A LA DÉRIVE
— Les songes de l'eau qui sommeille.
— Tes yeux tant les ai-je, ô tes yeux, Tant regardés ! noyé en eux, Hormi eux de tout oublieux,
Mes yeux ! ah, que dis-je ? mon être Tout entier, avec quel bien-être.
Soutiré vers leurs deux fenêtres
Et versé aux deux lacs sans fond De tes deux yeux, ces yeux qui font Deux tourbillons où mon cœur fond !
J'ai tant lavé ma loque d'âme,
La mienne, à vos limpides flammes,
0 clairs yeux de ma notre-dame ;
Enfin, les temps noirs survenus Où ces joies, vos jeux ingénus.
Yeux si connus, jamais connus,
Tout me fut, joies et jeux, ravi, Et ces yeux ! par l'aveugle vie :
Captif charmé de leurs magies.
Mon souvenir a refait tant Et tant le voyage éclatant D'antan vers leur gouffre chantant,
Qu'à me vêtir de leur lueur, A m'étourdir de leur chaleur.
J'en ai oublié la couleur 1
BIANCA VESTITA
— Le temps a laissé son manteau.
— A l'aube prime d'avril Jeune neige s'est enfuie ; Elle voit de ses épaules Glisser sa royale hermine ; Frêle fille de l'hiver Vers le pôle elle s'envole, Sous le ciel au sein couvert Que soulève le printemps.
0 vertigineuse paix, Plus vertigineux silence.
Blanc sommeil de tous les sens, Et la solitude blanche S'illimite infiniment.
Au flanc d'un chemin perdu Dans la vastitude blanche, Un amandier éperdu Appelle de toutes ses branches ; Les germes précoces dorment Sous l'écorce enlinceulée,
Et la voûte immense et morne S illimité infiniment ; — L'aube aurore est accourue, Elle est accourue et rit ; Elle rit : les brises naissent, Tout circule et tiédit.
C'est la vie et c'est la joie.
L'aube aurore danse, Tout l'horizon tremble.
Ensemble tournoient Les écharpes d'or :
C'est la vie encore, La vie et la joie.
Et voici que sur la branche De l'arbuste qui s esseulé.
Une fleur est apparue.
Etoile vivante et nue ; Si désespérément blanche, Oîi des roseurs si ténues Insaisissablement tremblent.
Si fragile de parfum.
Si tendre d'éclat que semble Ton apothéose, ô neige, A travers le printemps rose.
— Oh si belle hélas, si belle, Si impossiblement belle, Que je n'en pus affronter L'accusatrice beauté ; Mais quoi, closes mes prunelles, Mon cœur encor la voyait !
Elle fondait en parfums, Où ce cœur se dissolvait ; Viens, me disait tout son corps.
Me cueillir ! et moi enfin, Chancelant, mon bras perclus S'est tel un spectre avancé ; Frissonnant du sacrilège, Je ravis l'astre de neige Au destin qui l'exaltait.
Je l'ai respirée.
Avec quelle ivresse, ]^ l'ai respirée, Et depuis j'en meurs, Et mes yeux noyés Virent, ah, détresse, Que penche soudain L'angélique fleur :
Elle était si blanche.
C'était son destin !
Les cinq sublimes pétales D'un seul coup se calcinèrent, Et se perdit leur parfum ; L'astre sans laisser de trace S'évanouit sur la neige :
Le nuptial sortilège.
Mon souffle l'avait brûlé.
Alors songeant, ô Denyse,
A nous, j'ai senti passer
L'heure qui va déflorer
Nos bonheurs, leur fleur exquise,
Et sourdement soupiré.