L'Académie Impériale de Musique, par Castil-Blaze
H6 IAGUIMÀRD
lustre danseuse à l'âge de trente-cinq ans en la réalité de sa ressemblance : un buste en marbre, signé : Merchi, F., 1779 ^
Mlle Guimard a un front bombé, des yeux grandement fendus dont les coins sont un rien retroussés, un petit nez à la courbure aquiline, aux narines du plus délicat dessin et largement respirantes, une bouche aux lèvres minces, minces, mais avec le gracieux etressautant contour d'un arc, un menton charnu terminé par un méplat sensuel. C'est un visage ciselé dont la finesse de l'arête du profil ne se voit tout à fait que dans la glace où il est reflété par derrière; c'est une toute mignonne figure, à l'ovale un peu court, et que fait paraître encore plus ramassé l'échafaudage de ses cheveux relevés où, de tout en haut, descend sur l'épaule gauche un brin de lierre qui, passant sous la chlamyde, vient mourir sur le plissé delà chemise, y étalant ses baies et ses feuilles.
Sous la tête se dessine un petit corps maigre, aux épaules abattues, à l'attache voluptueuse! du sein, avec son petit pli triangulaire sous l'aisselle, avec encore un peu de cette gorge que l'agent de police Marais vantait comme la plus jolie gorge du monde, alors que la Guimardf n'avait que quatorze ans.
d. Ce charmant buste est la propriété de M. Perrin.
Ce buste, disons-le, en sa. joliesse sèchement nerveuse, et avec ce qu'il y a dans le retroussis des yeux, dans le serpentement pervers de la bouche, semble le buste du Vice — du vice élégant, distingué, aristocratique.
Et le vrai chantre du charme de la femme, et celui qui dira le mieux l'effet que le genre de sa beauté produisait, sera son mari, dans la chanson : Ce qu'il ne faut pas dire, dédiée à Madeleine G**\
De bas en haut, de haut en bas,
Madeleine est charmante ; S^s jolis pieds, ses jolis bras,
En elle tout enchante.
Voyez ses yeux voluptueux, Et son charmant sourire.
L'ensemble est parfait...
Et son regard fait Ce qu'il ne faut pas dire.
Voyez-la jusqu'au bout des doigts,
C'est une miniature.
Jolis contours, piquant minois, Séduisante tournure.
Quels mouvements
Pleins d'agréments!
A chacun elle inspire
Un désir ardent :
Malgré soi l'on sent...
Ce qu'il ne faut pas dire.
Voyez-la chercher de l'esprit,
Voyez la, dans Nineite, Comme Lubin, chacun se dit
Oh! la charmante Annette !
Pour son talent, Son jeu brillant,
Tout le monde l'admire, Et pense aussitôt À chose qu'il faut...
Oui. qu'il ne faut pas dire.
Merchi, l'auteur du buste de l'illustre danseuse, ce sculpteur tombé dans l'oubli, semble avoir été, en ces années, le sculpteur attitré des grandes impures. Métra, qui va le visiter, en avril J781, déclare qu'il a trouvé dans son atelier la galerie des plus jolies coquines de cette fin de siècle1. Il s'écrie douloureusement : « N'appartient-il donc qu'au vice d'encourager les arts? » s'indignant de ne pas trouver dans cet atelier une seule statue lui montrant la représentation d'une femme vertueuse, et il sort se répétant les vers faits sur le buste de Mlle Arnould en 1775 :
1. Correspondance secrète, vol. XL — Dans le volume XX, à la date du 12 février 1782, on lit : « Les amateurs des arts, et des spectacles s'empressent de se pourvoir d'une collection précieuse de bustes, que vient de mettre en vente le sieur Merchi, sculpteur. Ils sont au nombre de quinze et représentent MM. Piccini, Sacchini, Legros, Laine, Mlles Beaumesnil, Girardin cadette, Gïjimard, Heynel, Théodore, Allard, Peslin, MM. Vestris père, Nivelon, Carlin, Mme Todi.
Et je yeux...
Que ce buste en cent lieux figurant, Puisse pour quatre sous, hors de la plàtrière, Passant chez nos neveux, du marquis au 'bourgeois, Orner en même temps le Musœum des rois.
Et le portail de la Salpêtrière.
Or donc, à deux ans de date du modelage du buste de M1Ie Guimard, le sculpteur Merchi, qui avait fait aussi les bustes des danseuses Théodore, Heynel, Allard et Peslin, avait Fidée pour la décoration des boudoirs, des réduits galants de Paris, d'ouvrir une souscription, offrant au public des statuettes en talc, soigneusement réparées, sur huit pouces de hauteur, des cinq danseuses : Mlle Guimard esquissée en Terpsichore, M110 Heynel en nymphe, Mlle Théodore en bergère, Mlle Allard et Peslin en bacchantes1.
1 . Mémoires secrets, vol. XX. — Pour ces statuettes offertes «à bon marché » aux amateurs de ballets, mais dont je n'ai jamais rencontré un exemplaire, un amateur fabriquait les quatrains suivants :
Grâce, maintien, taille légère, Tout ici charme le regard ; Est-ce une nymphe, une bergère ?
Non : c'est Terpsichore ou Guimard.
Dans Heynel, on aime, on admire Et les grâces et la beauté :
De Vénus, elle a le sourire, Et de Junon la majesté.
Qui plaît le plus dans Théodore?
Fraîcheur, esprit, grâce, talent ?
C'est mon secret que l'on ignore ; Mais pour charmer, elle en a cenl.
Le goût de la Guimard dans ses toilettes de ville, goût que consultait Marie-Antoinette ainsi que nous Fapprend la Requête des demoiselles de Paris à M. de Breteuil, en faisait une personne très difficile pour ses toilettes de théâtre. On ne lui faisait pas accepter le premier costume venu sous le crayon du dessinateur, et coupé par le tailleur dans des étoffes économiques choisies par le directeur. Elle voulait du recherché, du distingué dans le riche^ et consentait à porter seulement des travestissements qui contentaient la femme se mettant bien à la ville. Car la Guimard baptisait les modes et, en 1771, les élégantes de Paris gavaient toutes adopté la robe à la Guimard. On appelait ainsi une robe retroussée sur un jupon d'une autre couleur et agrémentée de pompons et de guirlandes : imitation du costume porté par Mlle Guimard dans le ballet de Jason et Médée. Et le public savait
Quelques Bacchantes par leurs armes Subjuguèrent l'Inde autrefois ; Par ses talents et par ses charmes Allard tient Paris sous ses lois.
De la gaîté, de la folie, Combien Peslin tient de pouvoir ?
Qui la voit jamais ne l'oublie, Qui s'en souvient, veut la revoir.
si bien qu'elle avait voix consultative aux imaginations de Bocquet et aux coupes du tailleur Delaistre que, dans le brouhaha de la première représentation de la Fête de Mirza, au lieu de demander Fauteur, il demandait à grands cris : Le tailleur! le tailleur ! se doutant bien que, dans ce salmigondis, le charme et l'élégance tout à fait remarquables des costumes étaient dus à la collaboration de celle que Métra appelle : la déesse du goûti.
Mais ce goût de la danseuse coûtait gros à l'Académie Royale de Musique. L'on se rappelle la phrase du paragraphe qui lui est consacré dans le « Tableau des Premiers sujets de la danse » de FOpéra en 1783 : — Elle est d'une dépense énorme pour l'Opéra. Et, plus tard, lorsqu'en 1791 la République se préoccupait, dans un livre, de la réorganisation des théâtres, une note de ce livre apprenait qu'en Fannée 1779 Mlle Guimard seule avait coûté en habits 30.000 livres2.
Et encore la dépense personnelle de la première danseuse de FOpéra n'était pas ce qu'il y a de plus ruineux pour FOpéra mais elle le devenait parce que les autres danseuses, à l'exemple de Mlle Guimard, exigeaient des habits