‹ La guillotine en 1793: d'après des documents inédits des Archives nationalesChapitre 37 sur 40 · ACTE DE DÉCÈS DE · texte numérisé non relu

ACTE DE DÉCÈS DE

Louis Capet, du vingt-un janvier dernier, dix heures vingt deux minutes du matin, profession, dernier roi des Français, âgé de trente neuf ans, natif de Versailles, paroisse Notre-Dame, domicilié à Paris, Tour du Temple, marié à Marie-Antoinette d'Autriche ; ledit Louis Capet, exécuté sur la place de la Révolution, en vertu des décrets de la Convention nationale, des quinze, seize, dix-neuf et vingt dudit mois de janvier, en présence : i o de Jean- Antoine Lefèvre, suppléant du procureur-général syndic du département de Paris, et d'Antoine Momoro, tous deux membres du Directoire dudit département et commissaires en cette partie du Conseil général du même département ; 20 de François-Pierre Sallais et de François- Germain Ysabcau, commissaires nommés par le Conseil exécutif provisoire à Tcffct d'assister à ladite exécution, et d*en dresser procès- verbal, ce qu'ils ont fait ; et 30 de Jacques Claude Bernard et de Jacques Roux, tous deux commissaires de la Municipalité de Paris, nommés par elle pour assister à cette exécution. Vu le procès- verbal de ladite exécution dudit jour vingt-un janvier dernier, signé Grouvelle, secrétaire du Conseil exécutif provisoire, envoyé aux officiers publics de la Municipalité de Paris, ce jourd'hui, sur la demande qu'ils en avaient précédemment faite au ministre de la justice ; ledit procès verbal déposé aux archives de l'état-civil.

Pierre Jacques I^grand, officier public, (i)

En octobre suivant, le cadavre de la Reine vint rejoindre celui de son mari. On a, aux Archives, une petite feuille froissée, couverte d'une grossière écriture, et sur laquelle sont mentionnées ces trois lignes :

Mémoire du fossoyeur Joly

Ce 25 vendémiaire

« La Veuve Capet : pour la bière^ six livres ; pour la fosse : 25 ».

(i) Les parties en italiques sont celles qui étaient imprimées sur l'original de l'acte.

Emouvante feuille de rude papier ! Ne vaut-elle pas le plus pathétique des pèlerinages dans un Versailles d'automne et de souvenir ? Sous les ifs de Le Nôtre et devant les toujours verts boulingrins harmonieusement taillés, c'est la Dauphine blonde et blanche que Ton retrouve ; la laitière de Trianon, celle qui chante la tendre et stupide romance de la sœur de Mme de Bombelles, la marquise de Travanet :

Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi

Je ne sentais pas ma misère, Mais à présent que tu vis loin de moi.

Je manque de tout sur la terre...

C'est tout ce que ce siècle de bergerie, d'Estelle et de Némorin, a de puéril, de charmant, le rocaille Louis XV et la cynique naïveté du citoyen de Genève. Mais ici ! Devant cette feuille froissée, c'est 93, c'est la Terreur, c'est le frisson des ailes de la liber té française prenant son vol et souffletant ce masque tragique de la royauté vaincue.

Dans le sillon ouvert au cimetière de la Madeleine, s'entassent les corps (i). C'est Anacharsis Clootz, c'est Ronsin, c'est Mme Roland, c'est Hébert, c'est Custine, c'est Barnave, c'est Vergniaud, c'est Brissot, c'est Charlotte Corday. C'est ici, qu'après son autopsie à la Charité, probablement (2), où elle a été reconnue vierge (3), elle a été transportée. De la fosse où elle dormait, à côté de la Reine, elle ne tarda point

(i) On trouvera une liste des personnes inbuniôes à l.a Mcadeleine dans Martyrs et bourreaux en 1793, par l'abbé Alphonse Cordier, de Tours, 3 vol. in- 12 parus en 1884, à Paris.

(2) Docteur Cabanes. Le Cabinet secret de f histoire, tome III, p. 209.

(3) La virginité de Charlotte Corday est attestée dans les Anecdotes sur la Révolution, de Harmand de la Meuse ; dans VAlmanach des honnêtes gens, de Montjoye ; et par Francis Bonneville dans son ouvrage excellement documenté : Portraits des personnages céUbres de la Révolution.

a être exhumée pour être jetée à la fosse creusée aux Mousseaux ou Monceau

Par un sombre après-midi de frimaire, il se passa dans ce cimetière de la Madeleine une scène qu'aurait aimée Baudelaire de sa plus chère tendresse réservée à la plus atroce des fleurs du mal. Un homme arriva, qui disposa sur le sol un paquet de cire molle, des pinceaux, des flacons d'huile. Il attendit sans doute quelque peu, et son visage dut se dérider au bruit

sourd d'une charrette franchissant la grille du charnier. De cette charrette on descendit un

panier et dans ce panier Signature do Curtius directeur j^ ^^^

du Cabinet de cires du Palais- J,,, .^ i « /î

Egalité. C'était une belle figure

de femme, un peu grasse, mais au modèle charmant malgré les traits fatigués. Cette face était crispée en un rictus d'indicible épouvante. Les yeux étaient révulsés, les lèvres tordues, les dents enfoncées dans la langue. Cette tête coupée avait dû effroyablement souffrir. L'homme la prit par les cheveux, insoucieux du sang coagulé qui collait ses caillots sur la belle nuque tranchée. D'un doigt habile, comme s'il les eût caressées, il raffermit les joues, détendit les lèvres, maquilla cette face d'un sourire posthume, la fit belle et agréable après la mort autant qu'elle fut épouvantée et tragique avant le coup fatal, La chose faite, il peignit la figure de son pinceau trempé dans l'huile, étendit la couche de cire gisante sur le talus de la fosse, calmement, simplement : c'est ainsi que fut moulé le masque de Mme du Barry, pa,r le patriote Curtius, le créateur des cabinets de figures de cire (i). Puis la tête alla rejoindre le corps,

(i) Les autographes de Curtius sont très rares. La signature que nous reproduisons est celle qui figure sur une lettre à Palloy, datée du 16 septembre 1791 (i p. in-4) et qui fit

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à deux toises de la fosse de Louis XVI (i). Le 4 germinal (24 mars), les derniers cadavres entrèrent au cimetière de la Madeleine, malgré qu'un arrêté de la Commune l'eût fermé le 14 ventôse (4 mars) sur la plainte des habitants du quartier.

Des odeurs nauséabondes, intolérables, se dégageaient-elles vraiment de ces fosses, dangereuses (2), disait-on, pour la santé des habitants ? On peut en douter pour plusieurs raisons dont la meilleure est que ce n'était point l'époque des grandes fournées; que, par conséquent, le travail des fossoyeurs était de beaucoup moins pénible que celui qu'ils eurent, plus tard, à accomplir à Picpus. La chaux, en outre, dont on usait abondamment, ainsi qu'en témoignent les nombreux mémoires de fournitures, constituait un antidote insufiSsant, admettons-le, mais de nature à éloigner le danger de la peste redoutée. Il convient plutôt de croire à l'inconvénient de ce voisinage tragique pour les habitants, à une époque où certains craignaient, le soir, d'approcher de la guillotine, de

partie de la merveilleuse collection de feu M. Paul Dablin, que nous eûmes tant de fois l'occasion de citer au cours de ce livre. C'est de Curtius que M. Paul Ginisty écrit : < Curtius, qui, à chaque changement de régime, habillait différemment le factionnaire immobile à la porte de son établissement, sans rien modifier à son musée >. Mémoires d'une danseuse de cordes {Madame Sacqui, 17 86-1 866) p. 132. Cette élasticité politique assura sa fortune.

(i) Mémoires historiques de Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse du Barry, rédigés sur pièces authentiques, par M. de Favrolle, à Paris, chez Lerouge, an XI.

(2) «... Plusieurs cimetières deviennent très dangereux à la santé des citoyens, et particulièrement celui de la Magdelaine. Le Conseil Général arrête que l'administration des travaux publics sera autorisée à presser auprès de la Convention nationale le décret qui doit résulter du rapport que doit faire le comité d'instruction publique, et qui a pour objet la translation des cimetières hors de Paris ». Journal de la Montagne, 16 ventôse an II, n® 113.

peur des revenants (i). Quoi qu'il en soit, le cimetière fut fermé. Il ne devait se rouvrir qu'en 1816, pour permettre à Louis XVIII de retirer de la boue les ossements royaux enfouis par la République. Et on alla aux Mousseaux.

Le lieu portait aussi le nom des Errancis. Tout au haut du faubourg de la Petite* Pologne, dans la solitude, le désert d'une quasi-banlieue, s'étendait ce terrain oblong. Ce champ était, en germinal, plein de fleurs et d'oiseaux. Les arbustes poussaient avec une sauvage liberté dans ce coin silencieux, si loin de Paris. Nul bruit, si ce n'était celui du vent léger du printemps dans les grands feuillages bruissants. Le 5 germinal, les premières charrettes y laissèrent choir des cadavres : Jacques Rougane de Vichy, Pierre Rougane de Bellebat et Jean Rougane de Barodine. Le 16 germinal, c'était la fournée des Dantonistes. Près des ruines lépreuses de la naumachie, ils garnirent une longue tranchée, les corps nus déposés sur le lit de chaux vive. C'est donc une erreur que commet M. Jules Claretie (2) en plaçant cette inhumation au cimetière de la Madeleine, et c'est une autre erreur d'affirmer, après Courtois, que Saint- Just vint luimême désigner les fosses parce qu'il habitait une petite maison dont la rue donnait sur le cimetière (3). Saint- Just habitait rue de Caumartin et il semble bien difficile quedesafenêtreil aitpuavoirlavuesurle parc Monceau.

(i ) Un rapport de police dus germinal an II, de l'inspecteur Perrières, signale le fait suivant : « Préjugés populaires — Il parait qu'il ne sont pas encore tous détruits et que même on cherche à les entretenir. Un citoyen racontait hier dans le groupe de la guillotine qu'il n'avait jamais pu déterminer son camarade à s'approcher, quand il fait noir, du lieu où l'on plante l'échafaud, parce qu'on lui avait dit que plusieurs des exécutés revenaient ». Archives nationales. Série W, carton 112.

(2) Jules Claretie, Camille Desmoulins, chap. VI.

(3) Albert Savine et François Bournand, Le 9 thermidor, Paris, 1907, note, p. 76.

Dans ce jardin où la noble colonnade dévastée, ravie à Saint-Denis (i),^erpétue aujourd'hui l'élégance architecturale de l'ancienne France, Chaumette, Gobel, Malesherbes, Lavoisier, Mme Elisabeth, les femmes de Verdun, vinrent mêler leurs cendres à la terre oublieuse. Cette terre de Paris, gorgée de morts, grasse de sang, résonne en cette heure sous nos pas, et parmi les passants flâneurs et indifférents qui la foulent, combien songent que c'est ici même ^^^^^tT-^

que dorment les ossements ^^^^^^B^^^ perdus de l'Incorruptible ? ^^HBrjt^=\ Au 10 thermidor, pour ^^JW - ^> Bff^^M le prix de 193 livres, on [^^^j B£ /^^O y ';^^^ transporta en cet endroit l ^^j WË^ai. jB^^E les corps de la fournée des l^ffiJB I c MM^ ^^ Robespierristes exécutée ^^OHn^nfll^^^ spécialement place de la ^^^t^^^^^/ Révolution. Le travail ^-'^.§ Uv^t >^^

d'enfouissement fut long,

pénible et dur par cette chaude soirée de juillet où le ciel retenait les orages prisonniers. A la guinguette proche, la chaux répandue sur « les restes des tyrans » afin « d'empêcher de les diviniser un jour », ces hommes allèrent trinquer, le verre de vin blanc à la main. On leur accorda 7 livres de pourboire (2).

Adam Lux, lui aussi, était là, Adam Lux, mort pour Charlotte Corday. La même fosse les rassemblait à quelques mois de distance dans la terre fraternelle (3).

(i) «Le grand bassin de la naumachie n'est plus qu'une mare dont l'humidité ronge l'hémicycle de colonnes corinthiennes, empruntées, ce qu'on ne sait guère, à la galerie inachevée du tombeau des Valois à Saint-Denis ». Edouard FouRNiER, Promenade historique dans Paris, p. 41.

(2) Le cadavre de Lebas, suicidé à l'Hôtel de Ville, fut enterré au cimetière Saint-Paul, dans la rue Saint-Antoine.

(3) Et non quelques jours plus tard, comme l'écrit M. Welschingbr dans son Roman de Dumouriei, Adam Lux,

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Du 5 germinal au 19 prairial (7 juin), chaque jour amena son convoi. L'été dora le champ funèbre. Les herbes folles poussèrent plus hautes et plus drues. Un jour, la porte de l'enclos resta fermée. Le cimetière était abandonné. La guillotine était à la place de la Bastille.

La fournée de thermidor rouvrit les Errancis, mais pour peu de jours. La porte resta bientôt définitivement close et plus tard, en 1860, le terrain vendu, une guinguette s'ouvrit, des violoneux raclèrent leurs instruments, le dimanche d'été; on vint danser sur ce charnier (i). Aujourd'hui une haute et laide maison moderne a jailli de -cette terre qui donna à notre race le grand enseignement de la discipline nationale.

Pendant douze jours, le cimetière Sainte-Marguerite allait recevoir les guillotinés de la place de la Bastille. Du 21 prairial (19 juin) au 3 messidor (21 juin), il en vint plus de trois cents, parmi lesquels ceux de la fournée des « chemises rouges >, la Sainte- Amaranthe - Cécile Renault ; Ladmiral ; le prince de Rohan; Rochef ort ; le gouverneur des Invalides, Sombreuil, et son fils. Bientôt le cimetière fut plein ; le charnier débordait, d'autant plus que, s'il en faut croire M. Lucien Lambeau, un certain nombre d'exécutés de la Barrière du Trône Renversé y furent amenés en attendant la mise en état du cimetière de Picpus (2). Une fois encore, le faubourg s'émut, se plaignit, et

nous l'avons déjà dit, comparut devant le Tribunal Révolutionnaire le 14 brumaire (4 novembre 1793). et fut guillotiné le même jour. Charlotte Corday avait été exécutée en juillet. C'est donc bien quelques mois plus tard que Lux la rejoignit aux Errancis.

(i) Edouard Fournibr, Chroniques et légendes des rues de Paris, 1893 (nouvelle édition), p. 159.

(2) Lucien Lambeau, secrétaire de la commission municipale du Vieux-Paris : La question Louis XVII, le Cimetière Sainte-Marguerite et la sépulture de Louis XVII ; Paris* Daragon, 1905, p. y 7 et suiv.

tandis que la guillotine changeait de place, on changeait de cimetière, délaissant pour jamais ce champ où la Commune devait opérer le simulacre de l'inhumation de Louis XVII. Les savants travaux de MM. Otto Friedrichs, Lanne, Henri Provins, Pierre Gaumy, et d'autres, ont depuis péremptoirement démontré l'inanité de cette farce macabre par l'identification du Dauphin, fils de Louis XVI, avec Naundorfï, reparu plus tard, après la plus extraordinaire et la plus émouvante des odyssées.

C'est une erreur assez conununément conunise par les historiens de la Révolution, que de placer au 26 prairial (14 juin) l'ouverture des funèbres sillons au cimetière de Picpus.

« Coin de terre, écrit M. Casimir Stryienski, où reposent les treize cent quinze victimes qui furent guillotinées en moins de sept semaines, du 26 prairial au 9 thermidor (i) ». Cette erreur de date provient de la confusion créée par le rapport des administrateurs de police faisant part à la Commune des craintes du quartier redoutant une épidémie et de la satisfaction donnée à cette réclamation. Michelet, si peu soucieux, cependant, des exactitudes en matière de dates, écrit : < Du 4 au 21 messidor, une fosse fut pleine (2) ». C'est donc que le 4 messidor, on avait commencé les inhumations à Picpus. Ce terrain, ancien cimetière du Couvent de Notre-Dame-de-Lépante, appartenait à la communauté des religieuses chanoinesses de Saint-Augustin. Le corps municipal l'avait acquis, s'il faut s'en, rapporter à Cafïort (3), le 26 prairial. « On sait, dit M. Lambeau dans le volume que nous

(i) Casimir Stryienski, Deux victimes de la Terreur {la princesse Rosalie Luhomirska et madame Chalgrin) Paris,

(2) J. Michelet, Histoire de la Révolution Française, tome VII, p. 419.

(3) Caffort, Notes sur les cimetières de la ville de Paris, p. 52.

avons déjà cité, que cette acquisition avait été réalisée spécialement en vue d'assurer l'inhumation des suppliciés de la place du Trône et que 1.306 corps y furent déposés depuis le 25 prairial que la machine y travailla, jusqu'au 9 thermidor, soit environ quarantecinq jours », C'est évidemment, ainsi que nous l'avons démontré, en 4 messidor qu'il convient de rectifier cette date erronée du 25 prairial.

Ce qu'était ce nouveau charnier par les chaleurs estivales, une lettre de Poyet, l'architecte de la Commune, va nous l'apprendre :

Paris, le 21 messidor, l'an II

de la République une et indivisible.

« Je m'empresse de donner au département des travaux publics communication des mesures renfermées dans un rapport de Coflfinet, relativement à la sépulture des suppliciés et qu'il croit indispensables pour prévenir toute espèce d'odeur méphytique.

4 Cet inspecteur, qui est descendu dans la fosse établie à Picpus, y a éprouvé une odeur qu'il est important d'atténuer par tous les moyens possibles. Celui qu'il propose en ce moment consiste à établir sur cette fosse un plancher en charpente sur lequel on pratiquera des trappes pour la facilité du service ; ce moyen est le seul que l'on puisse employer en ce moment pour concentrer dans cette fosse les émanations dangereuses qui pourraient en sortir sans cette précaution ».

Le plancher avec sa trappe fut établi. Les charrettes y basculaient leurs cadavres qui, avec un bruit sourd et mou, dégringolaient dans la fosse bientôt pleine. Ainsi y furent jetés Chénier, Montalembert, les deux Trudaine, Roucher, le baron de Trenck, tous ceux qui forment la longue liste des guillotinés de cette dernière période de la Terreur.

Seul parmi les cimetières de 93, celui de Picpus n'a guère changé. Nul lieu au monde n'est plus lugubre-

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ment mélancolique à visiter par une heure déclinante de novembre. Par une grille basse encastrée dans la muraille, ce champ désert où s'érigent quatre stèles de marbre verdi, s'aperçoit. C'est un énorme tertre, déjà nivelé, planté de cyprès maigres que courbe le vent d'hiver. Là, pas de plaques — si ce n'est celle qui perpétue, à gauche de la grille, la mémoire divine d'André Chénier — pas de noms gravés dans le marbre, rien. Ce lieu dit tout le drame de la Terreur. Le souvenir parle dans ce silence terrifiant. On comprend. Tout près c'est, au long d'un mur rugueux, le tombeau de Lafayette. Des loques semées des étoiles de l'Union y claquent, souvenir de l'Indépendance américaine que paya du sang français.

La piété de femmes illustres, Mmes de Montagu, de Lafayette et la princesse de HohenzoUern, nous garda ce coin tragique. Ayant formé une société, elles achetèrent, en 1802, l'ancien couvent, l'enclos, d'autres parties du terrain où furent depuis inhumés les membres des familles frappées en 93 et dont les parents dormaient là, sous le tertre nu. Au milieu du Paris moderne, ce coin inconnu demeure une émouvante leçon.

Les autres cimetières ont disparu dans le bouleversement moderne, dans la haussmannisation exaspérée et à outrance qui a enlevé à Paris ces coins curieux et charmants pleins de souvenirs, hantés des grandes ombres du passé. De la Ville-l'Evêque il reste cet abominable monument qu'est la Chapelle Expiatoire, et on joue au ballon sur le terrain où furent enfouis Robespierre et Mme Elisabeth.

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