LA PEUR DU VOYAGE
Sous le pont suspendu qui coupe en deux le soir,
A travers le fracas, les feux et les fumées,
Je regarde passer, les glaces allumées,
Un train vertigineux, comme un vaste éclair noir,
De tunnel en tunnel de grands fanaux simulent, Dans la rapidité de leurs scintillements, Un jet éparpillé de roses diamants D'émeraudes en flamme et de rubis qui brûlent.
Sous leur clarté bougeante obscurément reluit Le sinistre réseau des rails dans les ténèbres, Pareils à des chemins rigides et funèbres Vers les gueules de l'ombre et l'horreur de la nuit,
Le ciel est orageux et l'atmosphère lourde; Le télégraphe pleure et tourmente ses fils; Et les convois ont pris d'inquiétants profils Œillés lugubrement d'une lanterne sourde.
Il monte jusqu'à moi d'acres exhalaisons De houille, de goudron, de bitume et de soufre Qui suggèrent en foule à mon esprit qui souffre De lucides climats et de fiers horizons.
La distance et l'espace ont d'étranges musiques, Grêles comme un soupir du vent dans les roseaux, Vibrantes comme un vol de nocturnes oiseaux, Douces comme la voix lointaine des phtisiques.
Ces fanaux, ces relents, ce décor solennel, Le sifflement aigu de ces locomotives, Cet immense horizon, ces musiques plaintives Chantent la volupté du voyage éternel.
C'est là-bas que j'irai, ô mon âme blessée! Découvrir un pays d'où je suis exilé ; Et ce vague désir, comme un cristal fêlé, Enigmatiquement tinte dans ma pensée.
Comme le souvenir d'un monde antérieur, Je subis le pouvoir de ces noms nostalgiques Dont l'euphonie emplit de visions magiques Le songe lumineux de l'œil intérieur.
O mes fleuts d'Allemagne, Heidelberg et Coblence! O mon rêve d'étude et de sérénité !
Ne m'attendeE-vous pas dans l'or des soirs d'été, Quand l'odeur des tilleuls parfume le silence?
Il existe en Norvège un beau golfe gelé Où le soleil d'hiver rit sur la neige rose, Pareil au pur reflet d'une invisible rose Sur la froide clarté d'un lys inviolé.
Je devine en Ecosse un lac plein de mystère Qui renverse la nuit dans des flots étoiles, Où semblent s'échanger de longs regards voilés Entre les yeux du ciel et les yeux de la terre.
Et je sais à Stratford des bois shakespeariens, Où les cygnes pensifs sur les eaux taciturnes S'imaginent revoir dans les blancheurs nocturnes Le fantôme appâli des cygnes anciens.
M'évader! M'enivrer du vent, de la distance! — Vertige de la mer, du gaz, de la vapeur ! Oh ! ce désir m'obsède et cependant j'ai peur D'abandonner enfin cette morne existence.
Je suis sourd aux appels qui m'assiègent en* chœur ;
Je ne secoûrai pas la morne accoutumance :
J'ai peur de l'horizon, de l'étendue immense,
Car le monde est trop grand pour contenir mon cœur !
Je sais que par delà les heures révolues, Notre image s'éteint dans les yeux résignés ; Que le nom fugitif des pâles éloignés Ne vibre pas longtemps sur les lèvres élues ;
Que les doux souvenirs du fantôme aboli, A travers le parfum des alcôves heureuses, Comme un effeuillement de roses douloureuses, S'éparsèment au vent dans la paix de l'oubli-
Mourir dans les esprits, et se survivre encore! Autour des êtres chers pareils à des tombeaux Veiller funèbrement ainsi que des flambeaux, Et pleurer dans le deuil de la nuit sans aurore!
Expirer sur l'amour comme sur une croix
Qui ne se souvient plus qu'elle porte un martyre,
Expirer dans un mot glacial, dans un rire,
Dans ce qui meurt de nous le plus tôt, dans la voix !
O voix! Bouvreuil blessé qui chante au fond des âmes!
O voix ! Timbre magique où rêve un infini !
O voix ! Suprême appel laissé par le banni !
Vous vous taisez trop tôt dans l'oreille des femmes !
O voix! Murmure étrange et doux du gouffre humain! Grève obscure de l'être, où des syllabes vagues Montent lugubrement avec le bruit des vagues, Si je quitte ces lieux, vous vous taisez demain !
Absence, nuit soudaine! Absence, mort vivante! Méduse de l'espace aux cheveux effrayants ! Je ne puis soutenir tes longs regards béants Sans que ma faible chair ne hurle d'épouvante !