Mémoires secrets, vol. XIX
2. Le Vol plus haut ou V Espion des principaux théâtres de la Capitale. A Memphis, chez Sincère, libraire réfugié au Puits de la Vérité, 1784.
m'écrivait-il il y a une dizaine d'années, une petite miniature en forme de médaillon, mais où le Dauberval de la gravure serait remplacé par un abbé qu'une note manuscrite dénommerait l'abbé de Jarente. Y a-t-il dans ce dessin en couleur au bas duquel il est écrit en gros caractères : Le concert a trois, y a-t-il là une substitution du troisième entreteneur de la danseuse, remplaçant le guerluchon delà caricature primitive, ou est-ce le dessin d'une autre caricature qui n'aurait pas été gravée ?
Oui, à la dépensière danseuse ne suffisait plus l'argent du prince de Soubise, ne suffisait plus l'argent du financier de La Borde ; il lui avait fallu l'argent simoniaque de l'évêque d'Orléans, Monseigneur de Jarente, devenu son amant, et un amant soumis à tous les caprices de Terpsiehore, et le prodigue fournisseur de tous ces désirs.
Oh ! un illustre prélat qui avait fait la preuve de onze degrés de noblesse quand il avait reçu cette croix de commandeur du Saint-Esprit que l'on voit sur son portrait, dessiné par Gabriel de Saint-Aubin * et un prélat qui n'a rien de l'as-
1. Portrait faisant l'en-tête d'un ouvrage inconnu, au bas duquel il y a : Gabriel de Saint-Aubin inv. — P.-L* Cor sculp.
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pect d'un prêtre bombancier vivant dans les coulisses de l'Académie de Musique et de Danse, mais un prélat à l'intelligente tête, sous le rouleau de ses cheveux poudrés, au vif noir de l'œil, au grand nez aquilin, à la bouche spirituelle, au menton charnu, au bas de Ja figure seulement un peu matériel.
Et ce prélat était en possession de la feuille des bénéfices et, de cette feuille des bénéfices, la danseuse en avait fait, selon une expression du temps, le fief de l'Opéra1, disposant des nomi-
1. L'espion anglais, dans son Dialogue entre M. le comte de Lauraguais et Milord AllE'ye au sujet des filles les plus célèbres de la capitale, dialogue se passant au Colisée, s'exprime ainsi sur la danseuse et l'entreteneur :
MILORD
Ah ! Comte, quelle araignée !
LE COMTE
Que dites-vous ! Pro9ternez-vo-us plutôt. C'est Terpsichore elle-même. C'est MU° Guimard.
MILORD
Ma foi, elle n'est bonne à voir qu'au théâtre.
LE COMTE
Il ne faut pas disputer des goûts. C'est une de nos courtisanes, qui fait la plus grande fortune. Croyez qu'elle n'a pas de si mauvais aloi, puisque l'Église en a voulu tâter ; demandez à M. l'évoque d'Orléans.
MILORD
M. de Jarente, ce prélat renommé pour ses dissolutions, qui avait la feuille des bénéfices..
LE COMTE
Et c'est chez M11* Guimard qu'on allait le payer.
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nations de toutes les vacances du clergé, de ce riche et rente clergé d'alors, tout en mangeant à belles dents dans ce plantureux patrimoine français de Saint-Pierre. Et cela amenait le joli mot de Sophie Arnould faisant allusion à la maigreur de la danseuse et à la richesse nourricière de cette feuille des bénéfices : « Je ne conçois pas comment ce petit ver-à-soie n'est pas plus gras. . . il vit sur une si bonne feuille ! »
Mais, indépendamment de ce que la danseuse retire d'argent de cette feuille, pensez-vous à son rôle comique de protectrice dans le choix des élus, et voyez-vous l'antichambre d'une coryphée de l'Opéra égayée des joyeusetés de ces demoiselles, toute pleine de personnages ecclésiastiques, jeunes et vieux, sollicitant des audiences et, un jour même, laGuimard gagnée à son rôle, comme on allait lui présenter un jeune abbé demandant un bénéfice, du sopha sur lequel elle était couchée indolemment, la pécheresse apostolique jetait : « Cet homme a-t-il des mœurs *? »
0 ironie des choses d'ici-bas ! Il arrivera que Louis Sextus de Jarente de Labruyère aura le bonheur de mourir avant la révolution, et qu'il ne figurera pas dans le pamphlet de Dulaure intitulé : Vie privée des ecclésiastiques, et qu'il sera