LES LITANIES
— Fort comme la Mort.
— Aimer, c'est mourir.
Mourir pour renaître en l'être quon aime, Ne plus vivre en soi, vivre à même lui : Denyse, Denyse, je t'aime.
Aimer est sentir plus ni joies ni peines.
Ni ses haines, ni ses désirs.
Aimer est ne souffrir, jouir ni sentir
Quà travers l'être qu'on aime :
Denyse, Denyse, je t'aime.
Aimer est, fût-on à mille et mille lieues.
Être retourné par tout ce qui tourne Au fond des destins de l'être qu'on aime : Denyse, Denyse, je t'aime.
Aimer est sentir nos joies faire joyeux. Nos chagrins sentir faire malheureux.
Sans qu'il sache même en quoi, l'être qu on aime : Denyse, Denyse, je t'aime.
Aimer est jouir de souffrir pour lui Sans qu'il sache rien, sentir dans l'espace Ce bonheur qui passe :
Denyse, Denyse, je t'aime.
Aimer, c'est aimer, et nulle parole Ne définira ce que c'est qu'aimer ; Le sage y est sot, sot et tête folle S'il n'a pas aimé :
Denyse, Denyse, je t'aime.
Le fol, l'idiot a toute sagesse.
Toute science l'ignorant.
L'infâme toute vertu même Dans l'instant qu'ils aiment.
Qu'ils aiment vraiment :
Denyse, Denyse, je t'aime.
J'avais cru aimer, j'avais cru savoir Ce que c'est qu'aimer, et jamais encore ! La première fois j'aime et sais aimer : Denyse, Denyse, je t'aime.
Ce que c'est qu'aimer je n'en savais rien. Et pensais aimer ! En cette minute Mon cœur distendu a compris enfin :
Denyse, Denyse, je t'aime.
Ce nest ni désirs, ni plaisirs, ni luttes. Ni les voluptés, ni les frénésies.
Ni les jalousies, leurs atrocités...
Denyse, Denyse, je t'aime.
Ni la charité aux ailes immenses.
Même pas souffrir pour l'être qu'on aime.
Ni pour lui souffrir, pour lui s'immoler.
Ce nest pas mourir...
Denyse, Denyse, je t'aime.
Aimer, c'est aimer, ne plus reconnaître
Et ce qui est soi et ce qui est lui. C'est le voir dans soi et dans lui se Voir, C'est ne voir que lui dans tout l'univers. Et tout retrouver l'univers en lui :
Denyse, Denyse, je t aime.
On aperçoit alors qu on voit Avec des yeux sans fin nouveaux.
On aperçoit qu'on se voit Pour la seule première fois ; On aperçoit luire la vie Là où c'était avant la nuit.
On voit le mouvement, la pensée, la lumière Où l'on flairait la mort ;
Esprit et gloire où tout semblait matière ;
On aperçoit enfin, on aperçoit alors Quon ignorait tout encore :
Denyse, Denyse, je t'aime
Car Vamour est toute clarté Et lucidité suprême ; Il est pour l éternité Porte et clef de l'univers, Par lui réglé, A nous ouvert, Sous ton geste, ô Divinité.