‹ La guirlande des dieuxChapitre 48 sur 51 · LE CRIME DE L'ARCHANGE · texte numérisé non relu

LE CRIME DE L'ARCHANGE

Au sommet de la tour qui domine la ville, Depuis plus de mille ans, vêtu d'or et de fer, La flamme au poing, les pieds sur la Tarasque vile, Monseigneur Saint-Michel triomphe de l'Enfer.

Depuis plus de mille ans, du haut de cette flèche, Beau comme la lumière et prompt comme l'éclair, Il triomphe et la Bête impuissante le lèche Et le geste de l'ange éblouit le ciel clair.

Pendant plus de mille ans, sur la vieille grand'place Où bal, là-bas, le cœur ardent de la cilé, Monseigneur Saint-Michel a vu la populace Se révolter en vain contre un joug mérité.

Il Ta vue, outrageant la gloire et le génie, La fortune et l'amour, la force et la beauté, Puis, foudroyée enfin par les dieux qu'elle nie, Confesser leur puissance et leur divinité ;

Et pareille à la Bête impure qu'il piétine, Lécher servilement en hurlant de terreur, Sous l'aigle germanique ou sous la croix latine, Des sandales de prêtre ou des gants d'empereur ;

Et toujours, du sommet de sa flèche dorée, Le guerroyeur céleste au tranquille regard A, sur le dos sanglant de la plèbe atterrée, Vu son geste imité par le Pape ou César.

Debout sur le dragon pour l'empêcher de mordre, Il enseigne du glaive au peuple révolté L'équilibre divin et la splendeur de l'ordre, Et le rythme sacré, père de la Beauté.

Ainsi, depuis mille ans, sourd à l'Enfer qu'il brave, L'esprit plein de son Dieu, l'impassible vainqueur Accomplit son devoir, l'âme joyeuse et grave, Sans qu'un doute ait jamais pénétré dans son cœur.

Mais aujourd'hui, laissant flotter ses ailes d'ange, Il respire à longs traits l'air d'un siècle nouveau : Le vertige odorant d'une rouge vendange S'élève de la foule et trouble son cerveau.

Toute clarté s'éteint. Toute grandeur abdique. Impuissante à vouloir, la triste humanité Se rue, en haletant d'une flamme sadique, De la sensiblerie à la férocité.

En proie au vin menteur dune pitié grossière,

Les penseurs les plus hauts, les chrétiens les plus droits

Encensent bassement la plèbe carnassière :

Le roi jette son glaive et le pape sa croix.

Le peuple, sur l'autel de la misère humaine, Entre l'âne et le bouc adore l'insurgé, Et semble, en bondissant où son instinct le mène, Un aveugle conduit par un chien enragé.

Des poètes déchus, trouvères au cœur pâle, Baisent la Brute sur son muffle de taureau. Leur hymne spasmodique est plus affreux qu'un râle ; L'art meurt, et Caliban commande à Prospéro.

Guerre au flambeau qui luit! Guerre au rêveur qui chante Si, courbé devant les goujats humiliés, Il ne demande pas à la tourbe méchante Pardon de son génie en faisant des souliers !

Et ce qui fut jadis la noblesse de l'homme, Le mépris nécessaire et la mâle fierté, L'esprit ailé d'Athène et la force de Rome, Sombre dans une vaine et veule charité.

Tout à coup Monseigneur Saint-Michel, sur son faîte

Sublime, voit l'azur du ciel devenir noir.

Il frissonne. Le dos d'écaillés de la Bête

Luit dans l'ombre, agité d'un monstrueux espoir.

L'ange languissamment laisse sur la Tarasque Traîner ses yeux noyés d'une infâme pitié, Et des pleurs, les premiers! jaillissent de son casque; Et la Bête l'épie et se dresse à moitié...

Victime d'un étrange et langoureux prestige, Le belluaire ailé, sous sa robe de fer, Sent soudain, à travers l'ivresse du vertige, Un lâche cœur humain éclore dans sa chair.

Vers son maître invisible il relève la tête

Et d'une voix d'enfant soupire avec douceur,

En flattant de la main la croupe de la Bête :

« Mon Dieu ! Soyez clément pour la Bête, ma sœur ! »

Et brusquement, poussant un affreux cri de joie, De toute sa hauteur en un bond redressé, Le monstre libre enfin s'est lancé sur sa proie : La Bête foule aux pieds l'archange terrassé.

Et la foule applaudit quand la tête rebelle Surgit, hideuse et rouge, au sommet de la tour, Et l'insane clergé de l'Eglise nouvelle Canonise la Bête en délirant d'amour.

Table.

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