‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 37 sur 71 · Archives Nationales. Carton 0I · texte numérisé non relu

Archives Nationales. Carton 0I

La libelle signalé au ministre, une brochure rarissime, a pour titre :

Lettres des Premiers Sujets de l'Académie Royale de Musique et de Danse à M. Duval, premier commis au café du Caveau, département des Glaces. Et s'adressant à Messieurs les Amateurs, Politiques, Littérateurs, Critiques et Dégustateurs du café du Caveau.

Le libelle commence ainsi :

« Organes sacrés de la multitude, oracles du bon goût, censeurs révérés, qui tenez en vos mains la balance des jugements du public, sages distributeurs de ses louanges ou de son blâme, daignez nous prêter un moment d'attention. »

Et par la plume du pamphlétaire, les sujets de l'Opéra exposent que leur cruel adversaire,

le sieur de Vismes, a corrompu toutes les voix de la Vérité, que les trompettes inférieures de la Renommée, les gazettes étrangères, les petits journaux, les petites nouvelles à la main font métier de les calomnier à dire d'experts, qu'une nuée de preneurs, d'aboyeurs stipendiés par des gratis, sont arrivés à peindre le despote des talents lyriques, comme un martyr de l'indiscipline de l'Opéra, et qu'ils en appellent du public mal informé au public mieux informé.

Là-dessus est imaginé par l'auteur, un conseil drolatique, un conseil des plaisirs, nommé au café du Caveau, où le président Gobemoka, un fréquenteur du café, choisit pour commissaires de son tribunal, messire Craquet, un des quarante pourvoyeurs des petits journaux, deux des amateurs de la cheminée à gauche du grand foyer de l'Opéra, deux assidus des foyers de la Comédie française et italienne, deux assesseurs de l'arbre de Cracovie, deux familiers de la boutique de MUe Crosnier, et quelques marguilliers de la première table du coin du café Foy.

Alors commence le défilé des acteurs et des actrices. C'est Le Gros, qui se plaint que M. de Vismes veut les régenter comme des esclaves; c'est Larrivée, qui déclare que lorsqu'il a vu

l'Académie devenir la proie de ce petit traitant, il a songé à se retirer; c'est Dauberval, le boutefeu, le promoteur de l'a querelle, le chef de parti, qui énumère les vexations et les insultes du fermier de leurs talents, lui reproche ses hauteurs, ses caprices, ses injustices envers Gluck et Grétry, lui reproche sa phrase concernant les sujets actuels de l'Opéra, qu'ils étaient de vieux chevaux dans son écurie, qu'il réformerait au premier jour, lui reproche d'avoir cabale, intrigué, semé la discorde et la division, pour étendre son despotisme, lui reproche d'avoir excité le ressentiment du gouvernement, des gens puissants, qu'il se vante d'avoir dans sa manche, pour leur attirer des punitions non méritées.

A Dauberval succède Yestris, peint en son amusant baragouin :

« Messioux, vous voyez devant vous oun sujet qui sert depuis trente-oun ans l'Académie royale de mousique et de danse, en qualité de premier dansour; il ne s'est jamais vou, et ne se verra peut-être jamais, oun homme conserver si longtemps le bonhour de plaire au poublic, dans oun genre, mais ce qui sera non moins rare, c'est de voir oun petit souffisant, tomber des noues comme une masse sur notre

tête, vouloir nous traiter comme des poulissons. Par la chacoune de M. Le Breton, je ne souffrirai pas une telle infamilé, et j'aimerai mioux que moi et mon fils oussions les gambes cassées, que de danser, pour faire oun tel homme riche... » Et l'italianisant Vestris, est remplacé par le zézaycur Noverre.

« Messieurs, z'ai beaucoup couru le monde; z'ai eu le bonheur de paraître devant les plus grands Monarques, et la consolation de mériter leurs bontés, et leurs suffrages. Ze croyais avoir trouvé un asile en la patrie des arts et des talents agréables; z'ai rencontré dans mon semin un homme; z'ai ressautfé un serpent dans mon sein1, ze voulois me donner et à mes camarades, un oblizé; z'ai eu la maladresse de nous donner un maître... Ce que z'avance, est connu de tout le monde; c'est moi qui menai M. de VismeszèsMademoiselleGuimard... Dans ce temps-là il n'avoit pas les mêmes fasons

1 . Dans ses Lettres sur les Arts Imitateurs, Xo verre reproche, tout comme Dauberval, à de Vismes d'avoir semé la discorde et la division parmi les sujets de l'Opéra. Il dit : « Cet ancien commis principal à la ferme générale... crut, car il ne doutait de rien, que l'on pouvait conduire l'Opéra comme une brigade des fermes, et il se trompa. Il s'imagina qu'il fallait brouiller pour régner, et ce petit Machiavel médita mal ; ses petites tracasseries furent découvertes. Les sujets divisés par de sourdes menées se rapprochèrent et se réunirent. »

qu'auzourd'hui, il n'avoit pas ze beau diamant qu'il porte au doigt; il ne parloit pas de mettre tout le monde au For l'Evêqué, ou dans la rue . . . En revanze, il avoit d'excellentes Qualités, il étoit doux, poli, révérenzieux, il faisait le punch zès cette aimable Demoiselle, avec un zèle, une perfection, à faire tourner la tète. Il nous la tourna, car nous crûmes que le garçon cafetier serait un bon administrateur ; nous le proposâmes, le prônâmes, le poussâmes : mais le faiseur de punch a voulu nous traiter, comme des citrons, exprimer notre zus, et nous zeter ensuite comme des écorces. »

Enfin sur l'ordre du président, l'huissier faisait entrer Mlic Levasseur et M1Ie Guimard, un groupe, où la majesté de la chanteuse était tempérée par les charmes si touchants de la danseuse, et Mlle Guimard, une main dans la main de Mlle Levasseur, et l'autre moelleusement levée en l'air, prenait la parole après sa compagne.

« Vous venez d'entendre Polymnie, et mes faibles discours n'ajouteront rien au pathétique de ses raisons. Les mouvements de la haine sont trop pénibles pour mon cœur... Je n'aime à me livrer qu'aux douces émotions de la ten-

drosse et de l'amitié... j'ose dire de la bienfaisance; non que je veuille rappeler ici quelques actions que j'ai toujours cherché à dérober au public; mais parce que le même homme dont nous avons à nous plaindre, doit à l'intérêt qu'il a su me surprendre, d'occuper aujourd'hui le poste, d'où il nous insulte et nous traite aussi cruellement... Oui, messieurs, c'est moi, qui, séduite par les prétendus malheurs de M. de Yismes, par son respect, et le goût invincible, qu'il affectoit pour les talens, entraînée parles sollicitations du sieur ?soverre, qui ne présageoit sans doute point l'usage qu'il feroit de nos bontés, enrployoit le crédit que je pouvois avoir, pour lui faire confier l'administration de l'Académie... J'espérois qu'il traiteroit avec décence et reconnoissance ceux qui le feroient vivre... que mettant de justes bornes au désir du gain, il se feroit un devoir d'encourager les talens, surtout ceux qui commencent, par les secours, qui leur sont si nécessaires... J'ai gémi souvent de voir que des sujets, qui avoient le bonheur de vous plaire, et de vous faire concevoir les plus favorables augures, en entrant dans la carrière du chant ou de la danse, dont les pénibles commencements avoient besoin d'être aidés, pour ne point

lutter à la fois contre les difficultés de Fart et les tourmens du besoin, en sentissent les dures extrémités, par l'avarice du nouvel entrepreneur, qui éludoit de tenir aux uns ce qu'il avoit promis, qui refusoit insolemment aux autres de les aider, alors je me suis repentie de mon ouvrage, j'ai fait des vœux avec mes camarades, pour être délivrée de l'homme, qui m'avoit si cruellement trompée... Je me suis flattée qu'en lui faisant des sacrifices, en lui procurant un gain, sans risques et sans peine au delà de ses espérances, il préféreroit une retraite lucrative et honorable, aux tourmens d'une gestion orageuse, contrariée par tous les sujets qu'il a généralement révoltés par ses manières et ses procédés... Mais il préfère rester, messieurs, et ce trait seul doit fixer votre opinion sur son compte, comme il a décidé la mienne. Quelle àme honnête peut préférer à l'appât, je ne dis pas d'un gain un peu plus considérable, et hasardé comme le sien, mais au prix d'une fortune conséquente, une existence pareille à celle de cet administrateur. Quel triste métier que celui de fatiguer sans cesse les supérieurs par des plaintes, d'attrister leur indulgence, en sollicitant des châtiments, de -compromettre leur équité, en les faisant in-

fliger injustement, de ne voir que des gens mécontents, de vivre au milieu des murmures et des mépris! L'imprudent ne sent point qu'il perdra bientôt le peu de crédit et de faveur qu'il a usurpé sur le public; il est impossible que cette mésintelligence, cette haine insurmontable entre l'administrateur et les premiers talens dont il a besoin, pour continuer de vous plaire, ne nuise pas à la machine... Alors, messieurs, vos plaisirs seront compromis, et victimes, à votre tour, de son avidité et de son obstination, vous lui saurez mauvais gré de ne pas vous avoir épargné ces désagréments, en suivant la route que sa délicatesse devoit lui prescrire... Je ne puis me défendre, messieurs, d'un mouvement d'indignation, quand je songe que tous les premiers sujets, que vous avez traités jusqu'ici avec tant de distinction et de bonté, sont à la veille de perdre une faveur aussi précieuse pour eux que la vôtre, par les menées, les vengeances d'un homme, que j'ai emmené là, pour notre ruine, et que moimême, qui me suis fait une si douce habitude de vos suffrages, qui me flattois d'être estimée et désirée par vous, qui sur la foi de vos applaudissements, pcnsois que l'heure de la retraite n'étoit point encore sonnée pour moi...

je serois forcée de m'en aller... car je ne puis séparer ma cause de celle de mes camarades... et ils ne peuvent se résoudre à servir sous lui... Dites, messieurs, m'en irai-je pour M. de Vismes? Le préférez-vous à moi... à cette Creuse, qui a eu le bonheur de vous voir les rivaux de Jason ; à cette petite Chercheuse d'esprit, à qui vous vouliez tous en vendre... Je ne viendrai plus à la fête des jeux et des plaisirs, enchaîner par des liens de fleurs, les héros trop sévères, et leur peindre les charmes de l'Amour... L'ombre heureuse des Champs-Elysées s'évanouira à vos yeux... mais semblable à Eurydice, entraînée par une force irrésistible, arrachée de votre présence, elle tendra les bras vers vous, et ses derniers regards peindront sa douleur et ses regrets. »

Là, la brochure représente la Guimard, un sourire enchanteur aux lèvres, et avec des mains suppliantes dirigées vers ses juges, qui séduits par les grâces de son attitude, courbés vers elle, et les bras tendus comme pour la retenir, s'écrient en chœur : « Non... non... restez... restez », cela pendant que le président ému, lui dit : « Nous préserve le Ciel, Mademoiselle, d'une perte que j'oserai appeler irréparable... Mais vous n'ignorez pas que M. de

Vismes n'est plus que directeur, que les abus d'autorité, s'il étoit tenté d'en commettre, sont prévenus par celle de la ville qui reprend l'entreprise de ce spectacle. »

— Il n'y a ni pacte ni paix à faire avec le méchant, reprenait Mlle Guimard, et nous ne sommes pas même persuadés que l'entreprise du spectacle de l'Académie Royale soit véritablement reprise par la ville; nous craignons, et M. de Yismes lui-même n'a pas peu contribué par ses discours à fortifier cette opinion, que les surprises qu'il a su faire à la religion des premières personnes, n'aient engagé à lui donner cette égide, pour le mettre à couvert de notre ressentiment et des effets fâcheux, qui pourroient résulter du peu de considération qu'il a su se procurer. Nous pensons qu'il est toujours l'administrateur, le directeur, le chef, le despote de cette machine : que s'il est réellement le directeur de la ville, il n'en sera que plus redoutable, parce qu'il cherchera à associer à ses vengeances ses commettants, qu'il donnera une espèce de sanction à ses tyrannies, en les présentant comme des ordres émanés d'une autorité respectable, que placé entre la ville et nous, il interceptera nos plaintes... aigrira, aliénera les chefs... Irons-nous à chaque

instant les fatiguer de nos griefs? Pourronsnous donner tort à leur homme de confiance, sans compromettre encore tout le bon ordre et fomenter les divisions?

« D'un autre côté, le déni de justice n'aigrira-t-il pas davantage les esprits?... Il faudra donc les secousses de l'autorité, les actes de sévérité!... Souvenez-vous donc, messieurs, que nous offrons de l'or, à M. de Vismes, qu'il fait un marché excellent; de quelle importance est-il donc pour le bien public, pour le bon ordre, qu'il soit conservé dans ce poste? Souffrez que je revienne encore, messieurs, au projet de nous confier notre propre administration... On vous a suffisamment prouvé qu'il étoit juste de nous accorder un essai, dont nous avons prévu et paré tous les inconvénients... Je me fais une idée charmante, en pensant que la générosité et la bienfaisance seront substituées à l'avarice et à la dureté : les premiers sujets se feroient un devoir et un plaisir d'encourager, de secourir les jeunes talens. Croyez, messieurs, que les actes de délicatesse et de désintéressement ne nous sont pas étrangers. J'ose rappeler le zèle, avec lequel les sujets de l'Académie ont cherché à manifester leur respect pour une souveraine adorée, et leur joie

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pour un événement heureux, en se modelant sur les actes de bienfaisance, qui avoient servi d'interprète à l'allégresse publique, par un projet qui, quoique resté en partie sans exécution, n'a pas moins été honoré de l'approbation du public. Soyez donc, messieurs, nos défenseurs, nos libérateurs... et que les premiers sujets doivent à votre justice et à vos bontés, la restauration de la liberté d'une Académie royale, qui, par son essence même, n'auroit jamais dû connaître de tyran. »

Sur une interruption dun des messieurs du foyer de l'Opéra, qui lui demandait, si on pouvait espérer qu'une république, telle que celle de l'Opéra, administrée par ses premiers sujets, puisse subsister, sans des guerres intestines, Guimard répondait :

« Vous ne me refuserez pas, messieurs, de convenir, que cette république, composée de membres si prompts, si faciles à se désunir, à ce qu'on dit, s'est comportée avec assez d'harmonie et d'ensemble, en cette circonstance : cela pourroit donner au moins quelques présomptions en notre faveur. Mais ces dangers même ont été prévenus et prévus, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire ; nous avons également songé dans notre plan d'appeler pour

nous seconder des personnes, dont le zèle, l'intégrité, l'intelligence nous étoient connus, qui avoient fait leurs preuves, à qui cette administration étoit familière. M. le Breton, connu et estimé de la ville, sous les ordres de laquelle, il a longtemps conduit cette machine, à la satisfaction de tout le monde. M. de Lassalle, dont l'honnêteté et les talens sont également reconnus et prouvés par dix ans de services... Messieurs, je sais bien que M. de Vismes, craignant des concurrents, a cherché à les noircir dans l'esprit de leurs protecteurs, mais le triomphe de la calomnie n'est pas de durée, et la vérité perce tôt ou tard. Je n'abuserai pas plus longtemps de votre complaisance, j'en ai dit assez pour des juges éclairés et impartiaux, j'en ai dit trop pour des juges prévenus. »

Puis la brochure se termine par un arrêt, décidant que le sieur de Vismes devait, en honneur et conscience, solliciter sa démission de directeur de l'Académie Royale de Danse et de Musique.

Fait, arrêté, jugé et prononcé au café du Caveau, le 4 9 mars 1779. Signé : Le président et conseillers du conseil des Plaisirs : Gobemoka, Bahis, Tripleau frères, les chevaliers députés

de l'arbre de Cracovie, Rondon, Grasset, députés du café de Foy, Miron, Tour dis, députés de la boutique de Mademoiselle Crosnier.

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