‹ La guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la révolution, d'après des documents inédits tirés des archives de l'étatChapitre 8 sur 27 · EXÉCUTEUR DES ARRÊTS · texte numérisé non relu

EXÉCUTEUR DES ARRÊTS

Et Sentences criminelle»

à Paris. 1688

6,000 liv.2

« Louis, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut. Par arrest de notre Cour de Parlement de Paris du 11 août de la présente année, ayant esté ordonné pour les causes y continuer que Charles Sanson, dit Longval, fera seul la fonction d'exécuteur de la haute justice en nostre ville prévosté et vicomte de Paris à la charge par lui d'obtenir nos lettres de provision du dit office. A ces causes savoir faisons que pour le bon rapport qui nous a esté fait de la personne du dit Charles Sanson dit Longval nous lui avons, conformément au dit arrest, donné et octroyé, donnons et octroyons par ces présentes l'état d'exécuteur des hautes œuvres et sentences criminelles de notre dite ville, prévosté et vicomte de Paris, que tenait et exerçait Nicolas Levasseur, dit la Rivière, dernier possesseur d'iceluy qui en a esté destitué par le dit arrest de

2 Ces 6,000 livres représentaient le montant des frais versés par le titulaire.

notre dite Cour de Parlement de Paris, et attaché sous le contre-scel de notre chancellerie, pour le dit office avoir, tenir et dorénavant l'exercer, en jouir et user par le dit Sanson aux droits de havages, dans les foires et marchés de notre dite ville, prévosté et vicomte de Paris, fruits, profits et revenus et émoluments y appartenant tels et semblables qu'en ont bien et dûment jouy les pourvus de pareils offices ; savoir : la jouissance de la maison et habitation du pilory des halles et circonstances et dépendances sans qu'il y puisse être troublé ni inquiété pour quelque cause que ce soit, avec le droit de percevoir de chacun marchand apportant œufs à col ou à bras un œuf, de chacune somme deux œufs, de chacune charette demi quarteron, et de chaque panier de pommes, poires, raisins et autres denrées venant tant par terre que par eau dans des bateaux faisant la charge d'un cheval, un sol; de chaque cheval chargé pareille somme, et de chacune charrette deux sols ; de ceux qui amènent tant par terre que par eau des pois verts, nèfles, chènevis, graines de sénevé, poulavin, millet, noix, seiches, châtaignes, noisettes, plain sa cuillière de même qu'il s'est toujours pratiqué ; de chacun marchand forain qui apportent à col ou à bras de beurre,

HO LA GUILLOTINE PENDANT LA RÉVOLtJTION

fromages, volailles et poisson d'eau douce, si? deniers de chaque cheval ; un sol de chaque charrette de narricot ; deux sols et chaque bascule vingt sols et une carpe et de chaque sac de pois, fèves vertes en écorces un sol et de chaque panier six deniers; et de chaque caisse d'oranges et citrons qui seront apportées par les marchands forains, tant par eau que par terre un sol ; de chaque fourgon d'huîtres à l'écaillé, un quarteron ; et de chaque bateau à proportion, et de chacune personne apportant ballets un ballet ; de chaque cheval deux ; et de chaque charrette six; de chacun marchand amenant du charbon, plein samarmitte; des jurés cordiers des cordes pour les exécutions, tous lesquels droits se sont toujours perçus tant en notre dite ville de Paris qu'en autres end?*oits de notre royaume dont le dit Sanson jouira coEfime aussi de l'exemption de tout subside de guet, de gardes, ponts, passages, entrées de vin et autres boissons pour sa provision avec droits de ports d'armes offensives et defîensives et ses serviteurs à cavise à^ son office.

« Sy donnons en mendement au prévost de Paris ou son lieutenant criminel au Ghatelet du dit lieu qu'après lui estre apparu des bonnes vies, mœurs, religion catholique, apostolique et romaine du dit

LA FAMILLE SANSON Hl

Sanfïon et de lui pris et reçu le serment en tel cas requis et accoutumé il le mette et institue de par nous en possession et jouissance du dit office, ensemble des droits et exemptions susdites, maison et habitation du pilory des halles circonstances et dépendances pleinement paisiblement cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements contraires et à lui obéir et entendre de tous ceux qu'il appartiendra ez choses touchant et concernant le dit office. Car tel est notre plaisir. En témoins de quoi nous avons fait mettre notre scel à ces présentes.

« Donné àVersaillesle 23' jour de septembre l'an de grJce 1688 et de notre règne le 46' et sur le reply est signé :

« Par le roy, Gamart avec griffe et paraphe. »

Comment Sanson dit Longval en était-il arrivé à solliciter et à obtenir la place d'exécuteur à Paris ? Nous l'ignorons : on a dit que, n'ayant pu résister à l'amour que lui avait inspiré Marguerite Jouënne, la fille du bourreau de Caudebec-en- Gaux, il L'avait épousée et était ainsi entré dans la sinistre confrérie. La chose n'a rien d'impossible : il est certain, en tout cas, qu'un lien de parenté existait au siècle dernier entre les Sanson et les

Jouënne : ceux-ci ne manquent point l'occasion, dansleurs suppliques aux autorités, de se prévaloir d'une si illustre alliance : mon cousin Sanson^ disent-ils.

Marguerite Jouënne mourut jeune, et Sanson dit Longval se remaria : il épousa, le 11 juillet 1699, à l'église de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, Jeanne-Renée Dubut, fille d'un maître tourneur demeurant rue de Beauregard, Celle-ci ne lui donna point d'enfants, mais il en avait un de son premier mariage, Charles Sanson, qui, en 1699, remplaça son père, non pas officiellement, mais de fait : Sanson de Longval avait, en effet, cessé d'exercer dès son second mariage, dont sa retraite avait sans doute été l'une des conditions. Il mourut en 1707, et, le 8 mai de la même année, son fils fut définitivement nommé exécuteur en titre. Il n'était point facile aux bourreaux de trouver femmes ; malgré les avantages pécuniaires attachés à l'emploi, ils n'avaient guère à choisir que parmi les sœurs ou les filles de leurs confrères de province. Charles Sanson n'était pas allé cherche}- si loin. Quelques jours avant sa nomination officielle, le 30 avril 1707, il épousait Marthe Dubut sœur de Renée Dubut, seconde femme de son père défunt. U en eut trois enfants ;

4* Une fille, Anne-Renée Sanson, née en 1716, qui épousa Chrétien Zelle, musicien^ et dont les descendants occupèrent jusqu'à la Révolution la place d'exécuteur à Soissons ;

2° Gharles-Jean-Baptiste Sanson, né en 1719;

3° Nicolas-Charles-Gabriel Sanson, né en 1721.

Charles Sanson, père de ces trois entants, transmit le 9 septembre 1720, par-devant maître Dupuis l'aîné, notaire au Châtelet, sa charge d'exécuteur à son fils aîné Charles-Jean-Baptiste, alors âgé de sept ans. Puis il mourut la même année, laissant veuve Marthe Dubut, qui se remaria bientôt à Jean-Baptiste Barré, bourgeois de Paris et exécuteur questionnaire du Parlement *.

Voilà donc la charge d'exécuteur confiée à un enfant de sept ans. La chose n'était point rare. Sous l'ancienne législation, on pouvait obtenir dès l'enfance la survivance d'une charge ou d'un titre

* Voici la liste des questionnaires qui l'avaient précédé dana cette charge.

1G90 : Gaspart Leboult, dit Desmoulins : il renonça à ses fonctions. Louis Bourdelot, dit Laroclie, avait été nommé à sa place, mais il ne put faire enregistrer ses lettres de provision.' parce qu'il avait été condammé à trois ans de bannissement hors de Paris pour crime de forfaiture. On nomma donc, en 1703, Jean Demorets, qui disparut en 1715 ; en son absence, la charge de questionnaire fut octroyée à Georges Hérisson. Puis nous trouvons en 174.7: Estienne ie Feuve; en 1722, Louis Liénard; enfin, en 1746, Jean-Baptiste b.T'ré (Archives nationales: V* 540). Les Barré étaient depuis longtemps exécuteurs à Metr.

de famille : il y eut des colonels de six semaines et des abbés de trois mois. On a écrit bien des pages terrifiantes sur ce bourreau-enfant : on l'a représenté, non pas, à la vérité, maniant l'épée de justice, mais sanctionnant par sa présence la légalité des exécutions. Gela me paraît fort douteux : chaque fois que les fonctions d'exécuteur tombaient par hérédité aux mains d'un enfant, les lettres de provisions qui l'en investissaient notifiaient avec grand soin qu'il ne pourrait remplir effectivement l'office que lorsqu'il serait parvenu à l'âge d'homme.

En 1750, par exemple, Simon Jean, mineur, succède à Martin Jean, son père, maître des hautes œuvres à Epemay, « à condition néanmoins, dit la Commission, par le dit Simon Jean, de ne pouvoir en faire les fonctions que quand il aura atteint l'âge compétent, les quelles jusqu'à ce seront faites par Simon Desmorets, son oncle, exécuteur de la haute justice de Ghâlons-en-Champagne ' ». Une circonstance analogue se présenta en 1767 à Freistroff, en Lorraine. Un enfant, Pierre Hoffre, obtipt la succession de son père, « à la charge par Anne Dillembourger, sa mère, d'en faire faire les fono-

I ArehiTes nationales : V^ 540.

LA FAMILLE SANSON il5

tions pisqu'?!- ce que Pierre Hoffre ait atteint l'âge compétent * ».

Pendant la minorité de Charles- Jean-Baptiste Sanson, ce fut un nommé François Prud'homme qui fit l'office de bourreau. Nous voyons, en effet, dans un acte passé à Paris, le 21 janvier 1737, pardevant maître Lemoine, notaire, ce Prud'homme désigné comme curateur de Nicolas-Cbarles- Gabriel Sanson, et commis à l'exercice de la charge d'exécuteur des arrêts et sentences criminels, en attendant que Charles-Jean-Baptiste soit en état ^. Il ne fut en état qu'en 1740. Parvenu à sa ma^'orité, il épousa la fille de son tuteur, Madeleine Tronson. Atteint de paralysie en 1734, il vécut encore vingt-quatre ans, et mourut en 1778, laissant dix enfants, sept fils et trois fiUes.

Charles-Henri Sanson , l'aîné de cette nombreuse progéniture, lui succéda. Il était né en 1739, exerçait — platoniquement — depuis 1751, et fut officiellement nommé à la place de son pore, le l" février 1778. Ce Charles-Henri ne se doutait certes pas, en recevant à cette époque ses lettre? de provisions, que ce Louis^ par la grâce de Dieu

1 Archires nationales ; V 540.

* Archives nationales : V^ 540.

roi de France et de Navarre, qui les lui accordait, devait quinze ans plus tard mourir de sa main.

Mais, avant de grouper les documents divers qu'il nous a été possible de réunir au sujet de ce personnage, disons d'abord quelques mots de ses six frères. Tous avaient suivi la carrière de leur père : le premier, Louis-Gharles-Martin Sanson, fut nommé à Tours en 1793 ; le 9 germinal an IV, il démissionna et reprit du service quelques mois après; nous le trouvons, en 1807, exécuteurà Dijon, d'où il passa à Angers; il mourut en 1817.

Son fils, Louis- Victor Sanson, après avoir travaillé quelque temps à Montpellier, fut en 1806 commissionné pour Gênes ; lorsqu'à la suite des désastres qui marquèrent la fin de l'Empire, l'Italie cessa d'appartenir à la France, il se retira à Aix où nous perdons sa trace.

Le second, Louis-Gyr-Gharlemagne Sanson, était, en 1788, maître des hautes œuvres à Provins, lorsqu'il fut nommé exécuteur de la prévôté de l'Hôtel* ; il mourut exécuteur à Versailles.

1 Cette cliaige, qui était demeurée au siede dernier une véritable sinécure, puisqu'elle consistait à exécuter les sentences de mort édictées par le prévôt de l'Hôtel du Roi, qui n'en prononçait jamais, avait appartenu, en 1730, à un nommé Cartier qui abandonna la place. François Prudlionime lui succéda en 1733 ; puis elle passa à la famille Sanson qui en resta titulaire jusqu'à

Un autre Sanson, exécuteur à Blois avant la Révolution, puis à Montpellier, fut révoqué pour ivrognerie le 28 fructidor an VIII. Un quatrième p.xerçaità Tours ; le cinquième tint la place de questionnaire à Paris, depuis le 1*" décembre 1779 jusqu'au 16 octobre 1792; nous n'avons trouvé aucun titre concernant le sixième frère de Charles-Henri Sanson ; sans doute, remplissait-il les fonctions d'aide à Paris, où la besogne ne manquait pas. L'oncle de ces sept exécuteurs, Nicolas-Charles- Gabriel Sanson, né en 1721, ainsi que nous l'avons dit, était exécuteur à Reims; il se démit de son emploi en 1770 en faveur de son fils qui mourut en l'an II.

Cette nombreuse famille de questionnaires, de bourreaux, de tortionnaires, vivait, dit-on, fort unie ; il arrivait souvent que les sept frères se trouvaient réunis à la table de l'aîné, qui habitait un assez vaste immeuble dans la rue Neuve-Saint- Jean, au faubourg Poissonnière. La vieille Marthe Dubut, la grand'mère, qui vécut jusqu'à un âge fort avancé, présidait ces singulières agapes, où les aides faisaient le service. On prétend que c'est

la suppression, en octobre 1792. Le titre était : exécuteur des sentences et jugements de l'Hôtel du Roi et grande Prévôté de France. Les gages étaient de 3,300 livres par an.

aux Valets de Charles-Henri Saiison qu'est due la coutume d'appeler les exécuteurs du nom de la ville où ils exerçaient: Monsieur de Payais, Monsieur de Tours^ Monsieur de Btois, Monsieur de Reims ; dans l'impossibilité où ils se trouvaient de désigner, pour les besoins de leur service, les membres de la famille par ce nom de Sanson qui leur était à tous comitiun, ils les distinguaient par celui de leur résidence, et cette habitude passa dans le public, qui trouvait commode et décente celte impersonnalité du bourreau.

LE CAVEAU DES SANSON A l'ÉGLISE SAINT-LAURENT

D'ailleurs, les Sanson jouissaient à Paris, dans leur quartier du moins, d'une certaine considération *. Ils étaient riches et se comportaient en bourgeois posés. Ils passaient pour être dévoués au pouvoir qui les rémunérait grassement, faisaient du bien aux pauvres, soignaient gratuitement les indigents malades, car, c'est un fait assez remarquable, une croyance populaire estimait que tout bourreau était un peu médecin. Ainsi que les grands seigneurs, les Sanson avaient leur sépulture de famille dans l'église Saint-Laurent, leur paroisse. On y montre encore, près du banc d'oeuvre, la dalle sans inscription qui fermait leur caveau funéraire, aujourd'hui bouleversé par de

1 Dans une lettre du {)rocureùr général d'Avignon ad Ministre, on trouve cette phrase: «La famille Sanson a toujours joui d'und bouue réputation. »

* Archives nationales : BB* 212.

récents travaux d'installation d*un calorifère. Tous les Sanson avaient été inhumés là depuis 1707, date de la mort du chef de la dynastie ; que sont devenus leurs restes ? On l'ignore ; il est bien probable cependant qu'ils ont été découverts, il n'y a pas bien longtemps, et dans des circonstances qui émurent quelque peu la population parisienne.

C'était au mois d'avril 1871, en pleine commune. Un fédéré adressa au journal le Cri du Peuple la lettre suivante :

« '26 avril 1871.

« Citoyen rédacteur,

« Hier on apprenait que des faits étranges se passaient dans l'église Saint-Laurent. Un officier d'état-major reçut la mission de s'y transporter. A son entrée dans l'église, il vit différents souterrains ouverts, et grand fut son étonnement quand il aperçut un espace de plus de vingt mètres cubes remplis d'ossements humains.

« Plus loin, quelques squelettes remontant à une date plus récente furent trouvés ; après une minutieuse perquisition, on remarqua que ces squelettes appartenaient au sexe féminin. Un d'eux surtout avait encore une chevelure abondante d'ua blond cendré.

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