Archives de la Bibliothèque de l'Opéra, vol. I
En ces premiers mois de Tan 1782, en ces approches de la nouvelle année théâtrale, la pensée de Mlle Guimard semble entièrement tournée vers l'octroi d'un traitement égal au petit Vestris, un traitement de 6 000 livres : traitement dont l'obtention est, chez la danseuse, encore plus une satisfaction de vanité, qu'une satisfaction d'argent1 !
Elle intéresse à sa cause la Reine, qui, lorsqu'il y a un ballet à la Cour, la demande toujours expressément, quitte au directeur à faire
1 . Quand en 1772, à la suite d'un petit ballet donné par Mme du Barry au Roi, la Guimard qui y avait dansé, est payée de sa danse par une pension de 1 500 livres, les Mémoires secrets disent : « Cette légère faveur a été acceptée à cause de la main dont elle vient, car on "sent que ce n'est qu'une goutte d'eau dans la mer; et les Mémoires volent le mot de Sophie Arnould : « J'en ferai compliment à Guimard, voilà « de quoi payer son moucheur de chandelle ! »
l'impossible pour s'en passer. Elle obtient donc que la Reine veuille bien parler en sa faveur au Roi, et solliciter ses bontés, et elle fait insister par M. de la Ferté auprès du ministre, sur le plaisir qu'elle fait et peut faire encore longtemps au public, « vu son air de jeunesse au théâtre et les bons services qu'elle a rendus à la Ville et la Cour, depuis vingt ans... » et lorsqu'elle s'aperçoit que la grâce traîne, elle refuse de danser, si l'on ne termine pas son affaire, en sorte que ce pauvre de la Ferté est dans la nécessité de mander au ministre, qu'il serait bon qu'il mette Sa Majesté, à même de le faire promptement.
A cet appel, le ministre Amelot répond à M. de la Ferté, à la date du 12 avril :
« J'ai rendu compte au Roi, monsieur, du désir que MUe Guimard avait d'obtenir une marque particulière de ses bontés, en portant son traitement à la somme de 6 000 livres. J'ai fait valoir avec plaisir les preuves de zèle qu'elle a toujours données pour son service, tant à la cour qu'à Paris. Sa Majesté ayant consenti à lui compléter un traitement de 6 000 livres, je me suis fait représenter les objets pour lesquels, elle était employée dans les Etats du Roi, et je l'ai trouvée portée pour 1 500 francs d^ne gra-
tification annuelle portée ci-devant sur les Etats des Menus, et convertie depuis 1779, en une pension sur le Trésor royal. Plus 2 000 francs en qualité de première danseuse sur l'état de la musique. A ces deux objets, Sa Majesté a consenti, pour compléter les 6 000 francs, d'ajouter 2 500 francs, qui lui seront payés annuellement sur le Trésor royal. Je rends trop de justice à la façon de penser de Mlle Guimard, pour n'être pas persuadé qu'elle sentira tout le prix de cette faveur, et qu'elle sera pour elle un motif de continuer à donner des preuves de son zèle. »
A la suite de la lettre d'Amelot, on trouve sur le registre faisant partie de la bibliothèque de l'Opéra, la copie de la supplique de la danseuse, datée du 21 avril :
« La Dllc Guimard, danseuse de V Opéra, supplie Sa Majesté de lui accorder un traitement particulier pareil à celui du jeune Vestris : c'està-dire une gratification annuelle de deux mille cinq cents livres.
« Les services assidus qu'elle a faits à la Cour et à la Ville , depuis vingt ans , paroissent la rendre susceptible de cette grâce.
« La Dlle Heynel avoit également obtenu du feu Roi, un traitement particulier .
Et en marge il y a écrit : « Le bon du
Roi est déposé au bureau de M. Philidor. » Sur cette supplique Amelot écrivait, le 22 avril, cette lettre à la danseuse :
« J'ai mis sous les yeux du Roi, mademoiselle, le désir que vous aviez d'obtenir de ses bontés un traitement, pareil à celui du sieur Vestris fils. J'ai fait valoir, avec grand plaisir, le zèle dont vous n'aviez cessé de donner des preuves dans toutes les occasions. Sa Majesté a consenti à vous accorder une gratification annuelle de 2 500, pour faire avec les 2 000, que vous avez, comme première danseuse des ballets de la cour, et les 1 500 francs de pension, dont vous jouissez déjà, un traitement de 6 000 fr. Le Roi s'est déterminé à vous accorder cette grâce, non seulement pour récompenser vos bons services, mais sur l'espérance que vous ne les discontinuerez pas, tant à la Cour qu'à Paris. Vous connaissez, mademoiselle, la sincérité de mes sentiments pour vous. »
Mais cette lettre, M. de la Ferté ne la transmettait pas, du moins tout de suite, à M1Ie Guimard. Il demandait au ministre d'écrire à la danseuse « de se rendre à ses ordres sans lui dire pourquoi » et là, dans une conversation ministérielle, de lui faire bien comprendre que les 2 500 livres complétant à toujours son sort
de 6 000 livres, lui créaient une situation tout autre que celle de Vestris, qui n'était qu'une situation précaire, et reposant seulement sur une gratification sur simple ordonnance. M. de la Ferté priait aussi le ministre de bien recommander à Mlle Guimard de ne pas ébruiter cette grâce, dont la divulgation pouvait exciter la jalousie d'autres sujets, dont les talents précieux étaient indispensables à l'Opéra.
Le grand événement parisien de la fin de Tannée de 1782, est la serenissime ' banqueroute du prince de Guéménée, dont la femme, gouvernante des Enfants de France, était la fille du prince de Soubise : une banqueroute s'élevant à plusieurs millions de rentes viagères, et qui comptait trois mille créanciers, où il y avait beaucoup de pauvres diables, nombre d'hommes de lettres, de militaires retraités, de domestiques.
Il se répandait alors dans le public, que devant cette ruine de la fille du prince, la Guimard et le bataillon des danseuses pensionnées par le sultan de l'Opéra, ce petit monde pris d'un beau mouvement de pitié pour les victimes de la banqueroute, avait dans une lettre, rédigée dans la loge de la Guimard, renoncé à leurs pensions,