LES EXÉCUTEURS EN PROVINCE PENDANT LA TERREUR
t HOMME NÉCESSAIRE
Quels furent dans les provinces les instruments de la justice révolutionnaire? C'est là un point secondaire, il est vrai, de l'histoire de la Terreur, qui n'a jamais été étudié et dont le secret était resté jusqu'ici enseveli dans les cartons des Archives nationales. Sans doute, en cherchant à l'éclaircir, allons-nous tirer de l'oubli bien des noms et bien des faits qu'il serait préférable peutêtre de laisser dans l'ombre ; sans doute, des documents épars que nous allons essayer de grouper, ne résultera-t-il qu'une esquisse fort incomplète et sommaire ; cependant, cette rapide étude aura, du moins, le mérite d'ajouter quelques traits au
tableau, à peine ébauché encore, de la justice criminelle dans les départements, de novembre 1793 à juillet 1794.
Dans certaines grandes villes, autrefois siégea de Parlements ou résidences de Cours souveraines, et devenues, en 1790, chefs-lieux de départements, les exécuteurs en titre avant la Révolution étaient restés en exercice, assez peu régulièrement, il est vrai, puisqu'à la lettre du Décret du 13 juin 1793 il eût été juste qu'ils résiliassent leurs fonctions et attendissent que l'ordre du tableau dressé en exécution de ce Décret les répartît, suivant leur ancienneté, dans tous les départements.
Mais, comme la justice criminelle ne chômait pas, comme il y avait abondance de jugements à exécuter, ceux des tribunaux qui s'installèrent dans les villes où résidaient d'anciens maîtres des hautes œuvres se les attachèrent en qualité d'exécuteurs. Ainsi les Sanson demeurèrent à Paris ; le tribunal d'Arras conserva Pierre-Joseph Outerdebanck \ le ci-devant exécuteur aux ordres du Conseil d'Artois; à Angers, à Alençon, à Beauvais à Gaen, à Laon, au Mans, à Melun, à Metz, à
• Notons, une fois pour toutes, que nous ne tenons point compte de l'orthographe essentiellement variable des noms d'exéeuf«urg, «t que nous suivons les indications des pièces ofiiciellM..
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Nantes, à Strasbourg i, les anciens exécuteurs continuèrent leurs fonctions et guillotinèrent au nom de la République comme ils avaient pendu au nom du Roi : ceux-là furent les privilégiés.
Elles étaient rares, en effet, les villes que la division de la France en départements n'avait pas décapitalisées ; soixante chefs-lieux peut-être se trouvaient n'avoir point d'exécuteurs ; en revanche, Abbeville, Amboise, Boulogne, Calais, Cambrai, Chinon, Compiègne, Épernay, Étampes, ïssoudun, Loches, Longwy, Longuyon, Loudun, Mantes, Meaux, Montmédy, Neufchàteau, Noyon, Phalsbourg, Pontoise, Provins, Reims, Saint-Mihiel, Sarreguemines, Saarbourg, Saar-Louis, Saumur, Sedan, Soissons, Thionville, Toul, Vierzon, Vitryle-François, jadis sièges de juridictions, possédaient, à ce titre, im maître des hautes œuvres qui, par la nouvelle législation, se trouvait menacé ou de renoncer à ses fonctions, ou d'aller
• Voici les noms des exécuteurs qui exerçaient dans ws villes avant 1789 et qui y restèrent pendant la Révolution : à Angers, Filliaux, nommé en 1783 ; à Alençon, Jacques-Michel Boistard, nommé en 1774 ; à Beauvais, Berger ^1784); à Besançon, Claude- Antoine Chrestien (1774) ; à Caen, Charles-Louis Jouanne (1776) ; à Laon, François-Joseph Desmorets (1761) ; au Mans, Charles Jouanne (1767); à Melun, Nicolas-Lubin Jouanne (1788); à Metz, Oswald Barré (1784) ; à Nantes, Charles-François Ferey (1785) ; a Strasbourg, Georges-Fr«ôéric Maeigcst (?). Archives nationales ;
chercher du travail au loin, dans les départements du Midi, terreur de ces malheureux parias, dont la plupart, à force d'humilité et de patience, étaient parvenus à se faire accepter dans ces localités otj leurs ancêtres avaient exercé et où ils étaient nés eux-mêmes. Et nous ne parlons pas de ceux qui ne s'intitulaient modestement que rifleurs : ceux-là pullulaient dans le Nord et dans l'Est ; en certaine région, on l'a vu, chaque village avait le sien, et tous avaient pris place sur le fameux tableau, au même titre que leurs confrères des grandes villes, malgré leur inexpérience et leur incapacité ; c'était de l'égalité mal entendue.
Nous avons déjà dit quelles difficultés rencontra l'exécution du Décret du 13 juin. Les démissions arrivaient en masse au ministère, et, pourtant, les tribunaux criminels fonctionnaient activement, et les apôtres que le Comité de Salut public envoyait dans les départements avaient hâte de faire connaître à la province l'instrument qui faisait merveille à Paris. Gela donna lieu à certaines perles de correspondance administrative dont il faut noter quelques exemples.
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« Mende, 6 juin 1793.
m Citoyen, ministre de la justice,
« Depuis que le tribunal criminel du département de la Lozère siège à Florac, il y a jugé et condamné à mort sur ma poursuite cinquante-deux hommes pris les armes à la main par une des colonnes de l'armée qui était partie de Florac, comme ils allaient se joindre à la troupe de Ghanier. Ils n'ont pas été exécutés faulte d'exécuteur et de guillotine. Cet instrument fut caché iciàMende avant que la troupe de Ghanier s'emparât de la ville, et on l'a retrouvé, mais il n'est point employé parce qu'il n'y a pas d'exécuteur. Gependant une telle exécution agirait été d'un exemple très utile
dans ce département.
Dabzan, TAccusatour public de la Lozère. »
Barjavel, Taccusateur public du département de Vaucluse, avait bien, grâce à ses instances, obtenu de l'Administration la faveur d'une guillotine, mais il lui manquait un exécuteur, et il écrivait à son collègue du Gard la lettre suivante:
« Avignon, 30 brumairs an II (20 novembre), c Je te prie de me prêter pour quelques jours
l'exécuteur des jugements criminels de ton département ; j'ai écrit pour m'en procurer un en titre, mais, avant qu'il arrive, j'aurai des exécutions à faire. Dernièrement, faute d'exécuteur, j'ai été réduit à faire fusiller un ci-devant seigneur, aide de camp du traître Précy, dans Lyon, aujourd'hui Ville- Affranchie.
« Ça eût fait meilleur effet qu'il eût été guillotiné. Envoie-moi tout de suite cet homme nécessaire. Si tu n'en as pas dans ton département, fais-ncioi venir celui de l'Hérault le plus tôt possible. Il sera, suivant la loi, payé de ses frais de voyage, comme s'il conduisait la guillotine ; nous en avons une à notre usage*. »
L'accusateur public du Gard était, on le voit, plus favorisé que son collègue d'Avignon : il possédait V homme ?îécessaire ; même il estimait cette faveur à un si haut prix que l'assurance de l'envoi d'un exécuteur officiel semble avoir été une des douces satisfactions de sa carrière.
« 17 prairial an IL « L'accusateur public du Gard à Herman, com-
* L'échafaud était en permanence h Avignon sur la place de rilorloea.