‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 50 sur 71 · Expression du marquis de Villettc, citée par Chamfort · texte numérisé non relu

Expression du marquis de Villettc, citée par Chamfort

en demandant qu'elles soient reversées sur les créanciers du prince de Guéménée, et il y avait dans le public une grande curiosité à se procurer des copies de cette lettre.

Enfin des copies étaient distribuées parmi les habitués de l'Opéra, et c'était pour eux une déception, car ils ne savaient trop si la lettre n'était point ironique et l'œuvre d'un mystificateur.

Du reste, donnons-la cette lettre !

Lettre de M11' Guimard, et autres dan&eases de V Opéra, à M. le prince de Soubise.

« Monseigneur,

« Accoutumées, moi et mes camarades, à vous posséder dans notre sein, chaque jour de représentation du Théâtre-Lyrique, nous avons observé avec le regret le plus amer, que vous étiez sevré non seulement du plaisir du spectacle, mais qu'aucune de nous n'avoit été appelée à ces petits soupers fréquents, où nous avions tour à tour le bonheur de vous plaire et de vous amuser. La renommée ne nous a que trop instruites de la cause de votre solitude, et de votre juste douleur. Nous avons craint jusqu'à présent de vous y troubler, faisant céder la

sensibilité au respect, nous n'oserions même encore rompre le silence, sans le motif pressant auquel ne peut résister notre délicatesse. Nous nous étions flattées, Monseigneur, que la banqueroute (car jl faut bien se servir d'un terme, dont les foyers, les cercles, les gazettes, la France et l'Europe entière retentissent), que la banqueroute de M. le prince de Guéménée ne seroit pas aussi énorme qu'on l'annonçoit, que les sages précautions prises par le Roi pour assurer aux réclamants les gages de leurs créances, pour éviter les déprédations et les frais plus funestes que la famine môme ne frustreroient pas l'attention générale ; mais le désordre est monté sans doute à un point si excessif, qu'il ne reste aucun espoir. Nous en jugeons par les sacrifices généreux auxquels à votre exemple se résignent les principaux chefs de votre illustre maison.

« Nous nous croirions coupables d'ingratitude, si nous ne vous imitions, en secondant votre humanité, si nous ne vous reportions les pensions que nous a prodiguées votre munificence. Appliquez ces revenus, Monseigneur, au soulagement de tant de militaires souffrants, de tant de pauvres gens de lettres, de tant de malheureux domestiques, que M. le prince de

Guéménée entraîne dans l'abime avec lui. Pour nous, nous avons d'autres ressources, nous n'aurons rien perdu, Monseigneur, si vous nous conservez votre estime ; nous aurons même gagné, si en refusant vos bienfaits, nous forçons nos détracteurs à convenir que nous n'en étions pas tout à fait indignes.

« Nous sommes avec un profond respect, etc. »

A la loge de M"0 Guimard, ce vendredi, 6 décembre 1782 l.

Du reste, ceux qui ont voulu donner la lettre à la Guimard, et attribuer le ton d'ironie de la missive au refroidissement de la danseuse avec le prince, sont dans l'erreur. Si la Guimard n'était plus la maîtresse du prince de Soubise, pour perpétuer son empire sur le magnifique seigneur, elle avait substitué à sa personne auprès de son ancien amant, MUo Zacharie sa nièce et son élève, un tendron de quinze ans. Et le prince qu'on avait dit, après la banqueroute de son gendre, ne mangeant et ne dormant plus, s'était vile remis de sa douleur et de ses projets de retranchements, dans les bras de la jeune danseuse, à laquelle il donnait, disait-on, 2 000 écus par mois.

Page 1