LE ROI ET LE BOURREAU
Si la chute d'une tête royale marque une grande date dans l'histoire de la France, elle demeure aussi d'une importance considérable dans la vie d'un bourreau.
Alors que les exécuteurs de hauts personnages sont demeurés inconnus et oubliés, cette tête sanglante à la main, Sanson se dresse au seuil de l'histoire de 93. Il est, il demeurera l'exécuteur de Louis XVI, et c'est avec cette sanglante auréole de la gloire qu'il continue pendant la Terreur sa fonction sans appel.
A iKiine la tête du Roi tombée, il s'élève autour de cette dépouille encore tiède un sinistre débat.
On accuse le bourreau de tirer profit des reliques du condamné. On vend des boutons, des cheveux. Ce commerce ne peut être fait que par Sanson. Sa protes tation ne tarde pas à se faire entendre, et le Thermomètre du jour fait paraître cette note :
« Les boutons, les lambeaux de l'habit, de la chemise de Louis Capet, ses cheveux ont été recueillis et vendus très chèrement aux amateurs. L'exécuteur Sanson, accusé d'avoir participé à ce commerce d'un nouveau genre, vient d'écrire aux journalistes pour se disculper à cet égard ; voici ses expressions : 4 Rapprends dans h moment qu*il court le bruit que je vends ou fais vendre les cheveux de Louis Capet, S'il en a été vendu, ce commerce infâme ne peut avoir eu lieu que par des fripons ; la vérité est que je n*ai pas souffert que personne de chez moi en emportât ou en prit le plus léger vestige » (i).
C'est, à réjxique, une mode fort en honneur que la haine de la tyrannie. Cette mode, les tyrannicides ne craignaient pas de Texercer sur les morts et c'est elle qui fit imprimer, dans le Patriote, que Louis XVI était mort lâchement. Quelques jours plus tard on put lire cette lettre de Sanson, véritablement stupéfiante, oui stupéfiante, tant à cause de la signature que de l'objet qu'elle défend :
Lettre du citoyen Sanson, principal exécuteur des jugements criminels, au rédacteur du Patriote (2) :
Citoyen, Un voyage d'un instant a été la cause que je n'ai pas eu l'honneur de répondre à l'invitation que vous me faites dans votre journal, au sujet de Louis Capet. Voici, suivant ma promesse, l'exacte vérité de ce qui s'est passé. Descendant de la voiture pour l'exécuter, on lui a dit qu'il fallait ôter son habit ; il fit quelques difficultés en disant qu'on pouvait l'exécuter comme il était. Sur la représentation que la chose était impossible, il a luimême aidé à ôter son habit. Il fit ensuite la même difl&culté lorsqu'il s'est agi de lui lier les mains, qu'il donna lui-même lorsque la personne qui l'accompagnait (3)
{i)Le Thermomètre du Jour, n*> du 29 janvier 1793.
(2) Le Patriote, n® du 22 février 1793. La rectification parut d'abord dans le Thermomètre du Jour, n® du 20 février 1793.
(3) L'abbé Henri Essex Edgcworth de Firmont, évidemment.
lui eut dit que c'était un dernier sacrifice. Il t'informa si les tambours battraient toujours ; il lui fut répondu qu'on n'en savait rien, et c'était la vérité. Il monta sur l'échafaud ; il voulut foncer sur le devant, comme voulant parler ; mais on lui représenta que la chose était impossible encore ; il se laissa alors conduire à l'endroit où on l'attacha et où il s'est écrié très haut : 4 Peuple, je meurs innocent / » Ensuite, se retournant vers nous, il nous dit : ^Je suis innocent, de tout ce dont on m'inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français, » Voilà, citoyen, ses dernières et véritables paroles.
L'espèce de petit débat qui se fit au pied de l'échafaud roulait sur ce qu'il ne croyait pas nécessaire qu'il otât son habit et qu'on lui liât les mains. Il fit aussi la proposition de se couper lui-même les cheveux.
Et pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés, et je reste très convaincu qu'il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion, dont personne plus que lui ne paraissait pénétré et persuadé.
Vous pouvez être assuré, citoyen, que voilà la vérité dans son plus grand jour.
Sanson.
Paris, ce 20 février, an j^ de la république.
Cette défense du prince, du « tyran » mort, un homme a osé l'écrire à l'aube de la Terreur, et quel homme I Celui qui sur cette nuque royale avait laissé retomber le lourd couperet ! La lettre parut alors ce qu'elle est encore aujourd'hui : audacieuse. On s'indigna de l'affirmation publique des sentiments de piété du roi, puis le silence se fit. Le temps passa sur cette protestation du bourreau en faveur du roi, et ce cri de la hache a traversé les siècles pour déposer du courage d e Louis Capet devant le couteau levé.
La franchise de cette lettre est frappante ; comment admettre après sa lecture ce que dit M. de Bernard, un contemporain, de l'attitude de Sanson après le supplice du Roi ? La tête est tombée, le sang ruisselle
sur les planches mal jointes de la plate-forme. < On dit» écrit M. de Bernard (i), que le bourreau répandait ce sang par forme d'aspersion sur ceux qui environnaient réchafaud. Je n'aurais pas cru ces horribles récits, si ]e ne les avais entendu faire à vingt personnes dignes de foi ♦. Le témoignage de M. de Bernard n'a pas le mérite de la nouveauté. Quelques écrivains de la Restauration s'en sont fait l'écho, mais après la mort de Sanson. Il l'ignora sans doute toujours» car on peut être persuadé, par ce qu'on vient de lire, qu'il aurait protesté, comme il protesta dBasltThertnamèire du jour^ contre la vente des reliques, et dans le Patriote en faveur du courage du roi. Et, après cette lettre énergique et si révélatrice de son caractère, on n'aura pu hésiter entre les dires du gentilhomme et la parole du bourreau.
Mais s'ensuit-il de là qu'il nous faille admettre, conmie le fait M. G. Lenôtre, qui d'ailleurs ne s'y arrête pas (2), la légende sentimentale et royaliste de la messe de Sanson ? On connaît la chose: pris de remords, le bourreau aurait, à l'église Saint-Laurent, fait célébrer, sa vie durant et même après sa mort, une messe anniversaire pour le repos de l'âme de celui qu'il avait exécuté au matin du 21 janvier. Cette messe publique aurait été elle-même précédée, le lendemain du supplice, d'un sacrifice expiatoire offert, sur la prière de Sanson, par un prêtre réfractaire dans un galetas du faubourg Saint-Martin.
Remontons, pour en démontrer nettement la puérilité, aux origines de la légende.
fx) Pierre de Vaissièrbs, Lettres éT aristocrates.
(2) « On considère comme un fait certain que, le ai janvier 1793, Sanson assista, pendant la nuit, à une messe pour le Roi que célébra un prêtre réfractaire dans la mansarde où se cachaient, faubourg Saint-Denis, deux religieuses chassées de leur couvent. Balzac à écrit sur cette donnée un fort dramatique récit... qui repose sur un fonds de vérité >. G. Lbnotrb, La Guillotine, etc., p. 373.
En 1830, la Librairie centrale publiait deux forts volumes in-S^, pompeusement intitulés : Mémoires pour servir à r Histoire de la Révolution Française^ par Sanson, exécuteur des arrêts criminels. Est-il besoin de le dire ? Sanson était absolument étranger à cette affaire de librairie qui avait été imaginée de toutes pièces par Balzac et un certain Lhéritier (de TAin). C'était une compilation un peu désordonnée, rassemblant les anecdotes connues ou oubliées, que Balzac qualifiait de « faits historiques assez curieux que plus d'une personne est encore à même d'attester *.
Parmi ces faits historiques figurait une introduction anonyme due à Balzac lui-même, car elle reparut sous le titre : Un Episode sous la Terreur, dans les Scènes de la vie Politique, et, plus tard, à la suite de Modeste Mignon et d'Une ténébreuse affaire, sous un nouveau titre : Une messe en 1793 (i).
Résumons-la brièvement, pour l'intelligence de la réfutation que nous allons en faire.
Une vieille dame, le 22 janvier 1793, est suivie dans le faubourg Saint-Martin. Elle se hâte vers le pâtissier où elle va prendre des hosties destinées au prêtre réfractaire à qui elle donne refuge. A sa sortie de la boutique, l'homme continue à la suivre et ne la quitte qu'au seuil de la misérable maison où cette poursuite va jeter l'alarme. Mais l'homme n'a pas renoncé à son projet. A peine la vieille dame est-elle entrée que l'homme frappe à la porte du galetas. On ouvre. Il entre. Il parle calmement. Il sait qu'un prêtre est réfugié là : son bréviaire est là sur la table. Il sait
(i) Le récit est dédié à l'avoué Guilloniiet-MerviUe, dans rétude duquel Balzac travailla dix-huit mois. C'est Guillonnet- Merville qui, sous le non transparent de l'avoué Derville, joue un rôle dans quelques-uns des romans de Balzac, entre autres : Splendeurs et misères des courtisanes, Gobseck, Le Père Goriot, Une ténébreuse affaire. C'est l'avoué du colonel Chabert, et il fut pris, on le voit, sur le vif.
quela VîeilleMame est une religieuse proscrite, que sa compagne qui 'est là/tremblante, est sa sœur en religion, et que toutes deux sont des aristocrates : Mlles de Beauséant et de Langeais. Les deux femmes se sentent perdues. Le prêtre apparaît, sortant de sa cachette. Que leur veut l'inconnu ? Son désir est simple : il prie qu'une messe soit dite cette nuit pour rame de Louis XVI, mort sur Téchafaud. Le prêtre consent. L'autel est dressé sur la commode boiteuse du triste logis, et, dans le silence de cette nuit glaciale, le sacrifice est offert par ces proscrits devant cet homme m5^térieux dont deux grosses larmes tracent leur sillon argenté « au long des joues mâles ». Les prières dites, il part, laissant au prêtre une boîte contenant « un mouchoir de batiste très fine souillé de sueur » et de sang, marqué de la couronne royale. Devant ce mystère, les deux religieuses et le prêtre restent tremblants. L'homme a promis de revenir. Il revient et c'est le 21 janvier 1794, la nuit anniversaire. Une nouvelle messe est dite, et une fois encore l'inconnu disparaît. Quelques mois plus tard le prêtre revoit l'homme. Il est debout sur la charrette qui mène Maximilien de Robespierre à la guillotine, et cet homme c'est l'exécuteur.
Voilà le récit. On ne peut lui dénier le pittoresque habituel aux pages de Balzac, mais on doit s'étonner d'avoir vu tenir compte de ce roman au point de vue historique. Chose curieuse ! Balzac semble avoir pris lui-même le souci d'en démontrer les invraisemblances et les meilleures armes pour détruire son conte sont celles-là qu'il nous fournit.
Dans le récit, le prêtre s'appelle de MaroUes. On nous dit, et ces paroles sont placées dans la bouche de Sanson, qu'il 4 a miraculeusement échappé au massacre des Carmes ». Ce nom et cette date constituent deux points de repère précieux. En effet, nous possédons les Âlmanachs royaux jusqu'en 1792. Dans aucun d'eux
ne se trouve le nom de l'abbé de MaroUes. Supposonsle cependant attaché à un évêché de province, l'absence de nom peut en ce cas s'expliquer, quoi que les almanachs ne soient pas muets sur cet objet. Admettons l'oubli. Mais nous possédons les noms des quarante-quatre prêtres sauvés du massacre des Cannes auquel l'abbé deMarolles a«miraculeusementéchappé». Là encore le nom ne se retrouve point. Il ne se retrouve pas davantage dans la liste des prêtres détenus, car si l'abbé s'est échappé, c'est qu'il était prisonnier. Que conclure jusqu'à présent ? Que l'existence de l'abbé de MaroUes semble bien problématique. Cependant un curé de ce nom a existé. Ce n'est ni dans l'Âlmanach royal du temps, ni sur les listes des ecclésiastiques des Carmes que nous le trouvons, mais bien en un endroit où on ne s'attendait guère à le voir. C'est dans la liste des députés aux Etats-Généraux où l'élut le clergé du bailliage de Saint-Jean de Saint- Quentin, en 1789. Mab ici encore une cruelle désillusion nous attend pour le motif que voici : L'abbé C. £. F. MaroUes (ou de Maroles, on voit le nom écrit des deux manières) soUicita, en 1790, l'augmentation du traitement des curés de campagne et se trouva parmi les soixante députés ecclésiastiques qui prêtèrent serment à la tribune de l'Assemblée. L'abbé de MaroUes, du conte de Balzac, est un prêtre réfractaire et on y insiste particulièrement. Or, en 1791, on trouve l'abbé de MaroUes, celui des Etats-Généraux, évêque à Soissons, mais evêque constitutionnel. Pour achever cette courte biographie du personnage, disons que la Convention reçut, le 15 novembre 1793, ses lettres de prêtrise et sa démission. Il se maria et mourut deux années plus tard. Si nous l'avons suivi jusqu'ici, c'est uniquement pour épuiser toutes les preuves en faveur d' Une messe en 1793. Mais enfin, ce nom, Balzac l'a peut-être déguisé, travesti, caché sous la transparence, rebeUe en la matière, du pseudonyme. Cepen-
dant» à l'époque où paraissaient les Mémoires apocryphes de Sanson, .'qu'avait-on à craindre en divulguant ce nom ? Ne servait-il pas, au contraire, la cause de Sanson ? Si, comme le dit M. Lenôtre, le récit repose « sur un fonds de vérité », le nom de l'abbé qui célébra la messe du 22 janvier ne devait pas être inconnu à Balzac. Dans ce cas, pourquoi s'obstina-t-il à le déguiser sous celui de Marolles ? A tous ces points d'interrogation la réponse est facile : l'abbé de Marolles n'exista que dans la féconde imagination du romancier. Ceci établi, d'une façon indiscutable, croyons-nous, il nous reste à élucider la question de la messe. Ce n'est qu'une légende qui s'en va. Mais il y a plus.
Sanson a-t-il pu faire célébrer cette messe ?
Cela est possible. «Il était doux et pieux (!)♦, a-t-on dit. D'autre part, nous savons qu'il avait un directeur de conscience, le père Guillou (2). Mais a-t-il fait célébrer la messe ? Toute la question se résume en ceci. La fantaisie de Balzac nous permet d'ajouter peu de foi à son Episode sous la Terreur ; force nous est donc de rechercher dans d'autres documents la confirmation du fait. C'est la Biographie Universelle de Michaud jeune qui va nous renseigner, et elle le fait abondamment :
« Par ses dispositions testamentaires, Sanson voulut qu'une messe d'expiation fût dite à ses frais, tous les ans, le 21 janvier, pour le repos de l'âme de Louis XVI, et, tant qu'il a vécu, son fils et successeur a religieusement rempli ce désir, en chargeant de faire dire cette messe le curé de Saint-Laurent. Dans ces temps de révolution, on fut souvent obligé d'y procéder dans le silence et sans
(i) Michaud jeune, Biographie Universelle, art. Sanson.
(2) «Le Père Guillou m'a dit qu'il avait su directement par le vieux Sanson avec lequel il avait tous les ans des rapports de conscience... » Souvenirs de la marquise de Créquy (de 17 10 à 1803), tome VIII, p. 128.
apprêts funéraires. On priait seulement pour le repos de rame de Louis, sans autre désignation. Cette pieuse cérémonie fut continuée jusqu'en 1840, tant que vécut le fils de l'exécuteur, auquel le présent article est consacré » (i).
A cela des documents irréfutables viennent opposer leur démenti : les registres de la paroisse de Saint- Laurent. Aucun d'eux ne porte la mention d'une semblable fondation. M. Lenôtre signale la chose sans s'y arrêter. Elle a pourtant son importance puisqu'elle infirme, définitivement, la légende de la messe de Sanson qu'il tient pour un fait certain.
C'est imaginer au bourreau une sensibilité qu'il n'eut certes pas, car il n'en exécuta pas moins la Reine et Madame Elisabeth. Qui l'empêchait, après la messe du faubourg Saint-Martin (2), de faire dire celle pour Marie- Antoinette ? On ne comprend pas très bien ce Sanson pleurant la monarchie qu'il exécutait. On peut aimer l'antithèse. La logique se refuse a admettre
celle-là. D'ailleurs, qui obligeait Sanson à accomplir une tâche qui lui répugnait ? Mais c'est déjà trop insister sur un sujet dont la naïveté n'aura pas échappé à nos lecteurs.
(i) Henry Sanson. né à Paris le 24 décembre 1767, mort le 18 août 1840.
(2) Et non Faubourg Saint-Denis, comme l'écrit, par erreur, M. Lbnotre. La Guillotine, etc.. p. 373.
C'est à Texécution de Louis XVI, que le sensible Michaud attribue la mort de Sanson qu'il fait décéder en 1793, quelques mois après le 21 janvier. A ce touchant tableau d'un exécuteur suivant de près sa victime dans la tombe, il n'y a qu'une ombre : c'est qu'il est inexact en tous points, comme d'ailleurs la plupart des détails fournis par Michaud.
Charles-Henry Sanson ne cessa d'exécuter qu'en l'an III, époque à laquelle il donna sa démission (13 fructidor- 30 août 1795). Pendant onze années, dans l'ombre et le silence, avec ses tragiques souvenirs, il vécut. Autour de lui étaient tombés les derniers conventionnels. Brumaire terrassait les jacobins. Le Consulat sonna dans le cuivre ses conquêtes. La République fut étranglée. L'exécuteur de Louis XVI vit un nouveau maître prendre possession de ces Tuileries où, ^ jadis, il allait percevoir le prix du sang. Enfin, au lendemain des fracas des Te Deutn de Paris et des tonnerres d'Austerlitz, le vieux Sanson mourut. Cette mort passa inaperçue. Un modeste cortège le mena au cimetière du Nord, sur la butte Montmartre, près de l'endroit où ses fiançailles s'étaient faites avec la fille du maraîcher, Marie- Anne- Juguier. La dalle funèbre (i) loua le grand bourreau :