‹ La guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la révolution, d'après des documents inédits tirés des archives de l'étatChapitre 24 sur 27 · TENTATIVE DE RÉHABILITATION · texte numérisé non relu

TENTATIVE DE RÉHABILITATION

furent élus quelque chose dans la garde nationale ; plusieurs de leurs confrères des provinces firent partie des assemblées électorales ; mais, ainsi que l'avait dit V Encyclopédie, le préjugé qui tenait ces malheureux à l'écart avait de trop profondes racines pour que la Révolution, qui détruisit tant de vieilles idées, pût seulement entamer cellelà. Quelques égalitaires forcenés firent preuve à l'égard du bourreau de certaine fraternité de commande ; mais l'insurmontable répulsion persistait, et l'on peut affirmer que la Révolution ne fit que la renforcer et rendre plus odieuse la personnalité de l'exécuteur.

Tant qu'il ne s'agissait, en effet, principalement dans les petites villes où tout le monde se connaît, que de coudoyer un homme dont la famille était, depuis des siècles, fixée dans le pays, et qu'on n'avait jamais vu remplir son office qu'à l'égard des malfaiteurs ou des brigands avérés, on comprend que le préjugé fut quelque peu modéré ; et puis, il y avait dans l'ancienne France un endroit où tous les hommes étaient frères ; c'était l'Église. En quelques villes, le bourreau y avait bien banc à part, mais enfin il y venait ; on l'y voyait à toutes les fêtes ; on l'y rencontrait tous les dimanches, et il était bien difficile que la répulsion ne s'émoussât point à cette habitude.

Mais, lorsque le bourreau ne fut plus, à la suite du décret de 1793, qu'un étranger ver».u d'une province éloignée, à la suite d'un proconsul quelo/^^nque, débarquant avec la guillotine pour exé-

cuter les jugements d'un tribuna? politique ; lorsqu'on ne le considéra plus que comme l'odieux instrument d'un pouvoir abliorré, les populations terrorisées sentiren sedoubler la répulsion instinctive qu'un i'3J fonctionnaire inspiraii déjà lorsqu'il n'était que rmstrument légal de la justice ; et cette répulsion se transforma en une insurmontable horreur, quanc l'exécuteur de\mt ie complice — passif, c'est vrai — de la mor de tant d'innocents, et tint le principal rôle dans ie drame qui se jouait. On peut dire que c'est l'échafaud révolutionnaire qui gâta complètement le métier de bourreau.

Tant que dura la Terreur, on resta muet ; mais, dès qu'on osa élever la voix, ce fut de toutes parts un concert de réclamations et de plaintes. 11 fallut bien reconnaître que le préjugé, endormi pendant quelques mois, se réveillait plus vivace que jamais. L'un des exécuteurs l'avouait lui-même en termes

discrets : « Vous ne vous le dissimulez pas,

législateurs, l'esprit public n'est pas partout à la hauteur des principes, et déjà j'ai éprouvé que je serais U victime d'un reste de préjugé que la philosophie n'a pas entièrement déraciné Vous ne

voudrez pas que je souffre d'avoir embrassé une carrière attachée aux institutions sociales, et de

laquelle cependant il n'est pas encore permis de Èortir avec une entière sécurité *. »

Un autre, le citoyen Desfourneaux, de l'Indre, exposait ainsi sa situation :

« 6 prairial an V.

« Forcé de transférer son domicile à Châteauroux, Tcxécuteur Deffourneau présente les observations suivantes :

« Fixé depuis longtemps à Tssoul m oii il a sa famille et sa maison, unique soutien d'une mère et de plusieurs sœurs qui ne peuvent se déterminer à quitter un pays où une longue habitude a adouci à leur égard la rigueur du préjugé qui les proscrit, il sera aussi douloureux que ruineux pour lui de tout quitter pour venir habiter le chef-lieu. La difficulté de trouver un logement et le prix excessif que la cupidité met au sacrifice du préjugé, lui rendent encore ce déplacement plus pénible 2. »

L'exécuteur de la Corse était plus malheureux encore; aussi eherche-t-il à attendrir le Ministre par l'envoi d'un petit cadeau :

* Lettre de Bourcier à la Convention nationale. Archives natèôt^ nales : WB».

2 Archives nationales: BB^

« Citoyen ministre,

« J'ai l'honneur de vous faire passer un petit présent ^ dont la chose est très rare en France, et j'espère qu'il sera à votre gré ; elle n'est pas de conséquence, mais c'est pour faire voir le fruit que produit l'isle où je suis, et c'est tout ce que je vous peut faire passer pour une rareté.

« Citoyen ministre, vous saurez que j'ai une femme et une petite famille asséc nombreuse, dont la cherté de l'isle de Corse me met presque hors d'état de pouvoir donner du pain à ma petite famille. J'y suis très malheureux, vu qu'on ne cherche qu'à me détruire 2. »

Il y avait cependant, au nombre de ces malheu reux parias, quelques naïfs retardataires qui croyant encore être aux beaux jours de l'Assemblée de 1789, rêvaient l'extinction de tous ces préjugés. La lettre suivante en est une preuve :

« Au citoyen Lambrecht, ministre de la Justice « Pétition du citoyen Charles-Louis Jouenne, l'aîné, exécuteur des jugements criminels. Son objet est d'obtenir :

1 Ea marge, se trouve cette mentioa: Cq qu'il annonce n'est pas joint à la lettre.

8 Archives nationales : BB>.

« l' Votre décision sur ce que l'on veut le charger, par les dernières réquisitions du substitut du commissaire du pouvoir exécutif, de l'obligation de raser la tête des condamnés aux fers avant d'être exposés^, ce qu'il n'a jamais fait (cet acte étant une mesure de police) n'y même ne pourrait faire sans danger, si contre la justice qu'il réclame de vous, citoyen ministre, on l'y astreignait à couper les cheveux ou raser les condamnés ;

« 2" Une autre décision sur la place qu'il doit tenir aux décadi et autres fêtes, lorsque le tribunal criminel y est appelé, vu que s'y étant placé près du substitut du commissaire du pouvoir exécutif, il fut renvoyé à côté de l'accusateur public et de là avec les huissiers qui ne s'y trouvent plus et semblent avoir préféré de prendre les armes au corps des grenadiers dont ils sont membres. De ces difficultés il en résulte qu'il ne s'y est plus présenté, ce qui l'a fait noter d'aristocrate, objet démenti par ses principes, et même par sa conduite dans les exécutions du dernier supplice qu'il ne termine jamais sans le cri de : « Vive la République, voilà encore des scélérats de moins, »

* On rasait les condamnés aux fers afin d'éviter qu'ils se couvrissent le visage avec leurs diâveux pendant l'exposition sur féchafaud.

«( Daignez, citoyen Ministre, accorder une réponse favorable aux justes réclamations de l'exposant. Elle deviendra la récompense de son zèle et de son exactitude dans l'exercice de ses pénibles fonctions depuis 35 années.

19 germinal an VI.

JouENNE, l'aîné ^ »

Dans certaines villes du Midi de la France, la situation était plus intenable encore. Le 16 thermidor an VII, l'exécuteur du Var se plaint du refus que font les perruquiers de cette commune de le raser. Cet individu n'ose plus se montrer en public et fait dire aux magistrats qu'il ne procéderait à l'exécution des jugements qu'autant qu'ils auraient pourvu à sa juste réclamation.

Et le 15 pluviôse an XI, celui de Grenoble suppliait qu'on vint à son secours, l'existence lui étant devenue impossible.

« Citoyen ministre, écrivait-il, ma peine est inexprimable, il me faudrait une plume de sang pour l'appressier. Permettez-moi seulement, cher citoyen, de vous détaillier en peu de mots, commant mes malheurs se sont succédé depuis près de sept années.

* Archives nationales : 6B*.

« Je suis fils de feu Desmorets exécuteur des jugements criminels de Vilry-le-François, mes sentiments opposés aux siens me firent prendre le partie d'apprendre l'état de faire des bananmetier^^ je parvins à établir une petite fabrique, et ayant épousé la fille de l'exécuteur de Metz, je passais des jours heureux, et en vivant du fruit de mes travaux, j'élevais une famille nombreuse ; la Révolution vint et mon fils aine, pour se soustraire à la réquisition, écrivit à mon insu à l'exécuteur de Besançon pour être son aide, il y fut et bientôt après j'appris qu'il était à Paris chez l'exécuteur Cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre, et bientôt mes amis et les marchands avec les quels je commersais me firent de vive reproche ; le ministre de la justice de ce temps (votre prédissesseur), étant informé que j'étais fils d'exécuteur me commissionna pour Grenoble, j'y obéi sans résistance, et le commissaire du pouvoir exécutif de ce temps ne m'ayant accordé qu'un delait de huit jours, je ne pus tirer partie de ce que j'avais gagné à la sueur de mon front. Je vendais donc mes métiers et mon coton en assignats et à grande perte, quand à ma maison, les fonds sont encore en assignats chez le notaire et par conséquent perdus pour

* Passementier;

moi. /i rivant à Grenoble, je fus placé dans une mais j. ysoUée à près d'une lieue de la ville, et comme les exécuteurs de ce pays avant mon installatian étaient des criminels que les juges tiraient des cachots pour exercer ces fonctions, je suis regardé comme un triste individu. Ce qui ogmante encor à mon égard ce terrible préjugé, c'est qu'arrivant à Grenoble avec ma commission, l'accusateur public venait d'installer deux scélérats, un condamné aux fers et l'autre à la déportation et ils étaient dans la malheureuse maison que j'habite, me voilà donc confondu avec ce qu'il y a de plus ville, et depuis ce temps insultée, méprisée et sans cesse menacée je suis continuellement dans la craiiito et mes pleurs arrose ma nourriture.

« De grâce, cher citoyen ministre, ayez pitié de moi ; je ne puis plus résister dans ce monstrueux pays, outre ma peine j'ai celle que ma pention ne peut suffire pour mes besoins les plus hurgent ; ceux qui me vande ou à ma famille les choses indispensables à la vie se croient en droit de me ransonner de la belle manière et ce nait encor que par grâce dise-t-ilset par commisération qu'ils nous vendent, a ciel! »

Les plaintes étaient ordinairement moine élo-

quentes; l'un des Vermeil, de Cambrai, accusait ainsi de son triste sort le préjugé, ce terrible préjugé, qui prend sous la plume de ces malheureux, les proportions d'un épouvantail.

« N'ayant pas eu le bonheur d'apprendre aucun métier, parce que les préjugés qui ont de tout temps fait exercer ceux de son état, comme si ses enfants devaient être la victime de ce que le destin les a fait naître dans une famille d'exécuteurs et qu'après la mort de leur père on les forçait d'exercer, parce que les dits préjugés ont toujours empêché les parents de donner à leurs enfants l'éducation nécessaire et qu'ils n'auraient été reçus nulle part. Le dit exposant sans éducation et qui ne s'occupait qu'à exercer son état ne connaissait pas cette loi... Il a été forcé, faute d'emploi, de vendre ses meubles.

« La place est depuis cent ans dans sa famille. Doit-il périr de ml sûre et ne souffre-t-il pas déjà assez de l'erreur des préjugés* ?... »

Et un autre, un philosophe, un résigné, vantait ainsi ses petits talents :

« Il est, en effet, de cet emploi comme de tous

* Archives lutiouâieâ ; BB*.

tES ''^:Rî^s 349

les autres, il demande qu'on s'y oITre préparé à l'avance; et c'est cette aptitude dont plusieurs années d'emploi fouv.'aissent une sûre garantie. Le préjugé (îubhc ne permet plus de retour vers une autre profession après des essais dans celle-ci (2 floréal an 9). »

L'exclusion qui frappait les exécuteurs, la situation qui leur était faite n'étaient point sans inquiéter l autorité judiciaire ; mais on n'était plus à l'époque où le pouvoir croyait, à l'aide d'un simple décret, mettre à néant un sentiment qui tenait au fond même de la nature humaine. Que faire? Quelle mesure opposer à cet ostracisme?

On consulta Sanson, et celui-ci, qui, par son âge et sa situation, était en quelque sorte le patriarche, le syndic de tous les bourreaux de France, consentit à donner son avis. Il rédigea une note qu'il intitula pompeusement:

« Précis sur la situation des exécuteurs criminels des différents départements de la République, surtout pour ceux du midy et de l'intérieur à 60 lieues à la ronde.

« Pourquoi les exécuteurs ne peuvent rester aux places des départements du midy.

« De tout temps les places d'exécuteur dans le

midy n'étaient que de simples commissions. Les villes où il y en avait les pnyait, et le plus fort traitement était de 350 l. Ces exécuteurs n'avaient point de lettres de provision ; eu conséquence, ils n'avaient point de traitement du Gouvernement. Ces places ne pouvaient être occapées que par des gens sans avcii, et très souvent ne l'étaient pas. Alors les magistrats supérieurs étaient obligés de commettre un condamné la plus part du temps pour exécuter les autres. On sent bien que toute la force du préjugé était bien méritée. Très souvent on était obligé de sévir contre ce môme homme pour de nouveaux forfaits. Ces gens logés hors des villes, dans des masures abominables, n'osaient entrer dans les villes que pour exécuter, et encore fallait-il les faire escorter pour leur sûreté. Personne d'honnête ne voulait prendre un poste de cette nature, où il n'y avait ni traitement ni sûreté de la vie.

« Depuis la Révolution et notamment depuis la loi du 13 juin 1793, v. s. *, qui leur donna 2,400 livres d'appointements plusieurs ont tenté d'aller occuper ces places, mais plusieurs ont été tués, d'autres estropiés, les boulangers ne voulant pas qu'ils entrent dans leur boutique pour avoir du pain, et,

> Vieux styler.

de fait, un marchand qui leur vendait n'aurait jamais de pratique.

« Voil^ ce que plusieurs qui ont tenté d'y aller ont essuyés, il ne voyait même pas espoir que le préjugé diminue. Aussi les nominations faites pour ce pays ne trouveront jamais que des gens qui ne pourront y résister. Il ne reste plus que les places aux environs de Paris, environ 60 lieues oii il sera possible de résister. Si encore on y nomme d'honnêtes gens. Car ces places sont sans préjugés parce que ce sont les anciens exécuteurs qui y sont restés. Il ne faut qu'un individu malhonnête pour ramener le préjugé et faire abandonner la place aux honnêtes gens.

« L'exemple est très frappant à Reims. Cette ville avait un exécuteur qui y était très considéré. Depuis qu'il a été supprimé par la loi du 13 juin 1793 celui de Ghâlons y vient pour exécuter les jugements. Il est obligé de loger à la prison et d'avoir de l'escorte pour ne pas être maltraité.

« Paris, le 28 Thermidor an 6.

Sanson *. Q

Ce que Sanson ne dit pas, c'est que les exécuteurs n'étaient point toujours des gens recommandables ;

* archives n&tionadet : BB'.

lui-même avait un frère, exerçant dans l'Hérault, et dont les autorités avaient quelque peu à se plaindre :

« L'exécuteur du département de l'Hérault est un nommé Sanson, ivrogne actuellement moribond dans son lit, tandis que plusieurs jugements de mort sont actuellement pendants. Ce Sanson ne se gêne pas moins pourboire le jour des exécutions; il y marche en chancelant. Et il n'y a pas longtemps qu'il massacra un patient au lieu de l'exécuter, n a été obligé d'appeler auprès de lui, pour "aider et le remplacer, son prédécesseur Berger révoqué jadis pour incapacité *. »

r'autres, bien que fonctionnant depuis de longues années avant la Révolution, mais connaissant mal le maniement de la nouvelle machine, étaient notés d'inexpérience et d'éiourderie. Le commissaire national près le tribunal du district de Montde-Marsan écrivait, le 1" fructidor an H, à la Commission des administrations civiles, police et tribunaux :

« Le nommé Soulié était condamné à mort pour crime d'assassinat. Je l'ai fait exécuter le même jour (le 21 de ce mois).

* Archiyes nationales: BB* SI.

«Vous avez été trompés, citoyens, sur le compte de Jean-Loiûs Hébert, lorsque vous lui avez délivre une commission d'exécuteur pour le département des Landes. Il a paru absolument inexpérimenté, et il a totalement manqué l'exécution de manière à soulever d'horreur tous les assistants. Je dois même vous observer que J.-L. Hébert n'a d'autre aide qu'un enfant qui, par son étourderie, a failli causer un accident et casser le bras à l'exécuteur lui-même. »

A Garpentras, l'échafaud n'était pas mieux servi. Le 30 nivôse an VII, Berger, exécuteur de Vaucluse, est mis en prison pour avoir attaché un cadavre à an tombereau après l'avoir supplicié et l'avoir traîné par terre jusqu'au lieu de sa sépulture.

« Berger avait bu le matin même pour 12 francs d'eau-de-vie et de liqueur ; il n'avait pas approché le tombereau assez près de l'échafaud.

« Le corps du troisième condamné, qui était très puissant, tombe par terre, et l'exécuteur, qui n'a point d'aide, n'a pu relever le cadavre et l'a attaché au tombereau pour le conduire au cimetière. Le jour même de cette exécution, après avoir fait subir le supplice aux trois condamnés, Berger a

crié, à hautfi voix: « Que ceux des aristocrates qui veulent que je leur en fasse autant approchent ! » « Personne n'est chargé à Garpentras de venir prendre les corps à l'échafaud. L'exécuteur fait tout lui-même. Berger se montre ordinairement porteur de deux pistolets, qu'en dehors de la ville il décharge en criant des propos contre les aristocrates».

l'échafadd déconsidéré

D'ailleurs, dès que la Terreur fut passée, lea malheureux exécuteurs qui, à part quelques exceptions, n'en avaient été que les instruments impassibles et souvent attristés, furent englobés très naturellement dans le sentiment d'indignation et d'horreur qui souleva le pays tout entier. Le préjugé, loin de s'affaiblir, reparut plus fort et plus impérieux que jamais. Si l'on en doutait, qu'on lise cette lettre écrite, le 7 ventôse an III, par le Comité révolutionnaire d'Avignon à celui d'Orange, au sujet de cet Antoine Paquet, qui avait exercé en cette ville, pendant la Terreur, les fonctions de vengeur du peuple. Le temps n'est plus où le bourreau dînait à la table des représentants et avait la prétention d'être un personnage.

« Le 7 ventôse an III.

« Le Comité révolutionnaire d'Avignon à celui d'Orange.

« Citoyens collègues, l'être le plus vil, le plus infâme qui ait jamais souillé la surface de la terre, empoisonne encore votre commune de son souffle impur. Vous jugerez facilement que nous voulons parler du nommé Antoine Paquet, ci-devantbouchcr de chair humaine, qui tenait son étau à la place de la Justice d'Orange. Extraordinairement qu'un scélérat qui doit suer le sang par tous les pores respire encore, nous venons de découvrir un mandat d'arrêt contre lui, que vous trouverez ci-inclus, ainsi que la dénonciation qui nous a été faite et qui ne contient qu'une esquisse des actions les plus barbares et les plus atroces qui aient jamais pu être commises par un mortel. Nous nous flattons que vous voudrez bien prendre à son égard les mesures qu'il est bien étonnant qu'on n'ait pas adoptées plutôt envers cet anthropophage.

Salut et fraternité. »

Et, peu à peu, rindifi"érenceque le public avait jusqu'alors témoignée pour les exécutions capitales se changea en une horreur instinctive ; od

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ne trouva plus de gens prêts, comme autrefois, à prêter leur concours à l'exécuteur. Sanson luimême, à Paris, ne pouvait plus se procurer de charrettes à moins d'un prix exorbitant.

« A Paris, ce 18 prairial an III de la République française une et indivisible.

« Egalité.

« Au citoyen président de la Commission militaire établie à Paris par la loi du 4 prairi dan que dessus.

« Citoyen président,

« Le citoj'^en Sanson, exécuteur des jugements criminels du département de Paris a l'honneur de vous observer que, depuis le 5 du courant, les différentes heures auxquelles se fait l'exécution de vos jugements et la promptitude qu'il faut mettre à l'exécution a nécessité deux voitures en permanence pour être toujours prêt à répondre à vos ordres. Le citoyen Sanson voulant payer ses voituriers, a été bien étonné qu'ils lui demandent chacun par jour cent livres. Ce qui fait, pour deux, deux cents livres. Le citoyen Sanson avant de payer a pris des renseignements sur la demande de ces voituriers. Ayant trouvé le prix conforme par-

tout ; il a jugé à propos de vous donner avis de cette dépense pour être par vous autori'^é, soit à payer, soit à garder les dites voitures en permanence au prix convenu.

« Le citoyen Sanson désirait aussi savoir si ce sera la Commission qui payera ses frais ou si ce sera le département. Dans le cas où ce serait le département, il vous prie, citoyen président, de vouloir bien Tauloriser par un ordre au payement des voitures que l'on réclame d'autre part. Le citoyen Sanson,

Exécuteur des jugements criminels de la ville et du département de Paris. »

H ne se trouve plus de barbier pour raser, comme autrefois, les condamnés aux fers sur l'échafaud même; le citoyen Ferey, exécuteur à Melun, écrit, en Fan V, au ministre de la Justice qu'il exécutera l'ordre de raser et d'attacher un boulet au pied des condamnés au fer. mais il ne voit pas la nécessité de faire cette opération sur l'échafaud. « Le motif qui dirige l'observation que j'ai Thonneur de vous faire, ajoute-t-il, est que, ne sachant point raser, je ne trouverai aucun perruquier qui voulût le faire sur l'échafaud, tandis que aucun ne se refusera de raser un condamné dans la prison. »

l'échafaud déconsidéré 359

C'est alors que la guillotine commence à se cacher: dans bien des villes, on ne la dresse plus sur la place centrale ; on la relègue, lorsqu'on a besoin d'elle, surles remparts, à l'extrémité des fauLoargs, dans les endroits déserts et écartés. A Laon, le charpentier chargé de dresser l'échafaud — l'un de ceux qui consentent encore à prêter leur concours aux exécutions, car à Ancenis, à Saint-Quentin, on n'en trouve plus — se plaint d'être dans l'impossibilité de mener à bien son travail.

« Citoyen,

« Le citoyen Luzurier, charpentier à Laon, vous expose qu'après avoir montée la guilliotine dans une endroit très abominable ou longt ne peut pas abitée et davoire estée obligée dalere trouvère la municipalitée plusieur fois pour fair nettoyère la plas chaque fois que l'on nen na besoin dautant plus quile faudroit que cette plase soi netoyée quille ni eu aucune ordure et que se ordure apartienne au boueur de la ville que longt a déjc sommée de le retirere parce que cette plase ne doit pas être pour maitre les ordure surtout que je ni peu pas posera la guillotine daplon estent posée dans la boue et si cette plase estait netoyée Ion ni plas-

serait quatre pierres de niveaux ^ pour pouvoir posée mon ouvrage de niveaux, la dernière il était impossible de pouvoir abordé et qui la falue déchargée le bois dans le chemin cepourquoy je suplie le citoyen commissaire de preser la municipalité de fair enlever la ditte ordure par ceux qui le apartientc en quoy je serée obligée de remercier... »

Enfin le préjugé — ce préjugé que la philosophie a été impuissante à détruire — s'est réveillé si vivace, qu'il se trouve en 1806 un préfet, celui des Landes, pour proposer au grand juge une mesure que n'avait point mise en usage le moyen âge luimême.

« Monseigneur, écrit-il, on avait autrefois senti la nécessité de distinguer, dans la société, les hommes qui se livraient à la profession d'exécuteurs des condamnations criminelles. Les temps de désordre ont pu suspendre un moment cette mesure utile, mais n'ont jamais pu détruire les motifs trop légi-

1 C'est a ce Luzuricr que reviendrait donc la première idée de ces cinq pierres — symboliques, pourrait-on diriif car elles ne servent plus à rien — que l'on montre aujourd'hui enchâssées dans le pavO delà place de la Roquette. A l'époque de la Commune, ces cinq pierres disparurent. On les retrouva chez un fonctionnaire d'alors, qui avoua les avoir dérobées dans l'intention de les vendre pour un bon prix à quelque Anglais collectionneur. Elles furent remises aussitôt à la place qu'elles occupent encore.

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limes qui l'avaient dictée. Dans quelques provinces \ on avait adopté comnae le meilleur moyen un uniforme tellement marquant qu'il ne laissait aucune part à la méprise et rassurait les honnêtes gens. Plus que jamais il est utile de faire revivre ces anciens usages. Nous en avons dans ce département la triste preuve : l'individu employé h la Cour criminelle de Dax, insolent par caractère, barbare par l'habitude des spectacles les plus effrayants, affecte de profiter de l'ignorance des étrangers qui ne le connaissent pas ou de surprendre les personnes qui savent ce qu'il est; il cherche toutes les occasions de présenter au milieu des rues la main aux dames, d'offrir des renseignements aux personnes qu'il croit étrangères ; d'aller dans les cafés, les spectacles, les bals et autres lieux publics ; de se mêler dans les jeux, dans les fêtes qu'il est bien sûr de troubler par sa seule présence. »

1 Je n'ai trouvé nulle part trace de l'obligation imposée à l'exécuteur de porter un costume spécial, en France du moins ; car, en Espagne, il fut pendant un temps ordonné aux iourreaux de faire peindre leur maison en rouge et de ne sortir dans les rues qufc revêtus d'une sorte délivrée consistant en un vêteioent sur lequel était brodée une potence. Le gouvernement révolutionnaire songea, un instant, à gratifier d'un costume ses exécuteurs des jugements criminels. David fut chargé d'en donner le croquis, et il composa un accoutrement imité de l'antique — naturellement — qui a été publié.

Celui-ci appartient à la variété, extrêmement rare, des bourreaux facétieux; on pourrait y classer aussi, à l'époque actuelle, le fameux Krauss, qui, tout récemment encore, était exécuteur à Berlin. Ce Krauss, un colosse, vigoureux et adroit, qualités indispensables pour exercer l'emploi en Allemagne, où la guillotine n'est pas encore en usage, était un bellâtre dont raffolaient les jolies Berlinoises. La névrose, on le voit, ne fait point qu'à Paris ses ravages. Les bonnes fortunes de Krauss ne se comptaient plus, assure-t-on. L'une de ses conquêt&s se plaignit-elle de ses procédés ? Fit-il couronner sa flamme par une beauté trop en vue ou pas assez mûre? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il y eut scandale et le bourreau-adonis fut révoqué. Il sollicita une pension ; le gouvernement fit la sourde oreille ; il allégua qu'il était sans fortune et qu'il ne connaissait aucun métier; l'autorité ne répondit pas. Krauss alors se tint coi. Il méditait un bon tour. Un jour l'affiche d'un caféconcert annonçait les débuts d'un chanteur comique de grand talent qui n'était autre que Krauss, i'exbourreau. Tout Berlin courut l'entendre ; mais cette facétie ne fut pas du goût de la police, qui interdit cette scandaleuse exhibition.

Krauss ne se découragea pas ; il fonda un débit

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