Mémoires secrets, vol. VII
Le ministre priait M. de la Ferté de donner toute son attention, à ce qu'il soit apporté la plus grande économie, pour l'ameublement de l'Opéra, et celui des loges des acteurs et des actrices. Et comme il connaissait les exigences de Mlle Guimard,il voulait qu'il fût fait un état de ce qui avait pu échapper à l'incendie de la loge de Mlle Guimard, afin que les objets mobiliers du petit foyer puissent être réemployés.
Et justement, dix jours avant l'ouverture de l'Opéra du boulevard Saint-Martin1, qui n'avait lieu que le 27 octobre, sa nouvelle loge, cette loge quasi directoriale, et pour laquelle on avait fait de grands frais2, Mllc Guimard la trouvait trop grande, trop haute, demandait des retranchements, prétendant qu'elle y gèlerait :
1. C'est la salle actuelle de la Porte-Saint-Martin, dont la solidité était essayée, le 27 octobre, par 6 000 personnes, et ou après le spectacle, il était fait, sur le théâtre, une distribution de pain et de vin, et où les poissardes avec les charbonniers formaient des danses et chantaient des chansons grivoises.
2. L'architecte Lenoir semble un architecte plein d'attention pour les femmes, il disait en effet, quelques jours avant l'ouverture de l'Opéra, dans un mémoire qui avait la publicité du journal :
« J'ai l'honneur de prévenir les dames que je n'ai point employé de plâtre dans tout l'intérieur de la salle ; on voit les bois à découvert : ils ont été lattes pour recevoir la toile peinte qui en fait le fonds. »
demande à laquelle M. de la Ferlé prenait le parti de ne pas répondre, assuré que le ministre n'approuverait pas cette augmentation de dépense.
Mais avec la Guimard, il fallait toujours céder et à quelques jours de là, le pauvre M. de la Ferté était obligé d'écrire au ministre : « qu'on ne pouvait refuser à MUe Guimard le petit entresol qu'elle demande, et que cela n'occasionnerait pas beaucoup de dépense1 ».
i. Registres des Menus Plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, vol. 2.
Tout, enfin, est un motif à disputes, à chamaillades, à altercations, entre le directeur et la danseuse, et même les nominations qui sont faites, en dehors de Dauvergne, à l'Académie de Musique par le gouvernement.
S'agit-il, en cette année 1781, de donner du pain à Suard, qui, se trouvant dans la position la plus précaire, avait eu l'intelligence et l'habileté de persuader à Amelot, que depuis que les auteurs étaient les maîtres de l'Académie de Musique, cette république était devenue un tripot, où le goût et les principes de l'art se perdaient absolument, et qu'il était du plus grand intérêt qu'on ôtât au comité le jugement des ouvrages, et principalement des poèmes, et que ce jugement il se le réservât, ou plutôt il le ré-
servàt audit Suard, moyennant un traitement de 2 400 livres1.
Là-dessus, Guimard, forte de la mauvaise humeur des auteurs, apprenant que la réception des pièces faites, était regardée comme non avenue, ainsi que le rang qui leur avait été donné pour être jouées, Guimard se montrait, selon l'expression de M. de la Ferté, fort estomaquée, et devant la rumeur, qu'il sentait exciter par la danseuse chez ses camarades, l'intendant des Menus avouait au ministre, qu'il avait pris le parti de dire : « que c'était l'ordre du Roy qui avait jugé à propos d'attacher un censeur à l'Opéra2 ».