‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 1 sur 71 · EDMOND DE GONCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND DE GONCOURT

Auteuil, octobre 1892.

La danse française, cette danse, si goûtée au siècle dernier par la société aristocratique de France et d'Angleterre, compte d'illustres danseuses; mais le nom d'aucune de ces femmes, même de la Camargo, n'a eu, n'a laissé la renommée retentissante qui s'est faite autour de la Guimard : la Terpsichore du temps.

Un visage composé pour l'expression de la tendresse et de la volupté, une taille moyenne d'une extrême sveltesse, la taille et la physionomie de la danseuse demi-caractère : c'est le partage de la Guimard.

Moulée et dotée par les Grâces, la Guimard esta l'Opéra, la Grâce du dix-huitième siècle,

ne recherchant pas les difficultés dans sa danse, et dédaigneuse des temps sautilles, des pas hachés, des trépignements accélérés, du feu des battements1 , mais se dessinant dans une harmonie intime de tous les mouvements, mais se produisant et se montrant en la noblesse des positions, en l'élégance des attitudes, avec ce visage d'enjouement, et avec ce « souris »! qui, selon l'expression du panégyriste de la danseuse, vaut l'immortalité.

La danse de la Guimard, une danse aux aimables abandons de corps, aux longs déploiements, aux coquets effacements du buste, à l'aisance de l'enchaînement des pas, à la liaison des gestes avec l'expression de la figure : une danse qui a l'aplomb, la fermeté, la précision, la vitesse, et les parcours sinueux, et les replis ondoyants, et les moelleux déhanchés, et les ar-

1 . Mme Lebrun dit de la Guimard : « Sa danse n'était qu'une esquisse, elle ne faisait que de petits pas, mais avec des mouvements si gracieux, que le public la préférait à toute autre danseuse. »

2. Guimard ou l'Art de la Danse pantomime, poème par Duplain. A Londres et se trouve à Paris, chez Mérigot l'aîné, boulevard Saint-Martin et tous les jours d'Opéra, sous le vestibule. L'auteur du poème dit : « J'ai fait ce poème, parce que j'ai cru la danse ime véritable déclamation, Mole jouant Beverley, Guimard dansant Myrza, me touchent également. »

rondissements de bras flatteurs \. Et dans cette danse, des pauses, des repos, des hésitations avec des pieds comme distraits, dont soudain la danseuse sort et s'échappe par un élan, une fuite, un pas hardi.

Mais la Guimard excelle surtout dans ces ballets, où la pantomime apporte, pour ainsi dire, de la spiritualité à la danse, et lui fait exprimer par l'éloquence de la physionomie, par la magie des gestes, par le je ne sais quoi des mouvements et des pas, l'état d:âme d'une fillette s 'ouvrant à l'amour, ainsi que dans la Chercheuse d'Esprit, qu'on pourrait appeler de la danse psychique.

Puis encore la danseuse de la Chercheuse d'Esprit a un talent chorégraphique tout spécial, et n'appartenant qu'à elle : elle est par excellence la danseuse du Ballet Anacréontique.

Oui, dans ce ballet, aux tableaux dessinés par le sentiment, à la danse toute de grâce légère et de chaste volupté, et qui semble la mise en scène mouvementée et gracieuse du Plaisir délicat et de l'Amour ingénu, la Gui-

1. Le danseur Dupré disait : « Ce n'est pas encore assez de bien danser avec les jambes, il faut encore savoir danser arec les bras. »

mard est inimitable, et quand elle quitte le théâtre, elle emporte avec elle un genre qui ne revivra plus jamais sur les planches de l'Académie royale de musique1.

d. Lettres sur les Arts Imitateurs, par Noverre. A Paris, ehez Léopold Collin, 1807.

D'après l'acte de baptême, annexé au brevet de la pension accordée à la danseuse par le roi Louis XY, Marie-Madeleine Guimard aurait été baptisée le 27 décembre 1743, jour de sa naissance, et elle serait la fille de Fabien Guimart (sic) inspecteur des manufactures des toiles à Voiron, en Dauphiné, et de Marie-Anne Bernard son épouse, demeurant rue de Bourbon1.

Cet acte de baptême met à néant une partie du rapport de police de Marais, qui donne pour son vrai nom à la danseuse, le nom de Marie Morelle, et en fait la fille bâtarde d'un

1. Le parrain était Antoine de Sameron ; la marraine Marie- Magdelaine Bernard. Extrait du registre des baptêmes de la paroisse Bonne-Nouvelle de Paris. (Archives Nationales 0*677.) Académie royale de musique au XVIIIe siècle, par E. Campardon. Paris, 1884.

juif, nommé Bernard, mort au Châtelet, où il aurait été détenu pour dettes pendant des années, et d'une nommée Morelle, de bonne famille bourgeoise, que le juif avait débauchée dans le temps, où il faisait une certaine figure sur le pavé de Paris *.

Oui, la danseuse est bien la fille d'un nommé Guimart, et sa mère s'appelle réellement Bernard, et il n'y a de vrai dans le rapport du policier Marais, que sa bâtardise.

En effet l'extrait de baptême contient un faux, la dame Bernard n'était pas l'épouse de Fabien Guimart, ainsi que le prouve l'acte de légitimation de la danseuse, acte de légitimation sans doute consenti par le père, pour assurer à sa fille sa succession, et que M. Campardon donne d'après les Archives Nationales.

Dans cet acte, la demoiselle Marie-Madeleine Guimard, faisant profession de la religion catholique, apostolique, romaine, expose qu'elle est née du commerce illégitime qu'eurent autrefois le sieur Fabien Guimart, inspecteur des manufactures des toiles de Voiron, et de la défunte Anne Bernard, ses père et mère, tous deux lors

1 La demoiselle Morelle, dite Guimard, danseuse. Rapport de police de Marais, Revue rétrospective, vol. VIII.

libres et non mariés, mais que dans le malheur de sa naissance, elle a eu le bonheur d'être élevée avec beaucoup de soins, et qu'aujourd'hui son père désirant lui continuer les marques de l'amitié et de la tendresse personnelle, qu'il a toujours eues pour elle, et voulant lui assurer son état, a consenti, conjointement avec son frère, prêtre, chanoine du diocèse d'Orléans, à lui accorder les lettres de légitimation, à l'effet d'effacer la tache de sa naissance, et de la faire jouir des privilèges et avantages des enfants légitimes.

Et Louis XV, par sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, légitimant ladite demoiselle Guimard, « du litre de légitime l'avons décorée et décorons », dit-il, — et dans la belle langue autoritaire de l'ancienne monarchie, il continue ainsi :

« Voulons et nous plaît, qu'en tous actes, tant en jugement que dehors et en toutes occasions, elle puisse prendre et porter le nom de Marie-Madeleine Guimard et qu'elle soit tenue, censée et réputée, comme nous la tenons, censons et réputons légitime, qu'aucun défaut ne lui soit reproché sur sa naissance, et qu'elle jouisse, en ladite qualité, des mêmes honneurs, prérogatives, droits, privilèges, franchises et

avantages, dont jouissent et doivent jouir nos autres sujets légitimes.

Toutefois ce réveil de la paternité chez l'inspecteur des toiles de "N oiroD n'avait eu lieu qu'en décembre 17ti.v;. Était-ce no remords tardif de l'abandon de son enfant, aux approches de la mort? Car dans les années de l'enfance de la petite Marie-Madeleine, et aussi dans les années de l'apprentissage de son métier, nous ne trouvons aucune trace de ce père, et de l'occupation aimante qu'il devait avoir de sa fille.

Et ma foi. l'on est tenté d'ajouter une certaine créance au rapport de Marais, quand il affirme que l'éducation chorégraphique de la jeune Guimard a été faite, surtout, grâce aux secours, que la mère avait su adroitement tirer de M. d'Harnoncourt et du président de Saint- Lubin. tous deux connus pour être des éducateurs des jeunesses à talent, tous deux, de ces vieux débauchés, se préparant, avec des soins paternels, des maîtresses dans de petites filles, et qu'un auteur du dix-huitième siècle compare aux jardiniers hâtant ai serre chaude le céleri.

« Toute jeunette encore. Madeleine Guimard, dit la Police dévoilée, avait trop de grâce dans

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ce qu'elle disait, pour qu'on ne fût pas tenté de voir, si elle en mettrait autant dans ce qu'elle ferait '. » Et le on désigne spécialement M. le président de Saint-Lubin.

1. La. police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel. L'an second de la Liberté.

En ces années, il y avait un corps de ballet attaché à la Gomédie-Française, et indépendamment des ballets d'intermèdes ou divertissements, les deux ballets de la Mort d'Orphée ou les Fêtes de Bacchus, ballet héroïque (6 juin 1759), et Yertumne et Pomone, ballet pantomime (30 avril 1760), avaient un succès comparable aux ballets les plus suivis de l'Académie royale de musique.

Or donc, en vertu de la double protection de M. d'Harnoncourt et du président de Saint- Lubin, la fillette de quinze à seize ans entrait, en 1758, dans le corps de ballet '.

L'on ignore le chiffre de son traitement. Les archives de la Comédie-Française font seulement mention d'une gratification de cent livres

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