De l'organisation des spectacles de Paris
et des renouvellements fort chers. -ISA, quand le directeur s'y refusait^ il arrivait ce qu'il arriva un jour à MUe Cécile, ne trouvant pas son costume aussi galant que celui de MUe Guimard : elle refusa de danser et se fit envoyer au For- FÉvêque1.
Puis il y avait quelque chose de plus grave dans ces relations journalières de la Guimard avecles tailleurs, el dans lescomplaisanees qu'elle trouvait naturellement chez eux : ces relations assuraient aux tailleurs une protection passionnée, aveugle, et prête à entrer à leur sujet en conflit avec la direction. C'est ainsi qu'à la fin du mois d'avril 1781 Guimard et Heynel prennent parti pour le vieux Delaistre, « entretiennent l'humeur du personnage», l'encouragent dans ses prétentions, le confirment dans l'idée qu'il n'est pas assez récompensé par une pension de 1.000 livres, et son fils pas assez rémunéré par un traitement de 1.200 livres, l'encouragent., dans le cas où l'on n'accéderait pas à ces exigences, à quitter TOpéra, contrairement à l'opinion du sage et raisonnable Bocquet2, et passant par-dessus la tête de M*, de la Ferté, ces demoiselles demandent une audience au ministre pour faire valoir les droits de leur protégé.
4. Académie Impériale de Musique, par Castil-Blaze, vol. I. 2. Registre des Menus-Plaisirs, vol. I. Archives de l'Opéra.
À quelques jours delà, le 10 mai, devant l'esprit insurrectionnel qui s'est emparé de toutes les danseuses excitées parla Guimard, ce pauvre M. de la Ferté adresse au ministre ce bout de lettre éplorée :
«... L'affaire du sieur Delaistre devient, de moment en moment, plus embarrassante. Toutes ces femmes se sont réunies hier pour solliciter pour lui et son fils, et contre l'admission du nommé Sanctus comme maître tailleur1. »
C'est amusant de rechercher les toilettes théâtrales de la Guimard, ces costumes faits d'air
1. Un mémoire de Dauvergne très hostile à la Guimard, que nous donnons plus loin, est un vrai réquisitoire contre les Delaistre père et fils.
Il commence par accuser Dauberval, qui est extrêmement ami avec Delaistre père, de faire l'impossible pour conserver la direction des magasins et de s'être arrangé avec un main chand, auquel il fait avoir une commission illimitée de fournisseur de l'Opéra, et qui a déjà fourni 36.000 livres de marchandises dont la moitié ne pourra jamais servir à cause de leur qualité ou de leurs couleurs baroques. Alors on est obligé d'en chercher d'autres, sous le prétexte qu'elles ne conviennent pas aux sujets. Et Delaistre les achète, et en est quitte pour dire que c'est par l'ordre de M11* Guimard qu'il les a achetées.
Et Dauvergne accuse Delaistre, avec la complicité de Dauberval, de faire des habits pour des particuliers en se servant de 10.000 ou 15.000 livres d'étoffes de marchandes qu'il a sous la nufin, en se contentant de dire qu'on les remplacera.
tramé et de paillettes et de fanfreluches, à la résistance d'une bulle de savon, ces costumes éphémères que, certes, les contemporains ne croyaient pas devoir survivre à FOpéra qui leur avait donné naissance ; c'est amusant de les rechercher dans ces recueils de centaines de dessins de Bocquet * qui sont à la bibliothèque de l'Opéra, au cabinet des Estampes, dans ma collection, et où il nous est donné de retrouver en ces croquetons à la plume, noyés dans le nuage d'une eau à peine colorée, le costume du premier sujet du chant ou de la danse dans tel opéra, dans tel ballet, un peu à la façon dont on retrouve dans une tombe du passé de vieilles étoffes aux couleurs évanouies.
Oh ! les galantes et naïves images vous révélant si bien comment le dix- huitième siècle traduisait les Temps fabuleux, l'Antiquité, les Terres des Pôles et de l'Equateur, et l'Olympe, et les Champs-Elysées, et le Tartare, et tout le peuple fictif des allégories morales, avec des
1. Lire ce que j'ai déjà écrit sur ces dessins dans Sophie Arnould et dans la Maison d'un artiste. Dauvergne dit dans son rapport sur l'Opéra en 1788 : « Ce Bocquet, dessinateur des habits, honnête homme qui fait bien sa place. » Bocquet n'est pas qu'un dessinateur d'habits d'opéras. Dans des dessins au bistre, qui pourraient être pris pour des bistres d'Eisen, il est un artistique imaginateur d'objets mobiliers. C'est ainsi que nous trouvons, en le Recueil du cabinet des Estampes, de charmants projets d'un dessus de porte, d'un canapé, eWd'un sopha de boudoir, et d'un panneau de berline, exécutés pour le duc d'Aumont. t
cuirasses en moiré d'acier, avec des draperies écaillées de serpents ; avec des mantes tigrées ; avec des soubrevestes de peaux de léopard; avec des dolmans, bordés dé réseaux frisés ; avec des habits au fond couleur de giroflée-, avec des nuages de gaze d'Italie à la garniture de plumes de paon ; avec des barrières de feuilles de roseaux, de coquillages, de coraux ; avec des guirlandes de coquelicots, de barbeaux et de fleurs de bled ; et avec des jupes et des culottes couleur de chair brûlée ou couleur de chair morte pour les divinités infernales et les génies malfaisants.
Mais, voici dans les recueils de l'Opéra, un croqueton à la plume de la Guimard, autour duquel il y a écrit, de la main de Bocquet :
Fontainebleau y 1765.
Sylvie.
Les grâces.
Mile Guimard, toute blanche.
Mlle Petitot.
MUQ Gaudot.
Pour le seul opéra de Thésée existent trois croquis à la plume des costumes de Mlle Guimard. On lit sur le premier :
Thésée, 4e acte, Bergère.
Reprise il 65.
MiU Guimard. Pas de deux avec M&Gardel.
Fond blanc. Draperie blanche. Nœuds découpés. Bordé de chenille rose. Fleurs de toute couleur.
On lit sur le second :
Fontainebleau, 1765.
Thésée.
Prêtresse.
Pas seul.
A/lle Guimard.
Tout blanc, argent, perles et pierreries.
On lit sur le troisième :
Fontainebleau, 1765.
Thésée.
Peuple, 5e acte.
Mlle Guimard tout blanc et argent. Coi*ps glacé d'argent. Petite mante de gaze. Jupe blanche ornée de gaze et de nœuds argent.
Il est encore, dans les recueils de la bibliothèque de l'Opéra, un croquis à la plume de Mlle Guimard en son costume de l'Opéra de Zéundor, avec cette indication toujours de la main de Bocquet :
Zélindor, 1773.
Nymphe toute claire. Gaze rose et beaucoup de verdure.
Enfin FOpéra possède deux charmants dessins à la plume rehaussés d'aquarelle, delà danseuse, dans les opéras des Fêtes lyriques et du Carnaval du Parnasse.
Le premier, légèrement lavé de rose, porte en haut et en bas de Faquarellage :
Festes lyriques,
Aoust 1766.
Mlle Guimard. Plaisir.
Fond rose orné d'argent et de fleurs de toute couleur. Jupe tamponnée de gaze.
L'autre dessin, légèrement lavé d'une couleur comme mordorée à la jupe de dessous et au collier de ruban, porte :
Le Carnaval du Parnasse,
Juin 1767.
Mlle Guimard. Pas de deux.
Dans ma collection de dessins de Bocquet se trouvent sept dessins de costumes de la Guimard, avec le nom de la danseuse sous le dessin de la main de Bocquet.
Le premier, lavé d'aquarelle, représente Mlle Guimard dans le rôle à' Ariane, de l'opéra d'AzoLAN (1774). Le second, également lavé, de
couleur, dans les Caractères de Folie où elle dansait un pas de deux ; le troisième, rapidement jeté à la plume, dans son costume à' Ethiopienne de Topera de Persée avec au bas cette note de Bocquet: Tout argent; le quatrième aussi croqué à la plume, dans Topera d'ÉNÉE etLavinie, avec cette indication au bas : Jeux et plaisirs, pas de deux. Mne Guimard. Blanc argent, guirlandes de roses, jupe tamponnée. Corps, draperies d' argent, manches de satin blanc. Dans un cinquième croquis à la plume nous avons Mlle Guimard en guerrière, dans Topera de Tancrède où elle est ainsi vêtue : Une cuirasse moirée d'acier, ornée d'argent, le haut du corps et le dolman d'argent, bordé et doublé de bleu. La jupe jaune couverte de gaze avec des festons au bas attachés, formant des espèces de brandebourgs. Amadis jaune. Dans un sixième croquis à la plume, c'est dans le rôle de Creuse, de Topera dlsMENiAS, avec au bas cette description du costume : Fond de taffetas blanc, la jupe couverte en gaze d'argent. La seconde jupe très claire, retroussée avec des nœuds de diamants. La mante des deux épaules de satin blanc, et paraissant former la draperie, imprimée à fleurs d'argent avec quelques paillettes parsemées et bordée de franges légères. Beaucoup de pierreries sur la gorge, des glands pendant des épaules qui portent la mante. Enfin, dans un septième croquis à la plume lavé d'encre de Chine, — c'est
dans Topera de Sylvie représenté à Fontainebleau en 1765, — Mlle Guimard tenant une lance en main avec au bas du dessin, cette indication : Sylvie, Mlle Guimard l Nymphe de Diane : fond blanc , draperie tigrée. Petite mante de gaze parcourant sur la jupe. Nœuds de satin tigré. Guirlandes de verdure. La draperie doublée chair, manches courtes , chaussure blanche. Guirlande de verdure pour coêffer. Trois rosettes tigrées.
De ces croquis de costumes de Bocquet, de ces premières idées jetées au courant de la plume et balayées du lavage de colorations rapides, il est, dans un format plus grand, des répétitions de seconde main aux contours lourdement arrêtés, au coloris de Fimagerie, aux deux violentes taches de rouge sur les joues : des répétitions, dont je connais pour quelques costumes, 2, 3, 4, S exemplaires, des répétitions destinées sans doute au costumier, au tailleur, au coiffeur, etc. De ces grossières traductions des dessins de premier coup du dessinateur d'habits de l'Académie lyrique, il existe deux volumes à la Bibliothèque de l'Opéra, où nous trouvons dans le rôle à'Issé, du ballet de Sylvie, Mllc Guimard représentée dans un costume traversé de guirlandes de violettes relevées de
1. Le nom de M110 Guimard a été substitué au nom de Mme de Vestris, qui a été rayé.
nœuds jaunes; et nous trouvons encore dans un autre opéra, non désigné, Mlle Guimard habillée d'une robe de dessus jaune, tigrée sur un fond blanc ; enfin dans le rôle d'un Génie Elémentaire, de Topera de Zémire et Almasis, dansant un pas de deux sous une robe toute blanche traversée de guirlandes de mille couleurs.
Dans tous ces costumes de l'Opéra dessinés par Bocquet, réalisés par Delaistre père et fils, et sur lesquels on connaît l'influence despotique du goût de Mlle Guimard, il n'y a ni l'ambition de rénovation, ni l'amour de la couleur locale, apportés par la Clairon à la Comédie-Française, apportés même à l'Opéra par la chanteuse Saint-Huberty. Il y a seulement une remarque à faire sur les costumes de MUo Guimard : c'est que, dans ce temple du clinquant et de Foripeau voyant, il est chez la grande danseuse un goût de simplicité, une recherche de la luminosité claire, une prédilection pour le blanc, qu'indique la répétition des mêmes notules au bas des costumes de M110 Guimard : Toute blanche... en blanc glacé d'argent... toute claire.
La danse, il faut le dire, ne peut avoir les exigences historiques de la tragédie ou du drame. La danseuse, quel que soit ce qu'elle danse : une nymphe, une guerrière, une bergère, un plaisir, — est toujours un être gracieusement chimérique que le spectateur s'imagine volon-
tiers se mouvoir et tourbillonner dans des milieux fantaisistes et pas du tout réels.
Puis songe-t-on à ce qu'était l'Opéra pour la révolution de la vérité, ce théâtre qui au milieu du dix- huitième siècle avait encore toutes les peines à abandonner les masques, oui, les masques de Faunes d'un brun noirâtre, les masques des Démons, couleur feu et argent, les masques des Tritons, couleur vert et argent : ce théâtre où les Vents dansaient en habits de plumes, des soufflets à la main, des moulins sur la tête ; ce théâtre où on dansait le Monde avec une coiffure représentant le mont Olympe, avec un vêtement figurant une carte de géographie, où Ton avait Gallia sur le cœur, Germania sur le ventre, et Terra Australis incognita sur une partie moins noble ; ce théâtre où on caractérisait la Musique par un habit rayé à plusieurs portées, charDé de croches et de doubles croches et par une coiffure faite avec les clefs de G-ré-sol, de C-sol-ut et F -nt- fa ; ce théâtre où le Désespoir était dansé par Dauberval, dans TOpéra de Zoroastre, en culotte, en bas et souliers rouges, et le Mensonge, avec une jambe de bois, un habillement couvert de masques et une lanterne sourde dans la main du danseur.
Enfin, TOpéra, c'est le théâtre où Noverre, faisant représenter en 1777, — oui en 1777, — le ballet desHoRACES, ne pouvait obtenir par ses
supplications que les Horaces et les Curiaees missent des casques. Horaces et Curiaees s'obstinaient à apparaître au public coiffés de cinq boucles de cheveux de chaque côté, poudrées à blanc et surmontées d'un toupet très exhaussé, qu'ils proclamaient le toupet à la grecque1.
Mlle Guimard, on se le rappelle, avait eu, en 1763, une fille de M. de La Borde, que le père avait légitimée en 1770.
Cette Marie-Madeleine Guimard avait à peine quinze ans révolus que sa mère songeait à la marier à Claude Drais, orfèvre-bijoutier établi sur le quai des Orfèvres.
Et, le 4 mai 1778, contrat était passé devant Chavet, notaire à Paris, entre Robert-Arnould- Claude Drais et Marie-Madeleine Guimard, fille légitimée, ayant la faculté de recueillir toutes successions, donations, legs et autres avantages qui pourraient lui être faits, à l'exception uniquement de la succession dudit sieur de La Borde.
Et, l'agrément donné par le père et la mère à
1. Lettres sur les arts imitateurs, par Noverre, Paris, 1807, vol. I. Noverre affirme qu'il a cherché, autant que c'était possible à l'Opéra, à remédier aux défauts qui régnaient dans cette partie si essentielle à l'illusion.
ce mariage, voici les avantages que faisait Mlle Guimard à sa fille en l'article IV de ce contrat de mariage :
« En faveur et considération dudit mariage, la dite demoiselle Guimard mère a, par les présentes, donné et constitué en dot, en avancement d'hoirie de la succession future, à la dite demoiselle, future épouse, sa fille et au dit sieur futur époux, en cas de prédécès par la dite future épouse sans enfants ou de décès des dits enfants sans postérité, la somme de cent vingtcinq mille livres, savoir : cent mille livres en deniers comptants que la dite demoiselle Guimard s'engage à payer en écus de six livres et monnaies ayant cours aux dits sieur et demoiselle futurs époux, dans le terme et espace de deux années, à compter de ce jourd'hui, et vingtcinq mille livres composées d'un trousseau, de meubles meublants, diamants, bijoux, et habits, linge, hardes et dentelles, à l'usage de la dite demoiselle future épouse, desquels meubles meublants, diamants, bijoux et habits, linge, hardes et dentelles, le dit sieur futur époux reconnaît être en possession, et s'en charge envers la dite demoiselle future épouse.
« Plus aussi, en faveur et en considération du dit mariage, la demoiselle Guimard mère fait et institue par ces présentes pour héritiers généraux et universels en tous et chacuns, les biens
m LA GUIMARD
meubles et immeubles réels et fictifs qui se trouveront lui appartenir au jour de son décès, la dite demoiselle future épouse, sa fille, et le dit futur époux en cas de prédécès par la dite future épouse sans enfants, et de décès desdits enfants sans enfants, sous la réserve expresse, que fait la dite demoiselle Guimard mère d'une somme de cent cinquante mille livres dont la dite demoiselle Guimard mère pourra disposer en faveur de qui bon lui semblera, par testament, donation, legs ou autrement, mais le tout ou partie de la dite somme de cent cinquante mille livres sera compris et dépendra de la dite institution d'héritiers dans le cas où la dite demoiselle Guimard mère décéderait sans avoir disposé de la dite somme de cent cinquante mille livres en tout ou en partie1. »
Triste mariage, que ce mariage célébré au mois de mai 1778 et rompu au bout d'un an par la mort de la jeune mariée, ainsi que nous rapprennent les Mémoires secrets, en annonçant à la date du 22 novembre le ballet de Mirza et Lindor.
« La demoiselle Guimard qui n'avait pas
1. Extrait du contînt de mariage de Claude Drais, orfèvrebijoutier, et de Mxu Marie-Madelaine Guimard, fille naturelle de MUo Guimard et de Jean-Benjamin de La Borde, fermier général (1778 k mai). (L'Académie Royale de musique au\ XVII I siècle, par E. Campardon, Berger-Levrault, 1884, vol. I.)
paru depuis la mort de sa fille, qu'elle a pleurée longtemps, était trop nécessaire à ce spectacle pour s'y refuser1. »
Donc, en novembre 1779, la Guimard faisait sa rentrée dans le ballet de Mirza et Lindor, un ballet ou plutôt une pantomime dansante où, au second acte, un duel mimé avec les positions, les attitudes, les voltes d'une passe d'armes, mettait chez le jeune Vestrallard et Nivelon2 les grâces d'une chorégraphie spadassîne. Le ballet, où là Guimard se montrait plus actrice que danseuse, n'avait qu'un très médiocre sSuccès et amenait une rupture éclatante entre Noverre et la Guimard, rendant 'Noverre responsable de la chute du ballet de Gardel.
Et voici, dans un mémoire de Noverre adressé àM. de la Ferté, les raisons qui auraient engagé Mlle Guimard « à devenir malhonnête, extravagante, et même ridicule ». Noverre dit que la chute de Mirza, de cette farce monstrueuse qui n'avait plu, à Paris, qu'à l'abbé Aubert, et qui n'avait eu d'autre approbation que celle de Bret,