TERPSICHORE CHARITABLE
ou I' MADEMOISELLE GUIMARD
Visitant les Pauvres
En cette gravure on voit, dans un grenier, s'avancer vers un vieillard couché sur un grabat une jeune femme encapuchonnée dans une calèche et suivie d'une troupe d'amours aux ailes frétillantes, portant des pains, des bouillons, des bouteilles de vin. Au-dessous on lit :
Guimard, vos pas vifs et savans Peignent les ris et la décence.
Vous triomphez dans tous les temps Par l'amour et la bienfaisance.
A table, en un souper d'amis, Votre gaîté franche et piquante Prodigue mille traits exquis D'une saillie étincelante.
Et vous savez parmi ces jeux, Le matin, en robbe commune, Conduisant les amours joyeux, Aller visiter l'infortune Au fond d'un réduit ténébreux.
Mais la charité de la Guimard ne devait pas être obscurément célébrée par ces vers d'imagerie mis au bas d'une estampe ; elle devait venir à nous, elle devait nous être révélée par cette pimpante poésie de Marmontel, cette poésie de libre-penseur que se rappellera un jour Béran-
ger
Est-il bien vrai, jeune et belle damnée, Que, du théâtre embelli par tes pas, Tu vas chercher dans de froids galetas L'humanité plaintive abandonnée?
Que cette main, qu'on baise nuit et jour, Verse en secret les tributs de l'amour Sur l'indigence à languir condamnée ?
Oui, cette Hébé, de roses couronnée, Qu'environnait un essaim d'étourdis, En sœur du pot, s'en va dans un taudis Te soulager, famille infortunée!
Elle est pour toi l'Ange du Paradis, Et tu la crois au moins prédestinée.
Au lieu des Jeux, des Amours et des Ris, Qui voltigeaient sous ses riches lambris, Quelle est sa cour ? Des marmots en guenille, Un bon vieillard, une mère, une fille ! A ses genoux je les vois attendris, Les yeux en pleurs, je crois tous les entendre Bénir le ciel qui te fit belle et tendre ! Tendre, oui, Guimard, sans tes jolis péchés Cent malheureux expiraient dans les larmes, Et leur salut est le prix de tes charmes. Oh ! que du ciel les desseins sont cachés ! Rien n'est si beau que de vivre en hermite.
Chacun le dit. Cependant il est clair
Que, si Guimard eût été carmélite,
Ces malheureux seraient morts en hiver.
C'est donc ce cœur, si faible, si fragile,
Que pour exemple au prône on citera.
0 Charité î vertu de l'Évangile,
Quoi, ton modèle est donc à l'Opéra ?
Mais quel dommage, hélas ! dans la coulisse,
Ta vertu même est, dit-on, comme un vice.
Chère Guimard, ton curé te louera,
En te louant, il t'excommuniera ;
A son dîner, un dévot Moliniste,
Pour tous ses goûts indulgent moraliste,
Blâme les tiens, te damne en digérant
Et jette à peine un œil indifférent
Sur le malheur d'un voisin janséniste.
Tu ne connais Molina. ni Quesnel,
Mais l'indigent, mais le faible pupile
Dans ton corset trouve un cœur maternel.
Ame céleste !... Et du ciel on t'exile !
Oui, de tes dons Dieu ne fait aucun cas !
Jamais au Ciel on ne monte en cadence !
Tu fais le bien, mais tu danses : tes pas
Sont applaudis, ainsi que tes appas.
Depuis David, Dieu ne veut pas qu'on danse ;
Si tu mourais (car ce n'est plusletems
Où le plaisir, rajeunissant les belles,
Leur assurait un éternel printems.
Les Grâces même aujourd'hui sont mortelles)
Si tu mourais, on verrait ton cercueil
Environné de mille Amours en deuil
Pleurant leur mère ; une foule attendrie
De malheureux, à qui tu rends la vie,
Suivraient aussi ce funèbre convoi.
Ni ton curé, ni même son vicaire,
Ni du bas chœur la troupe mercenaire,
Ne marcheraient en hurlant devant toi.
D'encens béni sans être parfumée,
Hors du bercail tu serais inhumée...
Mais pourquoi vais-je attrister tes plaisirs ?
Aime et jouis ! suis tes goûts, ton caprice,
De tes amans couronne les désirs ;
Aux malheureux tends une main propice;
Comme un ruisseau qui coule sur les fleurs,
Laisse couler ta brillante jeunesse !
Après avoir régné sur tous les cœurs,
A cinquante ans, un grand Carme, à confesse,
Fera ta paix. Un songe séduisant,
Une erreur tendre, une douce folie,
Peut s'effacer : mais jamais Dieu n'oublie
Qu'on fut sensible et qu'on fut bienfaisant1.
Il est incontestable que la danseuse est charitable, fastueusement charitable, charitable à la façon d'une princesse. La Correspondance secrète , à la date du 11 février 1784, qui chante sa bienfaisance habituelle, bienfaisance autrement éclairée que celle des grands seigneurs « donnant de l'argent aux curés pour leurs dévotes », nous montre la Guimard distribuant elle-même des comestibles aux pauvres.
Et ce cœur pitoyable et cette main ouverte de la danseuse sont si connus à Paris que ce ne sont pas seulement des pauvres qui vont frapper à la porte de l'hôtel de la Chaussée d'Antin,