‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 52 sur 71 · DANSEUSES · texte numérisé non relu

DANSEUSES

DUe Guimard. — Première danseuse de demicaractère. Tout le monde connaît son talent, elle a l'air encore très jeune au théâtre, si elle n'a pas une grande exécution pour la danse, elle a en récompense beaucoup de grâce, elle est très bonne pour les ballets d'action et de pantomime, elle a beaucoup de zèle, et travaille beaucoup, mais elle est d'une dépense immense pour l'Opéra, où ses volontés sont suivies avec autant de respect, que si elle en était directrice. A son exemple, les autres danseuses exigent des habits et des renouvellements fort chers. Mlle Guimard ayant sçu qu'il avait été accordé un traitement particulier de 4 800 francs au sieur Yestris, a exigé la même chose ; il lui a été accordé en faveur de ses anciens services.

Dlle Peslin. — Première danseuse comique; elle est hors de combat, ce n'est que par complaisance pour Mlles Saint-Huberty et Guimard, qu'on l'a conservée depuis deux ans, mais elle est prévenue qu'elle doit se retirer à Pasques prochain.

DUe Dorival. — Premier remplacement dans le demi-caractère. Elle a du talent, mais elle l'a beaucoup négligé, pour ne s'occuper que de son

plaisir, cependant elle a plus travaillé depuis quelque temps; c'est une mauvaise tète, elle a beaucoup de caprices. Si elle veut travailler, elle est faite pour remplacer la demoiselle Guimard, surtout dans la pantomime.

DUc Dorlé. — Remplacement dans le genre sérieux. C'est une danseuse remplie de bonne volonté, qui travaille tous les jours j le sieur Vestris est son maître. Mais elle est aujourd'hui tout ce qu'elle sera jamais; elle sera toujours utile dans la place de remplacement qu'elle occupe, et même l'on croit pouvoir assurer qu'elle y remplira bien son devoir, et même avec quelque agrément vis-à-vis du public; mais il seroit malheureux, que faute d'autres sujets, l'on fût obligé de lui confier la première place de première danseuse du genre sérieux.

DUe Dupré. — Danseuse de demi-caractère. L'on a fait venir cette danseuse de Naples, où elle occupait la première place; elle a beaucoup réussi à l'Opéra, mais sa taille n'est pas très avantageuse pour la première place du genre sérieux où elle prétend. Elle est actuellement absente pour aller remplir un engagement pour le carnaval, qu'elle avoit à Milan, à Turin. Elle doit revenir, on décidera à Pasques de son sort, mais il seroit à désirer que l'on ne disposât pas

encore de la première place, et que l'on attendit à l'année suivante, pour s'il ne se présenteroient pas quelques sujets, qui auroient plus de dispositions pour remplir cette place.

Dllc Gervais. — Danseuse comique. La place de la demoiselle Peslin lui est assurée pour Pasques, et c'est justice : cette danseuse est remplie de zèle, elle est infatigable, ne se refuse à rien, et danse au besoin tout ce que l'on veut, «t même plusieurs actes dans un Opéra.

Au mois d'avril de cette année 1783, le ministre Amelot, étant désireux de retarder d'un an, la retraite du chanteur Legros. M. de la Ferté avait été assez habile pour faire écrire une lettre par quelques membres du comité, demandant à Legros de continuer ses services à l'Opéra, en même temps qu'il faisait solliciter parles signataires de cette lettre, son beau- frère, Morel de Chefdeville, de vouloir bien assister à rassemblée de tous les copartageants, convoqués par le ministre, pour s'occuper du départ et de la rentrée de Legros, séance à la suite de laquelle le ministre le faisait remercier d'avoir péroré tant de mauvaises têtes1.

Or, à la nouvelle que le ministre, sur le désir des camarades de Legros, avait décidé le chan-

1. L'Opéra secret au xvme siècle, par Adolphe-Jullien. Rouvcyrc, J8SC.

leur à faire encore l'essai de ses forces et de son zèle pendant l'année, la Guimard se figurant que le ministre avait l'idée de l'élever à la place de directeur, et redoutant l'immixtion, dans le gouvernement de l'Opéra, de Morel de Chefdeville, connu comme un parfait intrigant, et par làdessus se trouvant, dans le moment, très montée contre Dauberval, maintenu, au prix de grands sacrifices d'argent, par le ministre et l'intendant des Menus, comme maître de ballets, malgré le désir exprimé par lui de s'en aller, — la Guimard menacée dans sa toute-puissance directoriale, écrivait le même jour à Monsieur de la Ferté, cette lettre superbe.

« 16 avril 1 783.

« J'ai appris aujourd'hui, monsieur, des choses qui me paroissent si incroyables, que je ne pourrai y ajouter foi, qu'autant que voudrez bien me les certifier vous-même.

« Est-il vrai que vous voulez garder M. Legros à l'Opéra, non pour chanter, mais pour en faire un président de comité.

« Est-il pareillement vrai que vous gardez M. Dauberval, en qualité de danseur et d'adjoint aux ballets, avec un traitement de S 000 livres, dont 3000, comme retraite de maître de ballets

et 1 500, comme inspecteur de l'École de la danse, ce qui joint aux 1 500 livres de pension qu'il a du Roi, lui fer oit un traitement de 9500 livres.

« Je le répète encore, je ne puis le croire. Je vous ai toujours connu trop franc, et trop honnête, pour qu'il soit possible, que vous soyez capable d'une injustice aussi grande envers des gens honnêtes, et qui ont tout sacrifié pour bien servir et contenter le public. D'ailleurs le projet est si peu d'accord avec les principes de l'économie, que vous n'avez cessé de nous prêcher, que ce m'est encore une raison de plus de n'y pas ajouter foi.

<( Car en seroit-ce une, de donner S 000 livres à Dauberval, qui m'a dit, et qui dit à qui veut ï entendre que, si on veut le garder à l'Opéra, il prendra l'argent et ne fera rien (sur cet article je le crois sincère!) En seroit-ce encore une de garder M. Legros comme président? A quoi ser oit-il bon. Si ces projets viennent de Morel, ma foi, Une lui font pas honneur.

« Et puis que deviendroit la promesse que vous avez faite à Nivelon, et en général que deviendrait l'Opéra?

ce Vous vous trompez si vous croyez que les sujets souffrent cette injustice! Je suis trop franche pour ne pas vous avertir, et vous iï ignorez

pas que pour avoir un Opéra, il faut avoir des sujets. Si messieurs Legros et Dauberval pensent le faire aller à eux deux, je n'ai plus rien à répondre, car je doute fort qu'il y en ait d'autres avec eux.

« Quant à moi, monsieur, si votre intention est en effet d'exécuter ce projet, j'ai l'honneur de vous prévenir de ne pas compter sur moi pour la rentrée, et dès aujourd'hui je demande nia retraite. J'aime la tranquillité, je déteste les tripotages; je viens de passer une année avec des camarades honnêtes, et ne veux plus me trouver avec ceux qui sont aussi méchants que faux [ceci ne regarde pas M. Legros).

« D'après cela, monsieur, je vous prie de vouloir bien me donner vos dernières intentions, et si elles sont telles qu'on me les a assurées, recevez ma parole que je ne rentrerai pas, et que rien dans le monde ne me fera changer de façon de penser. Ayez-y autant de confiance que j'en ai eu toujours de la vôtre l. »

Sur la communication de cette lettre au ministre, Amelot écrivait, deux jours après, à M. de la Ferté :

1. Archives Nationales O1 637. V Académie Royale de Musique, par Campardon, Berger-Levrault, 1884.

« Il est difficile, monsieur, d'écrire une lettre plus ridicule que celle que vous avez reçue de la Guimard, et je la garde, comme le chef-d'œuvre de la mutinerie. Vous avez très bien fait de n'y pas répondre, si je la vois, je me bornerai à lui dire très sèchement, que si elle n'est pas contente, elle peut se retirer. Mais je n'entrerai dans aucune explication avec elle. Je veux accoutumer tous les sujets de l'Opéra, à ne se mêler que de ce qui les regarde. Je ne leur dois d'ailleurs compte d'aucun des arrangements, que je juge à propos de faire, je crois que vous ferez très bien de prendre le même parti, à moins de circonstances particulières.

« Je parlerai certainement au Roi, dès que j'en trouverai l'occasion, mais en attendant je suis décidé à agir vis-à-vis des mutins, avec la plus grande sévérité, et je compte bien n'être pas désapprouvé. Je vous prie instamment de ne pas vous tourmenter de toutes ces criailleries ; on rendra toujours toute justice au zèle et au désintéressement, avec lequel vous voulez bien me seconder dans cette ennuyeuse partie de mon administration, et j'espère que vous voudrez bien être persuadé de toute ma reconnaissance... »

Là-dessus, le ministre signifiait sa volonté

expresse en faveur de Legros, et une assemblée générale était convoquée par ordre du ministre pour le lendemain 19 avril.

Mais l'assemblée générale, en ayant l'honneur de supplier très humblement le ministre de ne pas douter de sa très respectueuse soumission, demandait la succession de Legros, pour Laine et Rousseau, et une réversibilité de pension à la femme de Legros. Alors étaient convoqués, de nouveau, les membres de l'assemblée générale, pour entendre, le 22 avril, les réponses du ministre.

Et ce jour-là même, une lettre de M. de la Ferté nous fait un tableau de l'irrévérencieuse et ironique soumission de la Guimard et ses fidèles aux volontés du ministre.

« Monseigneur, écrit M. de la Ferté, vos réponses ont été lues, ce matin, à l'assemblée, Mlle Guimard, Saint-Huberty, Nivelon, et quelques autres se sont levés, ont fait une grande révérence, sans proférer un seul mot, et successivement tout le monde s'en est allé. Mlle Guimard a accaparé Mme de Saint-Huberty, qui n'a pas besoin de cela, pour être une mauvaise tête; elle a eu même la malhonnêteté de proposer au sieur La Salle, de faire une délibération pour chasser M. Morel, du Comité, en prétendant qu'il

était cause que le sieur Legros restoit. Heureusement qu'elle ne l'avoit dit qu'à La Salle, et bas; il lui a répondu de même, en lui faisant sentir l'inconséquence de sa conduite. C'est sur cela qu'elle s'est retirée, sans expliquer rien, et qu'elle a emmené avec elle Mme de Saint- Huberty, et les autres, mais il faut que vous paroissiez ignorer ce nouveau trait d'audace. Morel a bien fait de ne pas aller à cette assemblée, dont d'ailleurs on ne l'avoit pas prévenu. Sçavoir si le petit comité qui doit probablement se rassembler ce soir à l'ordinaire, chez la Guimard, quand il s'agit de s'ameuter, ne nous fera pas paroître quelques nouveautés pour demain, car il faut s'attendre à tout. »

lu

A propos de l'hostilité, déjà ancienne, de la Guimard contre sa personne, Dauberval s'était déjà vu forcé d'écrire au ministre :

« Mlles Guimard et Heinel, sont persuadées, d'après ce que vous avez daigné leur dire, que j'ai cherché à leur faire perdre leur état, et comme il est affreux de passer à leurs yeux, pour un méchant homme, je tombe à vos pieds, pour que vous ayez la bonté d'ordonner que ceux qui vous ont fait ce rapport à mon sujet, soient mis en votre présence, devant moi '.. »

Au fond, en ces années, l'hostilité de la danseuse contre son ancien amant, me semble receler un peu de la petite haine, que met chez une femme contre l'homme qui a été l'objet d'une passion passée, finie, usée, une nouvelle

i. Registres des Menus Plaisirs. Bibliothèque de l'Opéra, vol. I.

liaison, et surtout lorsque les deux hommes se rencontrent avec la femme, dans le même milieu. Que l'on remarque, dans la lettre de Guimard, la phrase : « Et puis, que deviendroit la promesse faite à Nivelon, et en général que deviendroit l'Opéra ! »

Cette phrase qui ne dit pas grand'chose, me semble cependant la phrase d'une femme prenant un intérêt tendre à son protégé ! Et il y a bien des raisons pour qu'il en soit ainsi.

En effet, Nivelon, c'est l'homme, on se le rappelle, mis en vedette par son évasion de l'Opéra, et la poursuite de l'agent Quidor; Nivelon, c'est le danseur fait à peindre l, le danseur doué de la figure la plus intéressante, le danseur aux pas moelleux ; Nivelon, c'est l'homme qu'on s'arrache et qui donne également, et dans la grisette, et dans la condition, et dans l'impure; Nivelon, c'est le vainqueur des cœurs, pour lequel l'amoureuse et dédaignée Cécile avait battu la Michelot2; Nivelon, c'est lui encore, le héros de l'aventure du Bois de Boulogne, le séducteur à la minute de cette fille du monde, soufflée au petit-maître, auquel elle avait donné rendez-vous, aventure qui se dé-

l.Les Arts Imitateurs, vol. IL 2. Mémoires secrets, vol. XL

nouait par des coups de canne et une plainte chez le commissaire i.

Or, l'intérêt tendre de la Guimard pour Nivelon, devinable dans la missive superbe de la danseuse, nous le trouvons déjà indiqué au mois de janvier de cette année, dans une lettre de M. de la Ferté, écrivant au ministre : « M1!6 Guimard sort de chez moi, où elle était venue pour me parler de Nivelon, pour lui obtenir la place de premier sujet à l'Opéra, avec vingt mille livres sur le Roi, afin de faire rompre un engagement de quatre mois, qu'il avait avec l'Angleterre. » Mlle Guimard trouvant la proposition toute simple, et pressant M. de la Ferté d'écrire à ce sujet au ministre, et déclarant que c'était un sujet très essentiel à l'Opéra, el qu'elle ne saurait plus avec qui danser, et laissant clairement voir à M. de la Ferté, qu'elle aimait beaucoup mieux danser avec Nivelon qu'avec Yestris.

Et l'intérêt tendre de la Guimard, plus tard, nous le trouvons, tout à fait accusé, dans ses lettres de Londres, à ses correspondants, Perregaux, de la Ferté, Desentelles, où le nom de

1. Le Vol plus haut ou l'Espion des principaux théâtres de la Capitale. Memphis, chez Sincère réfugié au Puits de la Vérité, 1784.

l'homme qu'elle continue à protéger, revient sans cesse.

Ici, elle demande à M. de la Ferté, de le garder, tout le mois de juin 1784, parce que, indépendamment des services qu'il lui rend, elle a appris que quelques mauvaises têtes de la cour avaient l'intention de le rosser. (Est-ce une suite à son aventure du bois de Boulogne?) Là, dans une autre lettre à son bon petit ami, elle se porte maternellement garant de l'assagissement de Nivelon, assurant qu'il se met à la raison*, et toujours tendrement, il est parlé de lui dans d'autres lettres encore.

Enfin, comme le plus probant témoignage d'une liaison entre les deux coryphées de la danse : c'est le legs du voluptueux buste en marbre de la Guimard, qu'on voyait à l'Opéra : le legs qu'en a fait Nivelon par son testament.

i. Lettre de la collection du catalogue d'Henneville, vendue le 23 février 1858.

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