VÉNUS PUNIE
Seule, l'esprit mordu d'un désir furieux, Son corps souple vêtu d'une légère flamme, Au tomber de la nuit, Vénus, déesse et femme, S'échappe du palais en ruines des Dieux.
Où donc, toutes les nuits, sans char ni tourterelles, Sans cortège dansant d'amours rieurs et fous, Pâle, un rêve tragique au fond de ses yeux roux, Où donc court-elle ainsi, déguisée et sans ailes?
Les bergers qu'elle aima sont morts depuis longtemps ; Et les femmes ont beau le chanter dans leurs veilles, Le doux nom d'Adonis, s'il frappe ses oreilles, Ne lui rappelle plus le drame du printemps.
Vénus, grâce des flots, toujours divine et belle, Par le sort condamnée à vivre sans amant, Jusqu'à la fin des jours traîne ce châtiment De porter un cœur mort dans sa chair immortelle.
Chaque nuit, parmi nous, farouche, elle descend, Toute sa vie ardente en ses yeux concentrée, Et sur la terre en proie à la fièvre sacrée Rôde, larve de feu, sous sa robe de sang.
Partout où l'amour joint deux bouches convulsives, Où la misère en fleur râle de volupté, Dans les hautes maisons de l'énorme cité, Dans les bouges fumeux, les ruelles lascives,
Par les docks du vieux port où le fleuve bruit, Par les ravins pierreux des pensives banlieues, Sur le bord des talus où dans des ombres bleues Grandit l'œil blanc d'un train qui traverse la nuit,
Et les bars où dans l'or qui pleut des plafonds roses, Les filles, sous l'archet des Tsiganes frôleurs Mêlent pour un ballet de sons et de couleurs Leur gorge épanouie en corbeilles de roses,
Vénus rôde, épiant les couples amoureux, Hâtant de ses regards les prochaines délices, Dans les chambres d'amour ou les jardins complices Comme un rayon subtil se glisse derrière eux.
Comme eux elle s'abat dans la soudaine alcôve, Roule, les bras en croix, dans le blé saccagé, Et penchant sur leur lutte un masque ravagé, Secoue à poings nerveux sa chevelure fauve,
Et buvant par les yeux l'écume des baisers, Béante, tour à tour courbée et redressée, Comme une torche en feu par le vent dispersée, Elle fait sur leur front des gestes embrasés.
Et quand, leur arrachant un étrange sourire, Bestial et divin, l'âpre spasme les tord, Et leur faisant râler une joyeuse mort, Répand sur leur beauté l'ivresse du martyre,
Avide, insatiable, avec un long cri sourd, Elle aspire d'un trait ces visions lascives,' Et gardant dans ses yeux leurs images captives, Elle fuit, emportant des dépouilles d'amour !