‹ La guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la révolution, d'après des documents inédits tirés des archives de l'étatChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE III LES SANSON · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LES SANSON

Avant d'aborder l'histoire de l'homme qui tint à Paris, pendant toute la durée de la Révolution, le glaive de la loi, ou, du moins, avant de présenter les quelques rares documents que nous avons pu réunir à son sujet, il n'est pas sans intérêt de mentionner les travaux publiés à diverses époques sous le patronage de son nom sinistre. Les Mémoires du bourreau, le titre était tentant ; il a été exploité. Sans parler de quelques articles de journaux oii l'on a essayé de faire parler Sanson, plusieurs publications le concernent spécialement, et il n'est pas inutile peut-être d'en donner un rapide aperçu.

MÉMOIRES pour servir à l'histoire de la Révoluion française, par Sanson^ exécuteur des arrêts

criminels pendant la Révolution. - Paris, à la Librairie centrale, Palais-Royal, galerie d'Or^ léans, nM. — 1829, 2 vol. in-S».

Le bibliophile Jacob a raconté dans les Annales du Bibliophile de 1862 comment Balzac prit part à cette spéculation de librairie dont l'idée première lui appartiendrait et pour laquelle il avait même obtenu de Sanson l'autorisation de se servir de son nom. Toujours est-il que Balzac détacha de ses futures Scènes de la vie politique et de la vie militaire quelques pages qui devinrent l'introduction des Mémoires^ ainsi que divers chapitres intercalés tant bien que mal parmi ceux que Lhéritier (de l'Ain) avait fournis de son côté. Cette introduction sans titre dans la version primitive fut intitulée plus tard : Une messe en 1793... Afin de rattacher ce récit à ceux qui devaient suivre, Balzac supposait que Sanson confiait en mourant le manuscrit de ses mémoires au prêtre dont il avait entendu la messe le lendemain de la mort de Louis XVI. Le reste de l'ouvrage est une série de scènes épisodiques sans lien apparent entre elles, toiles que le récit des amours du fils du bourreau de Paris avec la fille du bourreau de Versailles, une anecdote sciitimeiiUie dont le dénouement est identique ù

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celui du mouchoir bleu d'Etienne Béquet, de prétendues conversations de Sanson avec les docteurs Gall et Guiilotin, des considérations statistiqnes et morales sur la peine de mort... La part de Lhérithlèr (de l'Ain) se fédiiit à quelques chapitres sur les aides du bourreau, sur l'attentat et le supplice de Damiens, sur l'assassinat de Marat, etc. Le bibliophile Jacob assure que Mame, éditeur de ce livre, arrachait à grand'peine quelques feuillets de copie aux deux collaborateurs : on le devinerait^ du testé, en parcourant ce livre décousu et disparate. Les Mémoires de Sanson, tirés, dit-on, à 4,500 exemplaires, n'eurent aucun succès. Mame en céda le solde à Boulland qui les remit en circulation sans parvenir à leur a^- urer la vogue.

MÉMOIRES de l'exécuteur des hautes œuvres, pour servir à l'histoire de Paris pendant le règne de la Terreur, Publiés par M. A. Grégoire. — Paris, chez les principaux libraires. 1830, in-8°.

Simple recueil d'anecdotes empruntées à toutes les relations contemporaines, et mises en dialogue entre l'exécuteur, ses enfants ou ses aides.

Sept générations d'exécuteurs, 1688-1817. — MÉ' MOIRES des Sanson, mis en ordrCj rédigés et

publiés par H. Sanson, ancien exécuteur des hautes œuvres de la cour de Paris. 6 volumes iii-8% 1863.

Ces fameux mémoires ae Sanson restent, jusqu'à présent, de tous les ouvrages publiés sur l'exercice de la justice criminelle en France, le plus populaire, et nous dirions le plus documenté si l'on pouvait se servir de cette expression pour un livre absolument apocryphe.

C'était en 1860 ; un M. Dupray de la Mahérie, un homme à l'esprit hardi, voire même aventureux, s'était imaginé d'acquérir une imprimerie dans les environs du bazar Bonne-Nouvelle. Ce Dupray était un novateur. Il s'imaginait qu'il allait révolutionner la typographie et la librairie. Il avait associé ses ouvriers aux bénéfices, générosité fort illusoire d'ailleurs ; de temps en temps, il paraissait à une galerie qui faisait le tour des ateliers, et il leur adressait de là un speech sur la grandeur de leur profession.

On conçoit que Dupray s'inquiéta bientôt de trouver un livre à sensation pour inaugurer son entrée dans la typographie. Un des écrivains à ses gages, un nommé d'Olbreuse, confident de ses pensées, s'offrit à le tirer d'embarras. Ce fut lui

qui eut l'idée des Mémoires de Sanson ; il communiqua son plan à Dupray, qui l'accueillit avec enthousiasme, et alla même jusqu'à payer à Sanson une somme de 30,000 francs, comme droit d'auteur, en échange de notes que Sanson s'empressa de promettre, mais dont on ne vit jamais une ligne.

Les trois ou quatre premiers chapitres furent écrits par d'Olbreuse. Mais, si Sanson avait grand soin de signaler ses titres nobiliaires et d'insister pour qu'ils fussent expressément mis en lumière, il se gardait bien, le traître, de fournir aucune pièce, aucun renseignement à l'appui de ses prétentions.

Voilà donc nos biographes rejetés en plein roman. Il leur fallut trouver le romancier. Celuici exigea une somme assez forte pour prix de son imagination, et encore mit-il à son concours cette condition qu'il n'écrirait pas le sixième volume. Ce sixième volume devait contenir les faits et gestes du dernier des Sanson, et notre écrivain ne se souciait guère d'être obligé d'entrer en relations directes avec l'ancien bourreau.

Après trois mois de pourparlers, or finit par s'entendre. Le romancier livra le « manuscrit » de Charles-Henri Sanson ; il avait assez agréablemeat

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pastiché le style du xvii" siècle, et ce premier volume fut mis en vente non sans succès. La vente des volumes suivants fut plus laborieuse ; seule l'édition illustrée se débita à plus de 80,000 exemplaires. Elle permit à Dupray de la Mahérie de feutrer dans ses frais (30,000 francs à Sanson, 12,500 francs au romancier, 5,000 francs à d'Olbreuse pout" le commeticement du premier volume).

Sansoù, pressé de tenir ses engagements, restait invariablement muet comme un poisson. C'était uù assez pauvre sirë, privé de mémoire (sans jeu de rtlots), avec l'air paterne et doux d'un vieux bourgeois. Un de mes confrères, qui l'a vu pendant ces singulières négociations, eut la curiosité de lui demander ce qu'il éprouvait quand ses terribles fonctions le condamnaient à ôter la vie à un de ses semblables. Il hésita assei longtemps et finit par répondre : « J'avais grande hâte. Monsieur, que ça fat fini i> K

Il avait de singulières prétentions à la noblesse et avait pris soin de dresser lui-même sa généalogie.

A part ces trois compilations, dont la dernière seule mérite d'être parcourue, et dont aucune n'a été écrite d'après des documents originaux, il

» Voir lé Temps, mars 1875.

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n'existe pas de biographie de l'homme qui, sans contredit, joua le premier rôle sur la scène révolutionnaire. C'est donc un travail entièrement nouveau que nous entreprenons : ceci soit dit uniquement pour servir d'excuse aux oniissions et aux lacunes que présentera notre récit. Il semble, en effet, qiie la société n^a pour l'homme qui exécute ses vengeances qu'un mépris mêlé d'horreur. Les archives publiques sont le plus souvent muettes stir les bourreaux : leur histoire se construit avec des fragments de légende et tombe bientôt dans l'oubli, conime si ces hommes, suivant l'expression de Michelet, « se terraient dans le sang qu'ils ont versé ».

D'abord quelques mots sur la dynastie des Sansoti : d'où venaient-ils? de Picardie, disent les uns; d'Italie, assurent les autres. Nous opterions volontiers pour la première de ces deux opinions ; car, si le nom de Sanson, sous sa forme Sansoni^ a, en effet, quelque parfum d'au-delà des Alpes, le surnom de Longval, sous lequel était connu l'ancêtre des exécuteurs de Paris, est dé forme assez française polir exclure toute hypothèse d'exotisme.

Quoi qu'il en soit, la date exacte de leur prise de possession de la charge de maiue des hautes GJUyiîes nous est fournie d'une façon certaine par

la lettre de provision que conservent les Archives

nationales *

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