart devant le Tribunal Révolutionnaire pendant la Terreur, 2^ édit., p. 185.

(4) < Payan, ex-noble, d'un mérite distingué >. A. Aulard, Taine, historien de la Révolution Française, IX, I ; 1907.

(5) Catalogue d'une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution Française depuis le 13 juillet 1789 jusqu'au 18 brumaire an VIII. — Paris, Charavay, 1868, p. 242.

carnet, et il ajoute : « Faire disparaître les petits Jésus et le fanatisme ». C'est que sans doute les nourrices étaient des paysannes restées attachées à ce que le nouveau régime venait d'abolir. Nous manquons de renseignements à cet égard, mais la chose est présumable, et c'est ce qu'on peut déduire de la note de Payan. Leur salaire était peu élevé, mais supérieur en tous cas, vraisemblablement, à celui des nourrices de l'Hôtel-Dieu d'Auxerre qui recevaient cinq livres par mois. En juin 1793 elles touchèrent 9 livres (i). Ce sont là de petits faits menus, mais pathétiques, qu'on ne relate qu'avec une secrète tristesse. Soignés par des mains étrangères, ces enfants grandissaient, devenaient hommes, et s'inquiétaient enfin de savoir le pourquoi de leur abandon, de leur solitude. Une i)age du Bul- Ictin du Tribunal criminel Révolutionnaire résumait leur histoire en quelques lignes. Ils apprenaient là la mort de leurs parents « traîtres, ennemis, conspirateurs émigrés ». Dans ces quatre mots se résument toutes les accusations de Fouquier-Tinville. Un ami de la famille condamnée retrouvait quelquefois le jeune homme, et à sa neuve mémoire il confiait le tableau des tragiques instants. Comme accablés, souvent, par le poids des grands noms les chargeant, les enfants de la patrie se résignaient à l'obscurité, se condamnaient à l'oubli. Ils disparaissaient, s'effaçaient, cachaient des gloires devenues des oppobres, des célébrités changées en hontes. Ainsi en fut-il des fils Danton (2), de la fille

(i) Arrêté du Directoire du Département de l'Yonne relatif à r au fomentation des mois de nourrice. Extrait du procès-verbal de la séance du 11 juin 1793, etc. Auxenre, L. Fournier, impr. Affiche in-folio. Cité par M. Henri Monceaux, La Révolution dans le département de l'Yonne, 1788- 1800, essai bibliographique, Paris, 1890, in-80, p. 267.

(2) Un fait singulier et inconnu a été révélé récemment par une lettre de la comtesse de Martel, née Gabrielle de Mirabeau, et connue sous le pseudonyme de Gyp. Cette lettre de vingt pages, vendue en 1906, confirmait l'alliance

de Madame Roland, de celle de Fouquîer-Tinville, de son fils, de tant d'autres, qui, dans des villes de province, ignorés, inconnus, oubliés, achevèrent dans des vieillesses sombrement mélancoliques des vies frappées à leur aurore, par contre-coup, par le Tribimal qui condamna leurs parents.

Il en fut ainsi du jeune Horace Desmoulins que sa grand-mère recueillit au lendemain de l'arrestation de Lucile. Le Domaine allait procéder à la vente des meubles et effets ayant appartenu à Camille Desmoulins, quand J^ ^*^U^?^^ Mme Duplessis adressa ^ '* ^ ^/^ la pétition suivante au comité de législation :

« La citoyenne Duplessis, tutrice d'Horace Desmoulins , orphelin de Camille Desmoulins, réclame pour ce jeune infortuné le lit paternel et la bibliothèque de son père.

Ces objets, aussi urgens pour subvenir à ses besoins que pour l'utilité de son éducation, ne peuvent lui être refusés. Déjà la veuve du citoyen Roucher (i) a éprouvé cet acte de justice ; la bibliothèque de son époux lui a été laissée comme objet de secours.

« Les papiers de famille et les manusciits de Camille sont aussi réclamés par le jeune pupile (.«.te). Cette propriété privée ne peut lui être déniée : elle lui apprendra à connoître les auteurs de ses jours.

« Ces demandes, appuyées par le malheur respectable

du fils de Mirabeau -Tonnerre avec la fille de Danton, à Nantes, lorsqu'elle avait quinze ans. < Ils ont obtenu, dit Gyp, de falsifier l'orthographe et d'écrire Danthon avec un A, pour qu'à ce moment on ne sût pas qui le marquis de Mirabeau épousait ». (i) Guillotiné avec André Chénier, le 7 thermidor an II. Inhumé au cimetière de Picpus.

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et la justice, seront sans doute accordées avec plaisir par les collègues de Camille.

« D'après ces considérations, la citoyenne Duplessis sollicite la suspension de la vente des effets de Camille, avant que le Comité ait pris les demandes de son pupille en considération. »

Paris, le 28 pluviôse, l'an 3* de la République française, une et indivisible.

« Bordeveix Vve Duplessis >. (i)

L'apostille suivante accompagnait la pétition :

« Nous appuyons avec le plus vif intérêt la demande de la citoyenne Duplessis, belle-mère de notre infortuné collègue Camille Desmoulins, martyr de la liberté. La justice et l'humanité réclament en faveur de son fils : nous prions le Comité de législation de vouloir bien lui accorder un sursis à la vente de la bibliothèque, des manuscrits et du lit paternel. Ce sursis est d'autant plus urgent que l'enlèvement et la vente de ces objets doit avoir lieu demain. »

Paris, ce 30 pluviôse an III* de la République une et indivisible.

Les représentants du peuple,

Fréron, — C. Alex. Ysabeau, — Tallien, — F. Aubry, — Laurent, — Niou.

Recommandé par le représentant du peuple soussigné,

Leblanc Rovèrb.

La demande de l'orphelin fut entendue, car deux jours plus tard le Comité de législation arrêtait :

« Vu la pétition de la citoyenne Duplessis, tutrice d'Horace Desmoulins, fils de Camille Desmoulins, ex-député à la Convention nationale, tendant à faire surseoir à la vente du lit et de la bibliothèque dudit Camille, et réclamant ces objets pour subvenir aux besoins de cet enfant et à son éducation.

(i) Collection de feu M, Alfred Sensier,

4 Le Comité des finances, section des Domaines et de législation, arrêtent qu'il sera sursis à la vente du lit et de la bibliothèque ayant appartenu à Camille Desmoulins jusqu'à ce que la Convention nationale ait statué définitivement.

4 Ce 2 ventôse an 3« de la République une et indivisible.

« Pour copie prise sur la minutte (sic) déposée au Comité de législation, (i) ♦

C'est une des dernières pièces officielles où ce grand nom de la Révolution figure. Dans l'humilité d'une vie obscure le fils allait le laisser éteindre.

Ce que devint Eudora, la fille de la reine de la Gironde, on le sait généralement. Après la fuite de Roland, le fidèle Bosc avait confié la fille à la famille Creuzé-Latouche. Elle la quitta pour aller, sous un nom d'emprunt, à la pension de Mme Godefroid, où un ami de la maison apporta la nouvelle de l'exécution. Elle épousa le fils de Champagneux, dont elle eut deux enfants, et mourut, un peu honteuse du renom de sa mère, en 1858, marquée au iront du grand signe des fatalités antiques.

Dans un lointain cimetière campagnard, son nom sur une dalle brisée, verdie, marque en lettres que les pluies effacent, ce qui demeure d'une grande mémoire et d'une haute volonté.

(i) Revue des documents historiques, tome V, 1878, p. 86.

156 livres malgré que la bête fût vieille et propre à peu de travaux. Le chien de la cour fut vendu 8 livres ; deux petits marcassins sangliers, 76 livres ; dix-neuf poulets, un coq et quarante-deux pigeons, à des prix divers. On vendit ensuite 30 lots de lard et jambon, six douzaines et demie de serviettes, sept nappes, quatre tabliers, un torchon, trente-sept bouteilles de gros verre, vides, dix-neuf verres à patte en cristal, vingt-quatre assiettes, une soupière et son couvercle, une salière en navette, un plateau en porcelaine avec quatorze tasses, deux couchettes à fond sanglé, un lit de ])lumcs couvert de coutil, un sommier de crin couvert de toile à carreaux, une couverture de coton, huit paires de drap de toile, deux taies d'oreillers, deux couvre-pieds piqués, une redingote et une veste de ratine noisette, une culotte de drap de soie jaune usée, un manteau de drap bleu, une redingote de piqué de Marseille, deux chemises de toile blanche, quatre cravates et trois mouchoirs de toile (i), une paire de bas de coton, trente chaises foncées et couvertes de crin, six chaises de crin, un canapé avec son coussin couvert en étoffe de soie, un plat à barbe, un fusil de chasse, un violon brisé, un petit nécessaire contenant deux flacons, un entonnoir, un pot de pommade, deux peignes, un compas, deux porte-montres, tous les objets d'une vie quotidienne, épaves de quel grand naufrage ?

La vacation du 8 prairial n'ayant point suflS à tout liquider, l'huissier revint le lendemain. Le produit de la vente fut de 4.889 livres, 11 sous. Le 29 vendémiaire an 111(20 octobre 1794), Jean-Baptiste Hénault terminait la vente en adjugeant pour la somme de 280 livres à la citoyenne Rougé, une cheminée anglaise en fer poli, et au citoyen Breton, pour i 000 livres,

(i) Ces quatre cravates et ces trois mouchoirs furent adjugés au prix de 58 livres.

une berline à fond brun garnie de drap petit gris» montée sur quatre roues et essieux de fer» « sans boettes P, ce qui portait la somme totale à 6.169 livres» II sous.

Après les meubles de son appartement de la cour du Commerce, c'étaient ceux de son logement de Sèvres, que la femme de Danton voyait se disperser.

En exécution de la loi du 12 germinal an II (i^ avril 1794), le Domaine vendait les biens confisqués sur l'ancien ministre, « passé par le glaive de la loi >. C'est ainsi qu'on en usait avec tous les condamnés. Nous avons vu que, du mobilier de Camille Desmoulins, seuls furent sauvés le lit et la bibliothèque. Du 25 thermidor au 18 fructidor, an II, on procéda, à la prison du Luxembourg, à l'inventaire des meubles et objets laissés par les condamnés. Dans l'appartement occupé par Danton, au deuxième étage, le procès-verbal (i) mentionne : ♦ Un lit de sangle, un sommier de crin, deux matelats (sic), un pot à l'eau avec sa cuvette en faïence, trois bouteilles vides, une cafetière de fer blanc, un petit miroir à chapiteaux, un plat à barbe, un petit couteau nacre de perle, lame d'argent, une bergère de damas à fleurs, une chaise de paille ordinaire, une petite table à écrire, une pelle et une pincette, deux petits flambeaux de cuivre doré >.

Pour le mari de Lucile, le procès- verbal note moins :

« A Camille Desmoulins, condamné :

♦ Un mauvais chandelier de cuivre, une cafetière de fer blanc, un pot à l'eau en faïence, trois bouteilles, un petit poêlon et une marmite de terre ».

Mélancolique épilogue du procès de Germinal I

Chez Danton, tout témoigne d'une large aisance (2),

(i) Revue Rétrospective, 1835, 2« série, tome IV, p. 140.

(2) On trouvera l'inventaire des biens, meubles et effets de Danton, dans le volume que publia feu le docteur Robinet, en 1884 • Danton, mémoire sur sa vie privée.

d'un confortable bourgeois; chez Camille, le luxe est plus restreint, mais c'est surtout dans les documents qui nous restent sur Fabre d'Eglantine que transparaît le bien-être, large part taillée dans le gâteau public. L'archiviste du Tribunal Révolutionnaire certifie, à la date du 7 floréal an II, que le citoyen Degaigne, huissier du tribunal, a déposé au greffe une redingote de soie, une de laine, un gilet de satin blanc, une paire de draps, un traversin, deux couvertures de laine, huit chemises dont six en toile de coton, six mouchoirs rayés à carreaux, quatre bonnets de coton, une paire de bas blancs en soie, quatre mouchoirs et quatre cravates, le tout appartenant à Fabre d'Eglantine (i). Le 25 pluviôse an III, Prévost, commissaire du bureau du Domaine national du département de Paris, évalue les meubles du condamné à 25.509 livres (2).

Ceux de Danton lui-même n'ont pas atteint ce chiffre ! Mais la pièce la plus curieuse et la plus significative à la fois, à cet égard, c'est le procès-verbal dressé au Luxembourg. Dans la chambre occupée par l'auteur de V Apparition du Génie de la Suède (3), on trouva les objets les plus disparates, qui prouvent que les derniers jours du poète révolutionnaire furent entourés d'un certain confortable : ♦ Deux couverts d'argent à filet, une paire de draps, un gros manchon, une lunette d'approche en ivoire, cinquante volumes reliés ; trente-neuf Encyclopédie, et six volumes Œuvres de Molière, deux cahiers Histoire de la Révolution, une lampe à quinquet, trois matelas, un fauteuil de paille à dos de lyre, un pot à l'eau, un carafon

( I ) Collection de feu M. Paul Dablin.

(2) Idem.

(3) Ce poème inconnu, glorifiant Gustave III et dédié au comte de Haga, a été retrouvé en 1907 par M. A. Body. C'est une pièce rare que les futurs historiographes du conventionnel ne manqueront pas de reproduire.

contenant quelques prunes, un demi-bouteille d'eaude-vie, un cachet de bureau, une paire de boucles de jarretières en acier, dix-sept sous en numéraire, un petit orgue, dix grandes bouteilles, cent cinq sous en assignats, trente bouteilles vides, trois bougies, un bocal à cornichons, une bouteille à tabac, deux petites à crème, une salière de cristal, une carafe d'huilier et une cassée, une cuvette, un petit poêlon de terre brune, quatre assiettes et un petit plat, une table à écrire ». On ne s'explique guère dans cette chambre où, seul avec ses pensées, Fabre d'Eglantine devait songer à la hache levée sur sa tête, la présence d'un manchon et d'une lunette d'approche. Par contre, l'eau-de-vie, les cornichons, les prunes, les quinze bouteilles, nous montrent qu'il n'était pas insensible aux douceurs de la table. Ces objets d'un luxe neuf, cher à l'ancien comédien miséreux, on ne les trouvera pas au 10 thermidor chez Robespierre, « le seul homme de la Révolution qu'on put appeler ï Incorruptible p veut bien reconnaître M. Lenôtre (i). Dans un tiroir se trouve toute sa fortune : cinquante francs (2) et de vieux mandats de l'Assemblée Constituante qu'il a négligé de toucher (3). Avec du linge propre, mais médiocre, c'est tout ce que laisse Maximilien ; c'est tout ce que laissera Saint-Just, cet archange jacobin, le linge excepté, qui est plus fin que celui de l'ami avec lequel il meurt. Chez eux point de bijoux, point de ces tableaux que réclament plus tard les héritiers des guillotinés (4) ; une pauvreté austère et un nom intact ; c'est tout ce qu'ils lèguent à leurs familles.

(i) G. Lenotre, Un conspirateur royaliste sous la Terreur : le baron de Batz (1792- 1795), p. 173.

(2) J.-P. PicQuÉ. VHermite des Pyrénées,

(3) Louis Blanc, ouvr. cit., tome XI, p. 263.

(4) Lettre de Pierre Benezech, ministre de 1* Intérieur, à Fraipont; Paris, 18 nivôse an IV (7 janvier 1796). — Collection de feu M. Léon Gaxichez.

Les procès- verbaux de saisie de l'époque pourraient interminablement continuer ce douloureux chapitre. A quoi bon répéter à Tinfini l'épilogue lamentable de ce que l'abbé Morellet appelle les « assassinats juridiques (i) » ? Véritablement, aux dernières pages de ce livre à la fois tragique, cruel et rude, nous ne nous en sentons plus le courage.

La dernière pièce que nous donnons mérite ccpendîmt sa place ici. Nous l'empruntons à M. Campardon qui la mentionna dans son ouvrage sur le Tribunal Révolutionnaire, et on ne saurait opposer rien de plus saisissant à la liste civile de 31 millions

que coûtait la maison du Roi (2). C'est le procèsverbal des effets laissés à la Conciergerie par Marie- Antoinette :

En- tête des arrêtés du Comité du Salut Public des 2 thermidor et 1 7 fructidor an II.

Du vingt-six du premier mois de Tan Second de la République

Est comparu le citoyen Bault, concierge de la maison de justice de la Conciergerie, accompagné de deux gen-

(i) Mémoires de l'abbé Morellet,

(2) Maison du Roi, ce qu'elle est, ce qu'elle était» ce qu'elle devrait être ; Paris, in-80, 1789.

darmcs et de l'officier du poste^ lequel a déclaré que dans la chambre ci.devant occupée par la veuve de Louis Capet, décédée le jour d'hier, se sont trouvés les effets dont la description suit :

Quinze chemises de toile fine, garnies de petite dentelle

Un mantelet de raz de Saint-Maur

Deux déshabillés complets de pareille étoffe

Un fourreau à collet et un jupon de bazin des Indes

à grandes rayes Deux jupons de bazin à petites rayes Cinq corsets de toile fine Une robbe à collet en toile de coton Une camisole aussi à collet de pareille toile.

LINGES A BLANCHIR Quatre mouchoirs de baptiste Un jupon de bazin à petites rayes Une serviette Et unze chauffoirs (i) Une paire de draps Deux paires de poches de coton Une serviette de toile de coton grise Vingt quatre mouchoirs de baptiste Six fichus de linon Une coiffe de linon Deux paires de bas de soye noire Une paire de bas de fil Unze paires de chaussons Une ceinture de crespe Un petit fichu de mousseline Un autre fichu de crespe Six serviettes de baptiste Une grosse éponge fine Une petite corbeille d'ozier Une paire de soulier neufs Et deux paires de vieux Une boete de poudre, de bois Et une houppe de cigne Une petite boete de pomade en fer blanc

(i) Linges de propreté à l'usage des femmes.

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Lesquels effets, il a à Tinstant déposés an greffe, et requis acte dudit dépôt à lui octroyé, et a signé avec nous» greffier soussigné.

N. J . Fabricius. Bault ( i ).

Et le triste héritage de la Reine de France alla aux femmes pauvres de la Salpêtrière.

Au moment où nous écrivons la dernière page de ce livre, nous parvient la* carte que voici :

Vous êtes prié d'assister à la Messe^ anniversaire de la mort du Roi martyr Louis XVI , qui sera dite le mardi 21 janvier^ à lo h. %, en V église de Saint-Denis de la Chapelle^ 96, rue de la Chapelle^ Paris.

Un groupe d'amis de la Survivance.

Dans ce lointain faubourg de Paris oublieux, un prêtre obscur va prier à la mémoire de ce grand mort de 93. Soit. Quelques-uns de ses descendants, les petits-fils de ce Naundorff traqué, renié, méconnu,

(i) Extrait du registre des dépôts faits au grefîo du tribunal Révolutionnaire des objets appartenant aux condamnés à mort, Archives nationales, carton W, Série 534, registre il*.

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s'agenouilleront devant le catafalque symbolique aux fleurs de lys endeuillées. En cette heure cependant il conviendrait de se souvenir d'autres morts, d'autres guillotinés, d'autres victimes de 93. Si cette âme royale est digne de la paix étemelle, il en est d'autres qui la méritèrent aussi.

La grande mort fraternelle a mêlé dans les charniers révolutionnaires tous ces cadavres mutilés. L'horizon hanté de la République de 89 et de 93 dresse toujours parmi la pourpre de ses nuages en lambeaux, d'impassibles statues d'airain. Que de pieuses mémoires s'en souviennent. A toutes ces fosses géantes il convient de faire le pèlerinage du souvenir fidèle. Danton est là, Robespierre est là. Ici gît la Gironde, ici dort la Montagne. Les ombres de cette histoire ne sont pas impénétrables. On ne comprend pas assez la vertu de ce sol de France où gisent tant de glorieuses charognes. Notre âme reste trop insensible à cet appel des morts de notre race, à ce cri de la terre où dort tout le passé, notre passé. La conscience nationale doit prendre devant elle sa véritable signification, apparaître dégagée des sophismes, claire et nue comme une vierge et comme une épée. Au spectacle de ces charniers, il nous faut condamner notre âme avide de lyrismes au joug sévère de la discipline de notre race. Ces morts jettent de leurs fosses de profondes et vivaces racines en nous, la terre ne pèse point de ses boues sur eux, ils sont libres dans la tombe, vivants parmi la mort.

Un jeune homme venu de Corse, pauvre et famélique, sut comprendre cet enseignement et sut, plus tard, sous les aigles et parmi la pourpre, s'en souvenir. Les Barbares vinrent qui détruisirent l'œuvre, brisèrent le moule où l'âme française se refondit, où la pensée se reforma. La tragédie de 93 pacifia les esprits de 1803. La trahison politique a, depuis, fait son œuvre.

Aussi bien ne sert-il point de récriminer. Cet énorme procès- verbal que nous avons tenté de dresser avec la foi d'un labeur utile, ne doit pas prétendre à mieux et plus que nous ne promîmes dans notre avant-propos.

Ce roman de la guillotine ne veut point être le procès de la Terreur. Il vise moins haut. Ce que nous avons voulu, répétons-le, c'est fixer une heure trouble et passionnée de la vie française, l'aspect d'une ville où les pierres qui parlaient hier se tairont demain. Cette suite de petites gravures, que nous essayâmes de rendre minutieuses et précises, fut quelquefois traitée à la manière noire. C'est que l'époque ne se prêtait guère aux pochades aux tons clairs et rieurs. Elle eut la frénésie du sang, la fureur du désespoir. Il en demeure des cris qui sont difficiles à étouffer, malgré le fracas forcené de la Gloire.

Paris^ 1907 — 21 janvier 1908.

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