L'HOMME NÉCESSAIRE
missaire des Administrations civiles, police et tribunaux.
« Citoyen, l'exécuteur domicilié à Toul que la Commission envoie dans le Gard ne trouvera pas ici une place vacante, attendu que, depuis le 1" frimaire, Dominique Vachnle, Génois de nation, en remplit les fonctions avec une activité et
une dextérité surpreaaî^tes N'importe, lorsque
le nouveau sera arrivé, nous le garderons jusqu'à nouvel ordre... Depuis ma dernière, dix-sept conspirateurs ont expié leurs forfaits. Voilà donc déjà quarante-deux contre -révolutionnaires de raccourcis; il y en a encore; mais nous les tenons, et leur dernière heure n'est pas bien éloignée.
Salut et fraternité.
MiCHAUD (ou MiNARD?).»
D'ailleurs, l'exécuteur de Toul annoncé ne se présenta point ; il se nommait Laurent Piècler ; ses ancêtres exerçaient depuis plus de cent ans en Lorraine, ce qui l'avait si fort attaché à ce pays qu'il ne consentit point à s'expatrier: il refusa. Ou le retrouve exécuteur à Auxerre, en 1806.
Puisque le nom du Génois Dominique Vachale se présente, donnons de cet intrus une brève silhouette : il avait, à Nîmes, une sorte de réputa-
tion pour son flegme et sa belle tenue ; on le rencontrait souvent se promenant par la ville : c'était un homme de taille moyenne, coiffé d'un énorme tricorne, habit de garde national, avec de petites épaulettes, des culottes de peau jaune, guêtres nouées jusqu'aux genoux, un sabre sous le bras, le tout rougi par d'énormes taches de sangi. Les enfants le suivaient de loin dans les rues. Gomme personne n'avait voulu le loger, il habitait au tribunal même dans les chambres hautes du palais de justice ^. Après la Terreur, il disparut, et sans doute changea-t-il de nom, car on perd sa trace.
De Bourg, l'accusateur public Bataillard adressait en ces termes ses doléances au ministre:
« Bourg régénéré, le 13 pluviôse an deux.
M J'attends toujours que tu veuilles bien
m'adresser un exécuteur des jugements criminels pour ce département. Ceux des départements voisins sont tellement occupés qu'il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de les obtenir pour faire les exécutions dans celui-ci.
Bataillard, »
* Documents officiels pour servir à l'histoire de la Terreur a Nîmes.
» Archives nationales ; BB^ 207. Lettre du 9 fructidor an lil.
l'homme nécessaire 57
Et ron devine, dans cette courte supplique, une pointe d'envie contre ces départements où le bourreau est n occupé Allusion transparente à
celui de Lyon, auquel la Terreur donnait tant de besogne que « l'exécuteur de l'Isère est parti avec permission pour Commune-Affranchie, afin d'y aider son frère que la rapidité des opérations de la Commission fatigue extraordinairement * ».
Il est assez connu que la situation se prolongea longtemps à Lyon, si bien que l'exécuteur de l'Isère s'y fixa sans doute, et, le 4 prairial an II, l'accusateur public de Grenoble, privé depuis six mois de son collaborateur, écrivait :
« J'avais publié une invitation aux citoyens
qui voudraient devenir les vengeurs du crime, sans avoir pu réussir ; enfin, ces jours derniers, pressé de faire mettre à exécution un jugement à mort contre un distributeur de faux assignats, j'ai pris un parti que je n'approuve pas moi-même, mais qu'il m'était impossible de différer. C'est de profiter de la bonne volonté de deux individus condamnés, l'un à la peine de huit années de fer pour crime de faux, l'autre à un court emprisonnement par la police correctionnelle *.
* 24 pluviôse an II. — Archives nationales : BB^ 206.
. Ces deux hommes s'appelaient l'un François Pache, natif du
« J'ai éprouvé, citoyen, que le préjugé qui frappait les exécuteurs des jugements criminels était encore assez fort enraciné dans ce pays, et que je ne pouvais pas espérer de trouver un honnête citoyen qui voulût accepter les fonctions. »
A Ghambéry la situation est la même.
« Chambéry, 17 prairial an 2.
« Le tribunal criminel fait, chaque jour,
subir à des coupables la peine due à leurs crimes, et l'on est obligé de recourir aux départements voisins pour mettre à exécution ses jugements. Les frais de transport des exécuteurs coûtent beaucoup à la République ; nous t'invitons donc à prendre au plus tôt des dispositions pour envoyer dans ce département un exécuteur des hautes œuvres. La prompte punition du coupable intimide les malveillants, et elle ne doit jamais mieux s'effectuer qu'au moment où la justice, la probité et les vertus sont à l'ordre du jour *.
« Le Président du Directoire du département.
Grand. »
département du Mont-Blanc, l'autre, Joseph Porte, Italien. Le premier fut nommé exécuteur, et le second, aide. * Archives nationales: BB^âO?.
l'homme nécessaire 50
Et lorsque, deux mois après, on annonce de Paris au tribunal du Mont-Blanc l'envoi d'un exécuteur en titre, l'accusateur public remercie en des termes qui ne laissent aucun doute sur l'importance que les émissaires du Comité de Salut public attachaient à la collaboration du terrible acolyte dont l'arrivée seule devait répandre la terreur dans toute la région :
« Chambéry, le 20 messidor an 2.
« L'accusateur public du département du Mont- Blanc apprend avec plaisir que le citoyen Laurent René * est nommé exécuteur au Mont-Blanc. Cette mesure évitera de grands frais de déplacement, car le département n'avait pas d'exécuteur, en même temps qu'elle redoublera l'épouvante des méchants. Je m'empresserai de présenter ce citoyen au tribunal ^...^
D'havré-Buisson. »
A Poitiers, Texécuteur Verdier avait, en 1793, donné sa démission, renonçant ainsi à des fonctions que ses pères exerçaient depuis le commencement
< Laurent Reine, et non René. Tl venait de Nancy où loa pèrt avait été mat tre des hautes œuvres avant la Révolution. ' Archives nationales : BB^ 217.
du siècle ^ A Dijon, le Directoire du département est réduit (fructidor an II) « à faire une affiche pour inviter ceux qui se croiraient capables d'être exécuteurs à se présenter ». Ce qu'apprenant, le Ministre « trouve la chose prématurée, la liste des exécuteurs ci-devant en titre n'étant pas épuisée, et promet d'envoyer dans la Gôte-d'Or un exécuteur dès que cela sera possible ^ ».
On pourrait multiplier ces citations: celles-là suffisent pour montrer, par la concordance de leurs dates, que la province ne fut régulièrement pourvue d'exécuteurs que dans les derniers jours de la Terreur. Presque partout le. zèle des commissaires avait suppléé à cette irrégularité ; l'activité des bourreaux les y aidait : Jouenne l'aîné, par exemple, qui travaillait en Normandie, se piquait d'une activité dont il se faisait un titre de recommandation :
« Caen, 8 nivôse an 2.
« Il y a des départements où des coupables existent par le manque d'un vengeur du peuple ; il n'en est
1 Archives nationales: V 540.
Archives nationales : BB3207. —La place de Dijon était vacante par la mort de l'exécuteur Cbefdeville.
l'homme Î4ÉGESSAIRE 61
pas de même dans les départements du Calvados et de la Manche; un jugement n'a jamais été retardé une seconde, j'ai pris la poste, j'ai fait aller la guillotine de même ^
JouENKE l'aîné. »
« Archives nationales : BB^ 206.